Le Petit Navire
Lire le chapitre 26: The Second Message
La porte s’ouvrit sans prévenir, et la lumière crue du couloir inonda la pièce exiguë où Arthur attendait, les mains à plat sur la table. Un lieutenant en tenue de service s’effaça pour laisser passer un homme plus âgé, col d’amiral, visage buriné par vingt-cinq ans de mer.
— Capitaine Briggs ? dit l’amiral d’une voix grave, presque douce.
Arthur se leva, salua. Puis, sans un mot, il sortit de sa vareuse le bout de papier que Mac lui avait glissé dans les latrines de l’hôpital. Il le posa sur la table, entre eux.
— Vous connaissez ceci, monsieur ?
L’amiral Parks — le nom était brodé sur sa serviette — abaissa les yeux sur le papier chiffonné. Il le prit sans gants, le déplia avec un soin qui trahissait l’habitude du secret. Ses lèvres remuèrent à peine en lisant. Puis il le reposa, et son regard revint sur Arthur, différent désormais. Plus lourd. Presque humain.
— Où avez-vous eu ça ?
— Un prisonnier allemand à Dunkerque, tomba de la bouche d’Arthur. Non. Pas prisonnier. Un homme qui venait de traverser les lignes. Il est mort dans mes bras, sur la plage, avant d’avoir fini sa phrase.
L’amiral resta silencieux. Arthur enchaîna, parce que le silence était une chose qu’il savait remplir.
— C’était un sous-officier de l’Abwehr. Il portait l’uniforme britannique, mais ses papiers étaient faux — trop neufs. Il avait malgré lui compris que ce qu’il transportait était plus important que sa vie. Il me l’a donné, et il a fermé les yeux.
L’amiral relut le papier. Arthur connaissait le texte par cœur à présent : une série de fréquences, de codes horaires, et un lieu. *Sainte-Mère-du-Havre, quai des pêcheurs, signal vert trois fois répété à l’aube du cinquième.*
— C’est un leurre, dit l’amiral à mi-voix, comme pour lui-même.
— Oui, monsieur.
— Le cinquième jour, la Royal Navy aurait envoyé des dragueurs de mines dans l’estuaire de la Seine. Trois destroyers étaient prévus de Portsmouth. Les Allemands savaient où les attendre.
— Le message que mon fils portait, dit Arthur, c’était un appel codé à secourir des troupes du 51e Highlanders encerclées. Un faux.
L’amiral émit un petit rire, sans joie.
— Un appât savoureux. On ne laisse pas quarante mille Highlanders se faire rôtir sans tenter quelque chose, n’est-ce pas ?
Arthur soutint son regard. Il ne dirait pas ce qu’il pensait. Pas encore.
— Nous avons intercepté la transmission cette nuit, reprit Parks. L’ennemi attend nos destroyers. Vous nous avez épargné un massacre, capitaine. Peut-être plus.
Il rangea le papier dans une poche intérieure de sa veste. Puis il contourna la table et s’assit en face d’Arthur, les mains jointes.
— On m’a raconté votre matinée, dit-il. Un lieutenant nerveux, une barge qu’on vous a prise, une femme que vous poursuivez à qui que ce soit ? La version du lieutenant est confuse, mais je commence à comprendre votre obstination.
Arthur garda le visage fermé.
— Le nom de Whitmore ne figure dans aucun registre de l’Intelligence Service, poursuivit Parks. Vos photos ont été examinées. L’officier en uniforme allemand aurait pu être n’importe qui — un prisonnier réquisitionné, un traître de la première heure. On m’a conseillé de vous jeter dans une cellule disciplinaire et de vous y oublier.
Il y eut une pause.
— Mais je ne suis pas homme à laisser une intuition mourir seule. Vous avez apporté ceci, capitaine. Vous n’auriez pas pu le savoir, je n’ai pas encore signé l’ordre de renvoi de mes destroyers. Vous l’avez fait déchiffrer — ce qui, entre nous, implique des talents que vous ne dévoiliez pas il y a trois semaines.
Arthur ne broncha pas.
— Qui vous a aidé ?
— Un homme qui vous enverra une lettre bientôt, si vous lui laissez le temps. Il s’appelle Mac. Je ne connais que son prénom. Il est resté malade à bord de l’hôpital. Je voudrais qu’on sache que je suis prêt à témoigner pour lui.
