Le Petit Navire
Lire le chapitre 19: The Signal
L’eau montait dans la coque, une eau noire et grasse qui léchait les chevilles d’Arthur, puis les mollets. Les soldats piochaient avec des casques, des planches, leurs mains nues. Le gamin au visage gris tenait George contre lui, la tête du blessé posée sur ses genoux. George toussait. Le sang rosé coulait au coin de ses lèvres comme une marée lente.
La femme s’accroupit près d’Arthur, les yeux rivés sur le cargo qui s’éloignait, sa poupe massive qui traçait un sillon blanc dans la brume de pétrole et de fumée. Il était déjà à deux cents mètres. Trois cents.
— Ils nous ont vus, dit-elle. Ils ont fait exprès de passer au large.
Arthur ne répondit pas. Il regardait la mer, la coque qui s’enfonçait, les hommes épuisés, les deux marins français qui juraient en vidant l’eau avec un seau percé. Puis il regarda le sac de Mac, posé au fond de la barque, le cuir détrempé, la boucle de laiton ternie.
— La batterie, dit-il.
La femme cligna des yeux.
— Quoi ?
— Dans le sac. La batterie de rechange de Mac. Et la lampe.
Il rampa vers le sac. Ses mains tremblaient. Il tira la lampe torche de l’équipement — une lampe de signalisation, lourde, avec son interrupteur à ressort. Il l’ouvrit, en sortit les piles mortes, les jeta dans l’eau. Puis il ouvrit le sac et en sortit la batterie, encore sèche dans sa toile cirée.
— Il me faut du feu, dit-il à personne.
Un des Français lui lança un briquet. Arthur dénuda les fils, les torsada contre les bornes, et la lampe s’alluma, un pinceau blanc et dur qui perça le crépuscule.
— Tu ne connais pas le code, dit la femme.
— Si. Je l’ai vu dans le sac de Mac. Une fois. Je n’ai pas oublié.
Il se souvenait des pages du carnet, les combinaisons de lettres, les séries de flashs — des codes de la marine marchande, ceux que les chalutiers utilisaient pour signaler un canot en détresse à un cargo armé. Trois éclats brefs. Deux longs. Encore trois.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda un soldat, la voix cassée.
— Je signale.
Il leva la lampe vers le cargo, son faisceau qui pâlissait déjà contre la lumière du ciel. Il appuya sur le déclencheur. Trois éclats brefs. Pause. Deux longs. Pause. Trois brefs. Puis il recommença, encore et encore, lentement, méthodiquement, tandis que la barque s’enfonçait centimètre par centimètre et que l’eau lui montait aux genoux.
Le cargo continua sa route. La fumée noire sortait de sa cheminée, épaisse, massive. Arthur ne s’arrêta pas. Il continua à envoyer les signaux, les mêmes trois et deux et trois, les doigts crispés sur la lampe, les fils qui chauffaient contre sa paume.
— Ils ne répondront pas, murmura la femme.
La barque tangua. Une lame passa par-dessus le bord, et l’eau monta brusquement. George se mit à tousser plus fort.
Arthur continua. Les muscles de son bras criaient. Il n’avait plus de voix pour crier. Il n’avait plus rien que cette lampe, cette batterie, cette combinaison de chiffres qu’il avait mémorisée entre deux tempêtes en mer du Nord, il y a dix ans, quand il était second sur un chalutier de Hull et que les Allemands n’étaient qu’une rumeur lointaine.
— Monsieur, dit le gamin.
La voix était étrange. Arthur ne baissa pas la lampe. Il regarda.
Le cargo avait ralenti.
Sa silhouette massive semblait hésiter sur l’horizon, sa proue qui tournait lentement vers eux, ses machines qui crachotaient des panaches de vapeur blanche. La femme se leva à demi, une main en visière sur les yeux.
— Il vient, dit-elle.
Arthur abaissa la lampe. Ses mains tremblaient maintenant, et il dut s’appuyer sur le plat-bord pour ne pas tomber. Le cargo approchait, lancé à petite allure, et une cloche sonna sur son pont. Une chaloupe descendit de ses bossoirs, se posa sur l’eau avec un bruit sourd. Des hommes ramaient, des bras nus, des casques.
La barque s’enfonça. L’eau atteignit la taille d’Arthur. Il souleva George, le passa au gamin, puis aux soldats, qui le hissèrent dans la chaloupe comme un sac de farine. La femme passa avant lui. Il resta le dernier dans la barque, l’eau jusqu’à la poitrine, les mains sur la chaloupe, les jambes lourdes.
— Viens, dit la femme.
Il se hissa. La barque coula derrière lui, aspira quelques bulles, et disparut.
Dans la chaloupe, personne ne parlait. Les soldats étaient recroquevillés, grelottants. George reposait entre deux hommes. Le pont du cargo se dressait au-dessus d’eux, une paroi d’acier gris, et un marin en vareuse blanche leur jeta une échelle de corde.
Arthur monta le premier, puis aida à hisser George. Ses mains glissaient sur la toile du maillot imbibé de sang. Quand il fut sur le pont, il s’agenouilla un instant, la tête basse, les poumons qui brûlaient.
Deux marins l’aidèrent à se relever. Le pont était propre. Des croix rouges peintes sur une grande toile blanche.
— Hospital ship, dit un officier, en anglais, avec un accent flamand. Vous êtes en sécurité.
La femme était déjà debout, les vêtements trempés collés à la peau. Elle regardait le sac de Mac, que le gamin avait tenu serré contre sa poitrine tout au long du remorquage.
Mac.
Arthur se souvint soudain. Mac, Dévaux, le Persévérance. Il avait oublié. Il avait tout oublié sur ce pont de chaloupe, entre l’eau et le ciel, avec son fils dans les bras et le monde qui tombait en morceaux autour de lui. Il regarda le sac, puis il le prit des mains du gamin.
Il était lourd. Le cuir était détrempé, gonflé d’eau de mer, mais la toile cirée avait protégé l’intérieur. Arthur ouvrit la boucle. À l’intérieur, la lettre de l’officier était toujours là, pliée, intacte dans sa pochette imperméable, scellée de cire rouge. La femme la regardait, les yeux brillants.
Arthur referma le sac.
— Pas encore, dit-il.
Il tourna le dos à la femme et chercha des yeux le pont où l’on avait emporté George. Mais avant qu’il pût faire un pas, une équipe de brancardiers descendit l’escalier de la coursive, et le visage de l’officier se fit grave.
— Vous avez un blessé grave ? demanda-t-il.
Arthur acquiesça.
— Mon fils.
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