Le Petit Navire
Lire le chapitre 20: Aftermath: The Ship of Fools
Le pont du *Saint-Julien* tanguait doucement sous ses pieds, un roulis régulier qui contrastait avec l'urgence qui lui tordait encore les entrailles. Arthur Briggs s'appuya contre le bastingage, les mains moites de sel et de sang séché, et regarda la côte française s'estomper dans la brume du matin. Ses poumons brûlaient encore de la fumée des explosifs, ses oreilles sifflaient du vacarme des stukas.
Autour de lui, l'équipage du navire-hôpital s'affairait avec une efficacité calme. Des infirmières en voiles blancs guidaient les blessés vers l'entrepont, leurs voix douces contrastant avec les gémissements des hommes qu'elles portaient sur des brancards. Un officier de marine en uniforme impeccable consultait une liste sur une planchette, le visage fermé.
Arthur l'attrapa par le bras.
« Je dois voir un officier. Tout de suite.
— Tout le monde veut voir un officier, mon brave. Prenez votre tour.
— Il s'agit de mon fils. Et d'un message. Un message du commandement.
L'officier le dévisagea, nota la fatigue qui plissait ses yeux, le treillis trempé qui collait à sa peau. Il y eut un silence bref, puis il hocha la tête.
— Par ici. »
Arthur suivit l'homme à travers un dédale de coursives étroites, passant devant des cabines où des médecins penchés sur des corps mutilés opéraient sans un mot. L'odeur de l'éther et du iode emplissait l'air confiné. Il pensa à George, allongé quelque part sous ses pieds, ses poumons remplis d'eau saumâtre, le sang rosé moussant encore à ses lèvres quand ils l'avaient hissé à bord.
« Le lieutenant-colonel Whitmore. Il est à bord ?
— Whitmore ? » L'officier s'arrêta devant une porte blindée. « Le nom ne me dit rien. Nous avons embarqué près de quatre cents hommes à La Panne et Bray-Dunes. Tous les blessés que nous avons pu charger avant le départ.
— Il n'était pas blessé. Debout, sur la plage. Il m'a donné un message. »
L'officier haussa les épaules et ouvrit la porte. Une petite cabine, dépouillée, avec une table de travail, une carte murale, un homme en veste de parade qui relevait la tête à leur entrée.
« Capitaine Merton, un rescapé demande à vous parler. »
Le capitaine Merton était un homme d'âge mûr, les tempes grisonnantes, des yeux d'un bleu pâle qui avaient dû voir trop de choses. Il invita Arthur à s'asseoir d'un geste las.
« Vous avez fait la traversée depuis le canal ?
— Depuis Furnes. Mon fils et moi. Et d'autres. » Arthur posa les mains sur la table, les jointures blanchies. « Sur la digue, près de La Panne, j'ai rencontré un officier. Le lieutenant-colonel Whitmore, du renseignement. Il m'a confié un pli. Un message codé pour le commandement à Douvres. Et il est resté. Il est resté sur la plage pour couvrir notre fuite. »
Le capitaine Merton échangea avec l'officier un regard qu'Arthur ne sut déchiffrer.
« Whitmore. Vous êtes sûr du nom ?
— Il l'a écrit lui-même. Dans une lettre qu'il m'a donnée. Elle est dans mon barda, en bas, sous la surveillance de la femme qui nous accompagne.
— Cette femme, vous dites ? Une infirmière ?
— Pas exactement. Elle... elle nous a guidés. Elle connaissait le terrain. Elle avait des informations sur un blockhaus, sur un message plus ancien. Je ne sais pas exactement ce qu'elle cherche. Mais elle m'a sauvé la vie, ainsi qu'à mon fils. »
Le capitaine se leva et s'approcha d'un hublot ovale, les mains croisées dans le dos. Le silence s'épaissit. Arthur sentit la fatigue le gagner, ses paupières lourdes, les muscles de son dos en feu.
