Le Petit Navire
Lire le chapitre 22: The Betrayal
La mer avait cessé de se battre. Les vagues s’aplatissaient contre la coque, épuisées, et le ciel gris se fissurait par endroits, laissant passer des colonnes de lumière pâle. Arthur Briggs se tenait dans le couloir du navire-hôpital, son ciré encore humide, les mains pendantes. Il sentait le poids de la photo dans sa poche — le portrait de son fils en uniforme allemand, imprimé dans sa tête plus que sur le papier.
Mac sortit de la cabine de l’infirmerie, refermant la porte sans bruit derrière lui. Il avait vieilli de dix ans depuis Ramsgate. Les cernes sous ses yeux ressemblaient à des coups de pinceau noirs, et sa main tremblait légèrement en remontant sa vareuse.
— Il dort, dit Mac à voix basse. George. Il demande après toi.
Arthur ne répondit pas. Il fixait Mac, et quelque chose dans son regard fit que Mac s’immobilisa à mi-chemin.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu savais, dit Arthur. Sa voix était plate, sans colère, ce qui la rendait pire. Depuis le début, tu savais que Michael était vivant. Tu as détourné le bateau du rivage. Tu m’as laissé chercher un mort sur une plage où il n’était jamais allé.
Mac ouvrit la bouche, puis la referma. Il jeta un coup d’œil à gauche et à droite — un infirmier passait au bout du couloir, poussant un chariot de bandages — puis il fit un geste vers une porte entrebâillée, un placard à linge à moitié vide.
— Pas ici. Viens.
Arthur le suivit dans le réduit. L’odeur d’amidon et de savon bon marché saturait l’air. Mac ferma la porte derrière eux, et ils se tinrent face à face, à quelques centimètres l’un de l’autre, entre des piles de draps gris.
— Explique-moi, dit Arthur.
— Je ne peux pas tout t’expliquer.
— Tu vas essayer.
Mac passa une main sur son visage. Il semblait chercher les mots au fond d’un puits.
— Michael n’est pas un traître, Arthur. Il est infiltré. Il travaille pour le contre-espionnage britannique depuis que la guerre a commencé. Il s’appelle Whitmore à Berlin. C’est son nom d’emprunt.
— Berlin, répéta Arthur. Mon fils est à Berlin.
— Pas en ce moment. Pour l’instant, il est quelque part en France. Ou peut-être déjà en Angleterre. Je ne sais pas. Il opère en autonomie.
— Et tu me l’as caché.
— Je n’avais pas le choix. La cellule qui l’a recruté — je n’en fais pas partie, mais j’en connais l’existence. Ils t’auraient tué, Arthur. Ils t’auraient tué, toi, George, tout le monde, si tu avais su avant le moment venu. Michael est trop précieux. Il est notre seul agent à l’intérieur de la logistique côtière allemande.
Arthur détourna le regard. Ses yeux tombèrent sur une étagère où quelqu’un avait oublié un paquet de cigarettes entamé. Il fixait les lettres anglaises sur le paquet sans les voir.
— Dévaux, dit-il enfin. Michael l’a tué.
Long silence. Mac ne nia pas.
— C’est ce que la femme m’a dit, articula Arthur. Sur le bateau, avant qu’on parte. Elle m’a dit que Michael avait tué Dévaux de ses propres mains. Pourquoi ? Pourquoi un agent infiltré tue-t-il un officier français ?
— Parce qu’il n’avait pas le choix, dit Mac, mais sa voix vacilla. Dévaux allait faire échouer la mission. Il avait découvert quelque chose sur Whitmore — sur Michael — et il fallait que ça reste secret. Michael a fait ce qu’il avait à faire.
Arthur pivota brusquement. Ses deux mains attrapèrent Mac par les épaules de sa vareuse et le poussèrent contre la paroi du placard. Les draps tombèrent au sol dans un froissement sourd.
— Tu parles de mon fils comme d’un outil, cracha Arthur. Comme d’un couteau qu’on aiguise et qu’on plante. Ce n’est pas une arme. C’est un garçon que j’ai appris à pêcher, que j’ai vu pleurer à la mort de sa mère. Tu as fait de lui un assassin.
Mac ne résista pas. Il laissa Arthur le tenir contre la cloison, les yeux brillants, la respiration courte.
— Je sais, dit-il. Crois-moi, je sais. Mais c’est lui qui a demandé à être un assassin, Arthur. C’est lui qui a offert sa vie. Il voulait venger sa mère. Il voulait que personne d’autre ne perde quelqu’un qu’il aime à cause des Allemands. C’est pour ça qu’il est parti.
Arthur le relâcha. Il recula d’un pas, puis s’adossa à une pile de draps propres, les mains mortes. Sa gorge se serrait autour d’un nœud qu’il ne parvenait pas à avaler.
— Montre-moi.
— Montrer quoi ?
— La photo. Celle dont tu parles. Celle que tu prétends avoir.