L’amiral hocha la tête, une fois, lentement.
— Il y aura une enquête. Ce n’est pas de mon ressort. Mais vous ne serez pas consigné. J’ai besoin d’un homme qui traverse les lignes et qui revient avec les bonnes informations. Vous en êtes un, apparemment. Alors, écoutez-moi, capitaine.
Parks le regarda fixement.
— Vous m’avez donné le leurre. Mais vous n’avez pas donné la totalité de ce que vous transportez. Je le sais. Vous ne l’avez pas encore lu.
Arthur sentit la sensation froide remonter dans sa gorge.
— L’ordre de l’Abwehr indique, en bas de page, un mot de confirmation. Un contre-signal exécuté seulement si la cible principale était autre. Vous avez gardé le message de l’officier mourant. Celui qui est mort avec les mains en l’air sur la plage. Nous avons retrouvé son capitaine de bateau, avant qu’il ne parte pour Douvres. Il a confirmé que vous teniez deux messages. Un seul est arrivé.
— L’autre, dit Arthur, est dans ma doublure. Pour la même raison. Je voulais le tenir hors de portée de ceux qui pourraient le comprendre avant que j’aie vu quelqu’un de vrai.
Il sortit un deuxième papier, plus court, plié en huit, légèrement taché de sang sombre au bord. Il le posa.
L’amiral ne le prit pas tout de suite.
— Vous savez ce qu’il contient ?
— Je sais ce qu’il m’a dit, dans son dernier souffle. En français. *“Dites à Londres d’écouter ce qui n’est pas dit. Le cinquième jour, ils frapperont deux fois.”*
L’amiral prit le papier, le déplia à peine, un seul regard suffit.
Ses traits, un instant, cessèrent d’être d’acier. Ils devinrent de vieux bois durci.
— Arthur, dit-il, en utilisant son prénom pour la première fois, ce que vous tenez là ne concerne plus la course des destroyers. Cela concerne le cœur même de notre commandement.
Il regarda le mur, loin. Puis il replia le papier et le tendit à Arthur.
— Reprenez-le. Vous le porterez à Londres. En personne. Je ne peux pas le faire transmettre par radio — les fréquences sont couchées. Je ne peux pas le confier à un officier de liaison ; il y a trop d’hommes qui passent entre les lignes et qui en portent moins, qui n’en reviennent jamais.
Arthur prit le papier.
— Londres, dit-il. L’Amirauté.
— Pas l’Amirauté. Le Bureau de la Guerre électronique. Sous-sol du bâtiment d’en face. Demandez le capitaine Catherwood. Donnez-lui le papier. Ne lui donnez pas votre nom. Ne lui donnez rien d’autre que le papier et l’heure à laquelle l’officier est mort. Il saura quoi faire.
Il se leva, s’approcha de la porte, puis se retourna.
— Une dernière chose.
Arthur attendit.
— Le nom que vous avez prononcé, Whitmore. La femme qui tenait le sac sur le pont — vous avez raison de la rechercher. Nous avons un autre nom pour elle. Pas Whitmore. Un de mes officiers l’a identifiée sur le quai, il y a une heure. Elle a traversé sans passeport, sans papiers, et personne ne l’a arrêtée. Son nom est Céline. Céline Dévaux.
Le sang d’Arthur se figea.
— La sœur du lieutenant qui est mort à Dunkerque, dit-il.
— La sœur, répondit Parks. Et peut-être autre chose. Elle a réservé une chambre à Douvres. Dans votre hôtel, Arthur. La même rue. La même porte.
Il sortit.
La porte se referma. Arthur resta seul, le papier au creux de la main, la photo dans son cœur, l’image de son fils en uniforme vert gris dansant derrière ses paupières. Il pensa à Mac, malade et disparu dans les entrailles d’un navire-hôpital. Il pensa à George, fiévreux, interrogé quelque part plus bas. Et il pensa à Céline dans une chambre d’hôtel à l’attendre, qui connaissait son nom, son visage, son navire.
Il plia le message en huit, le glissa dans la couture de sa veste.
Puis il sortit, pour aller chercher son fils, et partir pour Londres avant la nuit.
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