« Je vais vous poser une question, Monsieur Briggs. » Le capitaine se retourna. « Avez-vous vu cet homme mourir ? Avez-vous vu le lieutenant-colonel Whitmore tomber au combat ? »
Le monde bascula.
« Non. Mais nous sommes partis quand les batteries allemandes ont ouvert le feu sur le débarcadère. Il y avait des mortiers, des canons depuis les dunes. Il n'a pas pu...
— Il n'a pas pu survivre, c'est ce que vous pensez ? » Le capitaine secoua lentement la tête. « Monsieur Briggs, le lieutenant-colonel Whitmore est monté à bord du *Saint-Julien* il y a deux heures, par l'échelle de poupe, avant que nous ne levions l'ancre. »
Arthur resta pétrifié. Les mots s'entrechoquaient dans sa tête, refusaient de prendre sens.
« Whitmore est à bord ? Il est vivant ?
— Vivant et bien portant. Autant qu'on puisse l'être après une semaine sur ces plages. Je croyais qu'il venait de vous parler plus tôt ? Il est descendu dans l'entrepont pour inspecter les blessés. »
Une chaleur étrange monta le long de la nuque d'Arthur. Pas du soulagement. Quelque chose d'autre. Quelque chose d'aigre qui lui serra la mâchoire.
« Que voulez-vous dire ?
— Rien. Simplement que vous semblez... surpris. Comme si l'idée qu'il ait survécu ne vous avait pas traversé.
— Il m'a donné son message. Il m'a dit de le remettre au commandement. Il est resté derrière, en me criant de ne pas attendre. Comment aurait-il... »
Arthur s'interrompit. Une pensée affreuse lui traversa l'esprit.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » demanda le capitaine Merton.
— L'homme que j'ai vu. Il portait un manteau sombre. Il avait les épaules voûtées, un foulard de soie autour du cou. Une voix rauque, comme quelqu'un qui a fumé trop longtemps.
Une expression étrange passa sur le visage du capitaine. Il ne dit rien, mais ses yeux se plissèrent.
« Whitmore ne fume pas », dit-il enfin. « Sa voix est claire, plutôt fluette, et il a le teint d'un homme qui n'a jamais vu le soleil. Il n'y a aucun monde dans lequel Whitmore voudrait laisser un autre homme porter son message. »
Arthur sentit le plancher du navire se dérober sous ses pieds. Pas à cause du roulis. À cause d'autre chose. Quelque chose qui ressemblait à une vérité monstrueuse qui enfonçait ses griffes.
« Alors qui... qui m'a donné ce pli ? »
Le capitaine Merton le regarda en silence. Un regard lourd, chargé de quelque chose qui ressemblait presque à de la pitié.
« Le meilleur moyen de le savoir, c'est de lui poser la question. »
Il fit signe à l'officier qui ouvrit la porte. Arthur se leva, les jambes flageolantes. Deux heures. L'homme était à bord depuis deux heures. Depuis avant qu'ils n'embarquent. Avant même que l'embarcation ne soit hissée sur le pont.
Il devait garder la tête froide. Il devait retrouver George d'abord, vérifier qu'il était entre les mains des médecins. Ensuite la femme. Ensuite le pli. Ensuite cet homme qui se faisait appeler Whitmore — ou qui était Whitmore, mais avait envoyé quelqu'un d'autre à sa place.
Il descendit l'escalier de fer vers l'entrepont. L'air était plus chaud ici, saturé d'humidité et de souffrance. Des rangées de couchettes occupaient l'espace, des hommes pâles y étaient allongés, certains conscients, d'autres le regard fixe. Des infirmières circulaient avec des bassines et des bandages.
Il trouva George dans une couchette près de la cloison, une infirmière assise à son chevet. Son fils avait le visage cireux, mais il respirait. Régulièrement. Le sang rosé ne moussait plus à ses lèvres.
