Le Petit Navire
Lire le chapitre 27: The Warrant
L’amiral Parks n’avait pas levé les yeux de la carte depuis cinq minutes. Arthur restait immobile devant le bureau, les mains croisées dans le dos, la présence du papier contre sa poitrine comme une brûlure. Le message du lieutenant Dévaux, soigneusement replié dans une pochette de toile cirée, pesait davantage que tout le plomb de ses bottes.
« Vous comprenez ce que vous transportez, Briggs ? » demanda enfin Parks, sans quitter la carte des yeux.
— Un message, amiral.
Parks leva la tête. Ses yeux étaient gris comme la mer par temps de noroît, et ils ne cillaient pas.
« Un message que des hommes sont morts pour protéger. Un message que nos propres services ont cru détruire. Vous l’avez sorti de l’enfer de Dunkerque, vous l’avez arraché à la bureaucratie de Douvres, et maintenant vous allez le porter à Londres. En personne. Pas de radio, pas de liaison, pas de valise diplomatique. Vous. »
Arthur ne répondit pas. Il avait appris, en trente ans de mer, que le silence était parfois la seule réponse digne d’un ordre.
Parks ouvrit un tiroir et en sortit un laissez-passer au papier épais, timbré du sceau de l’Amirauté. Il le poussa vers le bord du bureau. À côté, il posa une clé.
« Une voiture de l’état-major vous attend dans la cour. Le chauffeur connaît la route. Vous demanderez le capitaine Catherwood, au troisième étage de l’Amirauté. Personne d’autre. S’il n’est pas là, vous attendrez. Vous ne parlerez à personne. Vous ne remettrez ce message à personne d’autre. »
Arthur prit le laissez-passer et la clé. Le papier était lisse, presque neuf. La clé, elle, portait les marques d’un usage fréquent.
« Et l’adjudant Mulligan ? demanda-t-il.
— Mulligan reste ici. Il a encore des comptes à régler avec la commission d’enquête. »
Arthur serra les mâchoires. Mac avait risqué sa vie pour décoder ce message. Il ne méritait pas de moisir dans une cellule pendant que d’autres récoltaient les fruits de son travail.
« Je veux qu’il soit témoin à charge, pas accusé, dit-il. Il a fait plus que n’importe quel officier de ce port pour servir la Couronne.
— Votre loyauté vous honore, Briggs. Mais elle ne changera pas la procédure. »
Parks se leva, signifiant que l’entretien était terminé. Arthur saisit le laissez-passer et la clé, puis il hésita une seconde, une seule.
« Et la femme ? Céline Dévaux ? »
Le visage de Parks se ferma comme une porte d’écluse.
« Elle est à votre hôtel. Elle y restera. Elle est sous surveillance constante. Si elle bouge, nous le saurons. »
Arthur hocha la tête. Il n’ajouta pas ce qu’il pensait : que la sœur d’un agent double devenu héros n’était probablement pas là par hasard, et que la surveiller n’était pas la garder.
Il sortit du bureau, traversa un couloir aux murs lambrissés où son pas de marin sonnait faux, et descendit l’escalier de service pour éviter les regards. Il avait à peine atteint la cour que quelqu’un se leva d’un banc de pierre, adossé au mur humide.
George.
L’adjudant avait l’air d’un homme qui avait passé un mauvais quart d’heure en enfer, mais il était debout, et il tenait un paquetage serré contre sa poitrine.
« On m’a dit que vous partiez à Londres », dit George.
Arthur s’arrêta à trois pas de lui. Le garçon avait le visage encore marqué par la fièvre et les coups, mais ses yeux étaient clairs, déterminés.
« Vous ne pouvez pas venir. Ordre de l’amiral.
— L’amiral n’est pas mon supérieur direct, dit George. Et vous non plus, monsieur, si je puis me permettre. Je suis volontaire.
— Volontaire pour quoi ? Pour vous faire tuer en route ?