Mac hésita. Puis il fouilla dans la poche intérieure de sa vareuse et en sortit un morceau de papier plié, souillé de sel et de sueur. Il le tendit à Arthur. Arthur le prit comme on prendrait une grenade dégoupillée.
Il l’ouvrit.
Sur le papier, le noir et blanc avaient pâli, mais le visage était net. Michael. Plus mince qu’à son départ, la mâchoire serrée, les cheveux courts. Il portait l’uniforme gris de la Kriegsmarine, le col rigide, la croix épinglée sur la poitrine. Il souriait — un sourire crispé, celui d’un homme qui n’a pas oublié quel uniforme il a déchiré pour mettre celui-là.
Arthur regarda la photo longtemps. Ses mains ne tremblaient pas. À l’intérieur, quelque chose se figea en glace.
— Où l’as-tu eue ?
— Un contact à Anvers me l’a fait passer il y a trois semaines. C’est la seule preuve que j’avais que Michael était réellement en place. Alors, oui, je savais. Mais je ne pouvais pas te le dire, parce que tu l’aurais cherché. Tu l’aurais suivi en France. Tu aurais attiré l’attention sur lui. Et si sa couverture sautait, il serait exécuté — ou pire, renvoyé en Allemagne pour être transformé en leçon.
— Pire que la mort ?
— L’exemple, dit Mac. Ils pendent les espions et laissent les corps se balancer pour que tout le monde les voie. Est-ce que tu veux que ce soit Michael qui se balance au bout d’une corde à Berlin ?
Arthur tenait toujours la photo. Puis, lentement, il la replia et la glissa dans sa propre poche — celle où il gardait déjà la photo de l’uniforme. Les deux rectangles se superposaient contre sa cuisse.
— La femme, dit-il. Elle porte le sac. Elle a la lettre.
— Je sais.
— Elle faisait partie de votre réseau ?
Mac marqua une pause. Trop longue.
— Non, dit-il. Elle est française. Une réfugiée. Elle s’est accrochée au sac à un moment où je faiblissais. Quand je me suis blessé, près de la plage. Elle le tient depuis que nous sommes montés à bord du navire.
Arthur plissa les yeux.
— Elle sait ce qu’elle tient ?
— Je ne sais pas ce qu’elle sait. Elle m’a paru trop intéressée. Plus que les autres. Quand je l’ai vue, sur le skiff, elle tenait le sac comme si c’était son enfant.
Arthur se dirigea vers la porte du placard.
— Il faut que je la parle. Tout de suite.
Mac lui attrapa le bras.
— Arthur. Réfléchis. Si tu lui montres qu’on la soupçonne, elle va se rétracter. Et si Michael est en danger, le moindre faux mouvement peut le faire…
— Michael est déjà en danger, coupa Arthur. Depuis qu’il a mis cet uniforme. Et il a tué Dévaux. J’ai besoin de savoir pourquoi, vraiment pourquoi, et je ne peux pas savoir tant qu’elle tient la seule lettre qui pourrait me donner une réponse.
Il ouvrit la porte. La lumière du couloir inonda le placard. Mac resta en arrière, le visage gris comme la mer de l’aube.
— Arthur, murmura-t-il, il y a une chose que je ne t’ai pas dite.
Arthur se retourna. Un quart de visage, un œil dur.
— Quoi ?
— Le code que tu as utilisé pour signaler le navire-hôpital. Celui que tu as pris dans mon sac. Il n’est pas dans les livres de signaux standard. C’est un code de reconnaissance que je n’ai donné qu’à une seule personne avant de partir.
Arthur sentit ses épaules se raidir.
— Qui ?
— Dévaux, dit Mac. Dévaux est le seul à qui j’ai confié le code. Il est mort sur la plage. Et pourtant, tu l’as trouvé dans mon sac, écrit sur un papier, et le navire s’est arrêté.
Le silence s’étira comme une corde tendue.
— Quelqu’un, dit Arthur lentement, a volé le code et l’a mis dans ton sac.
Mac hocha la tête. Le poids des mots tombait entre eux, lourd comme un corps.
— Quelqu’un qui voulait que ce navire s’arrête, dit Mac. Quelqu’un qui voulait que nous montions à bord. Quelqu’un qui sait, Arthur. Quelqu’un qui connaît ta mission, qui connaît la lettre, et qui nous a réunis tous ici — toi, moi, le sac, la femme, le message. Nous ne sommes pas des naufragés sauvés par hasard. Nous sommes une pièce qui se monte sur ce bateau.
Arthur regarda le couloir vide. Au fond, la silhouette d’une femme passa devant l’ouverture d’une cabine, un sac de toile sombre accroché à son épaule.
Elle ne les regarda pas. Elle disparut dans l’ombre du navire sans se retourner.
— Alors, dit Arthur, la voix froide comme l’écume, il faut qu’on en descende. Maintenant. Avant que la pièce soit complète.
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