Le Petit Navire
Lire le chapitre 24: The Turn
Le canot s’arracha au flanc du Baïlle avec un gémissement de bois torturé. Arthur tira sur la drisse, les paumes brûlées par le chanvre, et le petit bateau piqua dans la houle. Derrière lui, le destroyer-hôpital s’éloignait déjà, silhouette blanche trouée de hublots jaunes, et quelque part dans ses flancs, un steward allait découvrir le panneau électrique saboté, compris que quelque chose clochait.
George était affalé au fond de l’embarcation, la couverture remontée jusqu’au menton, le front luisant de fièvre. Il murmura quelque chose qui pouvait être « papa » ou « par ici ». Arthur ne ralentit pas.
Mac n’était pas là.
Arthur compta les bancs de nage, les visages dans la pénombre. Le second du Baïlle, un Écossais nerveux que la peur de la court martiale avait convaincu de venir, tenait la barre. Deux matelots, un brancardier, une femme — non. La femme au sac n’était pas venue. Elle l’avait regardé depuis le pont supérieur quand il avait largué les amarres, immobile, la main posée sur le bastingage comme si elle bénissait son départ.
Le sac Mac était à ses pieds. Lourd. Scellé.
« Cap sur le sud-est, ordonna Arthur. On contourne les E-boote par la pointe et on rentre chez nous par le travers de Calais. »
L’Écossais — Fraser, c’était son nom — secoua la tête en montrant l’horizon bâbord. Une silhouette fine, longue, coupait la mer à grande vitesse, étrave blanche dans un ciel qui commençait à pâlir. Pas un E-boote. Une canonnière.
La flamme rouge à son mât. Le White Ensign.
« La Royal Navy, dit Fraser. On est sauvés. »
Arthur serra la rame contre sa cuisse. Sauvés. C’était ce qu’on disait.
La canonnière, un chalutier armé de la classe HMT, ralentit à une encablure. Un projecteur s’alluma, les aveugla, balaya l’embarcation avec une indifférence mécanique. Un porte-voix grésilla, en anglais.
« Bateau inconnu, vous vous écartez de la zone d’évacuation. Abattez de la voile et préparez-vous à être pris à bord. »
Arthur leva les mains, en partie pour se protéger du faisceau, en partie pour montrer les paumes vides. Fraser avait déjà coupé le moteur. Les matelots échangeaient des regards qui sentaient la prison.
On les fit monter à bord par une échelle de corde. George fut hissé dans un brancard, ses yeux fiévreux cherchant Arthur dans la lumière crue. Un lieutenant jeune, la moustache à peine naissante, les attendait sur la passerelle. Il tenait une liste.
« Ramsgate ? demanda-t-il sans lever les yeux. You’re not on the register. Deserters ? »
Arthur planta ses bottes sur le pont de fer. Il sortit le pli de Mac, la lettre scellée, les deux photographies. Il les tendit au lieutenant comme on tend une preuve.
« Messager du SIS. Dépêche pour le commandement de la RAF. Identifiant codé : passeur Nord-Corridor, validation Dévaux. »
Le lieutenant le regarda. Il prit les photos, les tourna entre ses doigts gantés. Le visage de Michael en uniforme allemand, le visage de l’officier mort sur la plage de La Panne.
« Dévaux est mort, dit le lieutenant d’une voix plate. Tout le monde le sait. »
Arthur sentit le plancher du chalutier bouger sous ses semelles. Derrière lui, la canonnière avait repris sa route, croisant la proue du Baïlle dans un froissement de vagues. Il n’y avait pas de retour possible.
« Alors vous savez aussi, dit Arthur lentement, que sa mort est récente. Et que le code qui m’a permis de signaler le Baïlle n’était connu que de lui. »
Le lieutenant regarda le pli. Il ne l’ouvrit pas. Il appela un gradé, un quartier-maître grisonnant qui examina les sceaux de cire avec une lampe de poche.
« Le cachet est bon, dit le quartier-maître. Mais ce type n’a pas les papiers officiels. »
Arthur croisa les bras. Il sentait les deux photos entre ses doigts, une épaisseur de papier glacé qui contenait tout — la vie de son fils, la mort de Dévaux, la promesse manquée de la plage. Il ne savait pas qui avait tué le chiffreur, ni qui avait glissé le code dans le sac de Mac, ni pourquoi la femme avait surveillé leur départ. Mais il savait une chose : tant qu’il tenait ce pli, il n’était pas un déserteur.
Il était un témoin.
« Je ne demande pas que vous me croyiez, dit-il. Je demande que vous me livriez à Douvres. Si ce que je porte est vide, vous me pendrez au bout d’une vergue. Si ce que je porte est vrai, vous me remercierez avant Noël. »
Le lieutenant hésita. Il regarda la mer, le Baïlle qui disparaissait dans la brume, les E-boote allemandes qui traçaient deux sillages parallèles à l’horizon. Il n’avait pas le temps de vérifier, et il le savait.
« Douvres, dit-il enfin. Mais vous restez enchaîné jusqu’à l’arrivée. »
On lui passa des menottes aux poignets. George le regarda faire, ses yeux brillants de fièvre dans la lumière grise de l’aube. Mac n’avait toujours pas reparu.
La canonnière vira de bord, la coque inclinée dans un long arc qui la ramenait vers la côte anglaise. Arthur s’assit sur un rouleau de cordage, les deux photos dans sa poche gauche, la lettre sous sa veste, le froid de la Manche qui mordait sa peau. Les menottes pesaient, mais le pli pesait plus lourd.
Il pensa au visage de l’officier mort sur la plage, à ses mots à peine audibles dans le vent de sable, une mission de messager, un secret à livrer, une promesse de vie. Il pensa à la manière dont le Baïlle était arrivé juste après son signal, comme s’il avait été attendu. Il pensa à Mac, qui n’avait pas rejoint le canot, à la femme, au sac scellé qui n’avait jamais été ouvert que par lui.
Quelqu’un savait. Quelqu’un avait organisé tout cela pour que ce pli traverse la Manche.
Et cette personne, maintenant, savait qu’Arthur allait le livrer.
La canonnière fendait les vagues vers Douvres, les falaises blanches déjà visibles dans la lumière rasante. Arthur ferma les yeux. Il avait fait traverser la mer à un mort. Il allait maintenant devoir faire traverser la mer à un fils.
Le bateau s’inclina dans la houle. Les falaises se rapprochaient. Les menottes étaient froides. Et quelque part, dans un bureau aux murs épais, quelqu’un attendait.
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