Le Petit Navire
Lire le chapitre 17: The Missing Boat
Le ciel s'était teinté d'une lueur grise et sale, comme si l'aube elle-même hésitait à se lever sur cette côte damnée. Arthur marchait, George pesant contre son épaule, chaque respiration du garçon un sifflement humide qui lui déchirait la poitrine. Le petit corps du soldat n'était plus qu'un poids mort, ses bottes traînant dans le sable, laissant un sillon derrière eux.
— Il ne tiendra pas longtemps comme ça, dit la femme.
Arthur ne répondit pas. Il la suivait quand même, parce qu'elle semblait savoir où aller, parce qu'à cet instant précis, toute direction valait mieux que rester immobile. La plage s'étendait devant eux, jonchée de débris, de fusils brisés, de casques abandonnés. La marée basse découvrait des étendues de sable gris, et loin, très loin, là où l'eau recommençait, il vit le point sombre.
Le skiff.
— Le voilà, souffla-t-il en ralentissant.
La femme plissa les yeux dans la direction qu'il indiquait. La petite embarcation dansait au bout de la marée, à plusieurs centaines de mètres du rivage, déjà au-delà de la ligne où les vagues venaient mourir.
— Il est trop loin, dit-elle. À la nage, avec ce poids…
Arthur regarda George, inconscient contre lui. Il pouvait compter ses côtes à travers la toile trempée de l'uniforme. Le gamin avait besoin d'un médecin, et vite. Pas d'une baignade dans une mer à onze degrés.
Et puis quelque chose bougea.
Le point sombre n'était plus seul. Une silhouette basse et rapide se détachait de la brume, bien plus longue, fendant l'eau vers l'embarcation avec une vitesse qui n'avait rien de britannique. Arthur sentit le sang lui monter au visage lorsqu'il comprit.
— Schnellboot, murmura-t-il. Chasseur allemand.
La femme regardait elle aussi, le visage fermé. Le E-boat se rapprochait du petit skiff, sa proue soulevant une lame blanche dans la lumière grise. Puis l'eau autour du skiff se hérissa de gerbes. Des balles traçantes, jaunes et rouges, qui semblaient presque belles dans le petit matin.
Mais l'autre côté répondit.
Une rafale plus courte, plus régulière, qui dessinait un arc de feu bleuté depuis le skiff. La mitrailleuse de Mac. Arthur l'aurait reconnue entre mille, ce vieux Lewis bricolé qu'il avait monté sur un support de fortune avant de quitter Ramsgate. Le canon du petit bateau crachait vers le E-boat, et le chasseur allemand, surpris par cette audace, vira sur tribord.
— Il y a encore des hommes à bord, dit Arthur.
La femme ne répondit pas. Elle observait la scène, les yeux plissés, comme si elle cherchait autre chose que le combat qui se déroulait sous leurs yeux. Arthur sentit une pointe de colère monter en lui.
— C'est mon bateau. Mon équipage. Je dois y aller.
— Avec lui ? dit-elle en désignant George d'un geste du menton.
Arthur regarda son fils. Les lèvres du garçon avaient pris une teinte bleutée, et un filet de mousse rose s'échappait de sa bouche. Ses yeux clos frémissaient parfois, et il gémissait doucement à chaque mouvement d'Arthur.
— Je ne peux pas le laisser mourir sur cette plage.
— Alors il faut un autre bateau.
Elle se retourna et scruta la grève. Quelques soldats épuisés traînaient encore près des épaves, mais la plupart étaient partis vers l'est, cherchant un point d'embarquement qui n'existait plus.
— Par là, dit-elle soudain.
Elle pointait un amas de bois, une cinquantaine de mètres plus loin en direction des dunes. Arthur dut plisser les yeux pour distinguer la forme dans l'ombre d'un mur écroulé. Un canot de sauvetage, retourné, dont le bois avait blanchi sous le soleil et le sel.
— Il est peut-être encore utilisable.
Arthur déposa George contre un rocher, avec une douceur qui contrastait avec son carrure de pêcheur. Le garçon ne réagit pas, la tête basculant sur le côté.
— Reste avec lui, dit-il à la femme.
— Où allez-vous ?
— Voir si cette coquille flotte encore.
Il traversa la plage en courant, ses bottes s'enfonçant dans le sable détrempé, le souffle court. Le canot était une embarcation réglementaire, probablement arrachée à un cargo en perdition. Sa coque était fendue sur un bon mètre, mais Arthur vit tout de suite que la déchirure était nette, le bois sain. Il pourrait la calfater avec des morceaux de toile et du goudron, s'il en trouvait.
