Le Petit Navire
Lire le chapitre 23: The Long Way
Le ferry-hôpital vibrait sous leurs pieds, sa proue braquée vers le sud, vers la France, vers l’enfer. Arthur se tenait à l’écoute du bossoir, les mains crispées sur le bastingage, et regardait la côte anglaise s’éloigner dans le brouillard d’aube. Derrière lui, la passerelle avait transmis l’ordre sans discussion : on retournait chercher les blessés de Dunkerque. Les lits vides attendaient. Les infirmières couraient déjà.
Mac apparut à ses côtés, une cigarette éteinte aux lèvres, l’air aussi inquiet qu’Arthur ne l’avait jamais vu.
— Ils nous emmènent directement dans la gueule du loup, murmura Mac. Si quelqu’un sait que nous détenons ce message, cette traversée sera notre dernière.
Arthur ne répondit pas. Il sortit de sa poche la photo de Michael – la seconde, celle qui montrait son fils en uniforme allemand. Il la regarda une fois de plus, comme s’il pouvait y trouver une réponse, puis la rangea.
— On ne va pas en France, dit-il. On rentre.
— Le capitaine a ses ordres.
— Alors on va lui en donner d’autres.
Le plan se dessina en quelques phrases échangées à voix basse. Mac connaissait la disposition des machines, des salles de pompes, des circuits électriques. Un homme qui avait passé sa vie à transporter des messages savait où frapper pour faire taire un navire.
— La salle des machines est gardée, dit Mac. Mais le tableau électrique principal se trouve dans le couloir central, à bâbord. Une seule manette commande l’éclairage des coursives de l’infirmerie et de la passerelle. Si on la coupe, il y aura une panne de quelques minutes. Juste de quoi provoquer la confusion.
— Et ensuite ?
— Ensuite, on coupe les communications radio. Il y a une antenne de secours sur le toit de la passerelle. Si le capitaine ne peut plus envoyer ni recevoir d’ordres, il devra faire des choix. Peut-être qu’il choisira de revenir.
Arthur hocha la tête. Ce n’était pas un plan brillant. C’était un plan désespéré, taillé pour des civils et un espion qui jouait leur vie contre la montre.
— Il faut George, dit Arthur.
Ils descendirent vers l’infirmerie. La salle était encombrée de blessés, des soldats aux visages gris, des brancards alignés comme des tombes ouvertes. Le jeune George était assis sur sa couchette, le bras bandé, les yeux vifs malgré la fièvre qui rosissait ses joues. Quand il vit Arthur, un sourire lumineux éclaira son visage.
— Capitaine Briggs ! On m’avait dit que vous aviez coulé.
— Presque, mon gars. Mais j’ai de la chance, ou un ange qui veille sur moi.
Arthur s’approcha et s’accroupit à sa hauteur, baissant la voix.
— George, j’ai besoin de toi. Pas pour porter des sacs, ni pour tenir une barre. J’ai besoin de toi pour faire une bêtise.
George cligna des yeux. Il était jeune, soldat de fraîche date, jamais encore habitué à la peur des anciens. Mais il y avait dans son regard cette lueur d’obéissance inconditionnelle que les hommes simples réservent à leurs capitaines.
— Dites-moi quoi faire.
Mac avait repéré l’infirmier en faction à l’entrée de la salle – un homme maigre, au regard fatigué, qui distribuait des comprimés et de l’eau. Le plan était simple. Arthur s’approcha de lui.
— Le soldat Briggs, dit-il, désignant George du pouce. Il a une forte fièvre. Il délire, il parle de sa mère. Il veut absolument sortir. Pouvez-vous lui donner quelque chose pour le calmer ?
L’infirmier soupira, s’approcha de la couchette. George, fidèle au scénario, se mit à grandir de toute sa hauteur, les yeux écarquillés, la voix tremblante :
— Maman ! Maman, j’ai vu des avions tomber du ciel, des oiseaux en feu ! Ils chantaient, maman, ils chantaient avec des voix de fer !
L’infirmier le prit par l’épaule, essaya de le recoucher. George se débattit, puis, dans un mouvement qu’Arthur n’osa pas regarder, il serra le bras de l’infirmier dans une prise ferme. Le cri fut étouffé par la main de Mac qui se plaqua sur sa bouche.
— C’est pour le bien de tous, souffla Mac en maintenant l’infirmier contre la paroi.