« Il va s'en sortir ? » demanda Arthur à l'infirmière, la voix étranglée par l'émotion qu'il n'arrivait plus à contenir.
Elle hocha la tête, sans certitude absolue mais avec assez d'assurance pour le rassurer.
« Nous l'avons drainé. Il est solide. Il se remettra, avec du repos et de l'air pur. »
Arthur posa une main sur le front de son fils. Tiède, mais pas brûlant. Il ferma les yeux une seconde, respirant enfin. Puis il remonta vers le pont.
Il y avait une chose qu'il devait savoir. Une chose qu'il devait voir de ses propres yeux. Il traversa le pont principal, cherchant des yeux un homme en manteau sombre et foulard de soie. Il le trouva près de la cheminée, adossé à un rouleau de cordage, les yeux fixés sur la mer. L'homme semblait attendre. Comme s'il avait su qu'Arthur viendrait le trouver.
« Vous avez parlé au capitaine », dit l'homme sans se retourner.
La voix. Cette fois, Arthur l'entendait différemment. Elle était douce, presque trop douce. Mélodieuse d'une manière qui ne correspondait pas au visage usé, aux épaules voûtées.
« Whitmore est à bord », dit Arthur. « Il est monté il y a deux heures. Quelqu'un d'autre m'a donné le pli sur la plage. Ce quelqu'un, c'était vous. »
L'homme se retourna lentement.
Les yeux étaient brillants, la peau du visage marquée par le soleil, mais il y avait quelque chose dans la façon dont la mâchoire crispait sous le menton. Comme si le visage était un masque. Parfaitement composé, mais un masque quand même.
« Vous avez le pli ? » demanda l'homme.
— Pourquoi voulez-vous savoir ?
— Parce que je l'ai écrit. Je l'ai dicté à Whitmore avant qu'il ne meure. Et celui qui le porte est celui qui doit le remettre. Pas à moi. Je suis déjà un cadavre. »
Arthur recula d'un pas. Un froid soudain le parcourut.
« Qui êtes-vous ? »
L'homme sourit, un sourire mince qui ne montait pas jusqu'à ses yeux.
« Quelqu'un qui a perdu son fils à Dunkerque dimanche dernier. Comme vous étiez sur le point de perdre le vôtre aujourd'hui. » Il fit une pause, le regard profond. « Whitmore est mort sur la plage. Il est mort il y a trois jours. Ce que vous avez rencontré là-bas, cet homme qui vous a parlé, qui vous a donné son message... c'était moi. Et je ne suis pas Whitmore. »
Arthur entendit le cri éviscéré avant de comprendre que c'était le sien qui se frayait un passage entre ses dents.
Il regarda la mer grise, silencieuse, les bateaux éparpillés à l'horizon. La lettre pesait comme un lingot de plomb dans le sac de Mac. Et le pli du lieutenant-colonel Whitmore n'était peut-être rien d'autre qu'un mensonge destiné à faire traverser une fiction.
« Vous mentez », dit-il.
L'autre homme baissa les yeux. Une femme apparut près de la cabine, tenant le sac de Mac serré contre sa poitrine. Elle ne dit rien, mais ses yeux allaient de l'homme à Arthur, et quelque chose dans son regard confirma tout ce qu'il venait d'apprendre.
Arthur regarda l'un, regarda l'autre. La mer derrière eux était calme. L'Angleterre, encore invisible dans la brume.
Il ne savait plus qui croire, ni où était la vérité. Mais le visage de George, pâle sous une couverture de laine, flottait devant ses yeux, et la promesse faite à un homme mourant sur une plage en flammes pesait sur sa poitrine comme une ancre.
« Il faut prévenir le commandement », dit-il enfin, la voix sans timbre. « Il faut remettre ce message à quelqu'un qui saura ce qu'il vaut. »
L'homme le regarda un long moment. Puis il acquiesça.
« Oui. Bientôt. »
Arthur tourna le dos à la mer et redescendit vers son fils.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.