Il fit le tour de l'embarcation et s'arrêta net.
Derrière le canot, couchée dans une déclivité naturelle de la dune, une autre silhouette se faisait presque invisible au premier regard. Une chaloupe à moteur, plus longue, mieux conservée, mais dont le moteur avait été arraché de son support. Et à côté d'elle, accroupi, un homme vêtu d'un uniforme français les observait.
Arthur mit la main à son ceinturon. L'homme leva les siennes rapidement.
— Pas de ça, dit-il en anglais, avec un fort accent. Je ne suis pas votre ennemi.
Il se releva lentement. Il était jeune, la vingtaine, le visage noirci de fumée, un pansement maladroit enroulé autour de son bras gauche. Il portait une veste de mécanicien sur son uniforme bleu marine.
— Mécanicien de pont, dit-il. Du contre-torpilleur *Siroco*. Coulé hier au large de Dunkerque.
Arthur laissa retomber sa main, mais ne s'approcha pas.
— Pourquoi vous cachez-vous ?
— Les patrouilleurs allemands ratissent la plage. Ils ont déjà repris deux groupes plus au nord. Je me méfiais.
Il désigna la chaloupe hors d'usage d'un mouvement de menton.
— Celle-là est morte. Moteur arraché par un obus, coque percée à tribord. Le canot, lui, peut-être… mais il faut le traîner jusqu'à l'eau.
Arthur regarda le canot, puis la mer, où le petit skiff et le E-boat tournaient encore l'un autour de l'autre dans un duel inégal. Une lueur d'espoir, timide, s'alluma dans sa poitrine.
— Vous savez ramer ?
— Sait-on respirer, répondit le Français avec une grimace épuisée.
— Alors aidez-moi.
Ils tirèrent le canot jusqu'au bord de l'eau, le bois raclant le sable humide dans un bruit de soie mouillée. La fente dans la coque était au-dessus de la ligne de flottaison, à peine, mais l'embarcation prendrait l'eau dès qu'elle serait chargée. Arthur arracha une bande de sa chemise, s'accroupit, et commença à boucher le mieux possible.
— Ça tiendra, dit-il à voix haute pour se convaincre.
La femme arriva au même moment, George en travers des épaules, étonnamment forte pour sa carrure menue. Elle déposa le jeune homme dans le fond du canot sans un mot, ses yeux passant sur le Français avec une curiosité qui n'avait rien de la peur.
— Vous êtes le mécanicien du *Siroco* ? demanda-t-elle en français.
L'homme se figea, ses yeux s'écarquillant légèrement.
— Comment savez-vous…
— Bottes de la marine nationale. Galon de première classe sur l'épaule. Et l'accent du Nord, peut-être Dunkerque lui-même ?
Le mécanicien passa sa langue sur ses lèvres craquelées.
— Calais. J'étais à Calais, quand…
Il s'interrompit et fixa la femme avec une intensité nouvelle.
— Vous parlez comme quelqu'un qui connaît bien les uniformes.
Les lèvres de la femme s'étirèrent en un sourire mince.
— Je connais beaucoup de choses, dit-elle.
Arthur se redressa, les mains noires de goudron improvisé.
— Assez. Aidez-moi à pousser cet engin avant que leurs avions ne reviennent.
Ils s'arc-boutèrent contre l'embarcation, la faisant glisser sur les derniers mètres de sable mouillé. L'eau glacée leur mordit les chevilles, puis les mollets, et le canot se mit à flotter, tanguant mollement. George gémit, sans reprendre connaissance.
Arthur regarda la mer. Le E-boat avait rompu le combat et s'éloignait vers le large, mais le skiff ne bougeait plus. Il flottait, immobile, comme mort.
Le cœur d'Arthur se serra.
— Mac, murmura-t-il entre ses dents. Tenez bon.
Le mécanicien prit les avirons, et Arthur s'assit à la barre. La femme s'installa près de George, les mains du garçon dans les siennes, scrutant son visage avec une concentration presque maternelle.
— Il est chaud, dit-elle. Fiévreux.
— Il brûle, répondit Arthur sans se retourner. Mais il vivra. Il doit vivre.
Il regarda l'embarcation silencieuse se profiler à l'horizon, trop loin encore. Trop loin pour une course contre la mort.
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