Arthur sortit un rouleau de bandages de sa poche – il les avait volés dans la réserve quelques minutes plus tôt. En trois gestes rapides, il ligota les poignets de l’infirmier, puis les chevilles. Mac le poussa doucement dans un placard à balais, ferma la porte à clé et glissa la clé dans sa poche.
George se leva, encore fiévreux, mais solide sur ses jambes.
— On a fait une bêtise, maintenant ? demanda-t-il.
— Maintenant, on en fait une autre, répondit Arthur.
Ils remontèrent vers le couloir central. L’hôpital vibrait au rythme des machines, des vibrations sourdes qui montaient de la salle des pompes. Mac s’arrêta devant une petite porte métallique signalée par une plaque : « Tableau électrique – Danger ».
— Je m’en occupe, dit-il. Vous deux, allez vers la passerelle. Quand les lumières s’éteindront – tous les feux s’éteindront –, vous levez le camp vers l’avant. Il y a un canot de sauvetage à bâbord, sous le bossoir numéro trois. Je vous retrouve là.
Arthur posa une main sur l’épaule de Mac.
— Pourquoi faites-vous ça pour moi ?
Mac regarda le vieux marin droit dans les yeux. Pour la première fois, la façade s’effondra un instant – il n’était plus le messager insaisissable, ni le conspirateur rusé. Il était un homme hanté par des décennies de secrets.
— Parce que votre fils m’a sauvé la vie autrefois, dit Mac. Et que je n’ai jamais rien fait pour lui rendre la pareille. Cette fois, je le fais pour vous. Allez-y.
Mac tourna la manette. Une décharge électrique parcourut le navire – un grincement bref, une plainte métallique – puis les lumières du couloir clignotèrent et s’éteignirent. Dans l’obscurité soudaine, les cris des blessés montèrent comme une marée.
— Maintenant ! ordonna Arthur.
Ils coururent dans le noir, se guidant des mains le long des parois froides. Arthur sentait le souffle court de George derrière lui, ses pas irréguliers sur le métal du sol. Ils débouchèrent sur le pont avant, dans la lumière grise de l’aube, où l’air marin gelait leurs poumons.
Le bossoir numéro trois se dressait comme un squelette au-dessus d’un canot de sauvetage, recouvert d’une bâche. Arthur se précipita dessus, commença à défaire les nœuds qui retenaient la bâche tendue, ses doigts engourdis par le froid et l’émotion.
George l’aida, mais soudain il s’arrêta, la tête inclinée comme s’il écoutait quelque chose au-delà du vent.
— Capitaine… j’entends un bruit. Un moteur.
Arthur se redressa, plissant les yeux vers l’horizon. Deux silhouettes noires fendaient les vagues à grande vitesse, de longues formes basanées, rapides comme des éperviers de mer. Des chaloupes allemandes – des E-boote, sans aucun doute.
— Mac ! hurla-t-il dans l’obscurité du couloir. Ils sont là ! Ils nous ont trouvés !
Du plus profond du navire, une voix étouffée lui répondit, mais le bruit des alarmes, soudain déclenchées, couvrit tout. La sirène du navire se mit à hurler, perçante, stridente, et sur la passerelle, des ombres s’agitaient en panique.
Arthur regarda les deux fusées se rapprocher. Elles n’étaient pas encore en position d’attaque. Elles attendaient l’ordre.
Il baissa les yeux sur le canot. Il était assez grand pour six, pas plus. Assez grand pour lui, pour George, pour Mac. Mais pas pour les dizaines de blessés qui gémissaient dans les cales du navire. Pas pour ceux qui attendaient encore sur les plages de France.
Il hésita. Une seconde de trop.
George le tira par la manche, les yeux brillants de fièvre et d’urgence :
— Capitaine, on part ? Ou on reste ?
Arthur regarda une dernière fois la côte anglaise, invisible à l’horizon, puis les deux fusées qui dansaient à la lisière de la lumière.
— On part, murmura-t-il. Mais pas comme prévu.
Il sortit la photo de Michael de sa poche et la posa sur le bastingage, bien en vue. Puis il la tourna vers le large, comme s’il voulait qu’on la voie, là-bas, dans les ténèbres au-delà des projecteurs.
— Embarquez. Laissez-la. Qu’ils viennent la chercher.
Du fond de l’eau, un nouveau bruit monta, grave comme un roulement de tonnerre. Arthur reconnut le grondement d’une vedette lance-torpilles britannique. La ligne de fuite venait de se refermer devant lui.
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