— Volontaire pour finir le travail, dit George. J’ai failli mourir une fois pour ce message, monsieur. J’aimerais au moins le voir arriver à destination. »
Arthur observa le jeune homme. George avait remonté la Manche dans une barque de pêche, avait tenu tête à un capitaine d’hôpital, avait pris un coup de crosse qui aurait tué un homme plus fragile. Il n’était plus un bleu.
« Vous savez conduire ? demanda Arthur.
— Mieux que vous, monsieur, dit George avec un demi-sourire.
— Alors venez. »
Ils traversèrent la cour dans la bruine fine. La voiture était une Humber noire, astiquée comme un navire de guerre un jour de revue. Le chauffeur, un petit homme grisonnant en uniforme kaki sans insignes, se tenait à côté de la portière arrière.
« Briggs ? demanda-t-il d’une voix plate.
— Oui.
— Montez. On a deux heures de route si on veut éviter le pire. »
Arthur tendit la clé au chauffeur.
« Prenez la place du mort, dit-il. Mon adjoint conduit. »
Le chauffeur haussa les sourcils, puis haussa les épaules. Il tendit les clés à George sans discuter, ouvrit la portière arrière et s’installa à côté de lui. Arthur monta derrière, s’adossa à la banquette de cuir, et la voiture démarra dans un grondement de six cylindres.
Ils quittèrent Douvres par la route côtière, longeant des champs piqués d’abris antiaériens. La mer, à leur gauche, était grise et plate, comme retenant son souffle. Arthur regardait défiler les villages endormis, les affiches de mobilisation, les panneaux indicateurs arrachés pour dérouter l’ennemi.
Personne ne parlait. Le chauffeur, les mains croisées sur les genoux, fixait la route devant lui avec une attention presque surnaturelle. George conduisait avec prudence, les épaules un peu raides, conscient du poids qu’il transportait.
Ils avaient parcouru une dizaine de kilomètres quand Arthur remarqua la voiture.
Une Morris sombre, deux cents mètres derrière eux, qui maintenait la distance avec une régularité suspecte. Arthur se tourna à demi, comme pour regarder le paysage.
« Vous la voyez ? demanda-t-il à voix basse.
George jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.
« Depuis le rond-point de Deal, monsieur. »
Le chauffeur ne bougea pas, mais sa main gauche glissa vers la portière.
« On a peut-être un problème, dit-il.
— Vous la connaissez ? demanda Arthur.
— Non. Mais je connais la route, et cette route, personne ne la suit. Elle ne mène nulle part, sauf au poste de ravitaillement près de Walmer. Et ce poste n’est plus utilisé depuis janvier.
Arthur se retourna lentement. La Morris avait raccourci la distance, maintenant à cent cinquante mètres. Il distingua deux silhouettes à l’avant, une troisième à l’arrière.
« Prenez le prochain chemin à gauche, dit-il à George.
— C’est un cul-de-sac, dit le chauffeur. Ça mène à une ferme abandonnée.
— C’est ce qu’on va leur faire croire. »
George obéit sans discuter. La Humber quitta la route côtière dans une embardée, s’engagea sur un chemin de terre bordé d’aubépines. Le véhicule tanguait sur les ornières, mais George gardait le cap.
Dans le rétroviseur, la Morris apparut, ralentissant à l’entrée du chemin. Elle hésita une seconde, puis s’engagea à son tour.
« Ils nous suivent », dit George.
Arthur sentit le message contre sa poitrine. Il n’avait pas d’arme, pas de plan, pas de renforts. Il avait un garçon de vingt ans au volant, un chauffeur sans nom, et une route qui finissait dans un champ de betteraves.
« Ils voulaient que l’on sache qu’ils nous suivent, murmura-t-il. Sinon, ils nous auraient dépassés depuis longtemps. »
La ferme apparut dans le pare-brise, grise et effondrée, un toit crevé d’obus, des fenêtres éventrées. George freina à moitié, cherchant des yeux une issue.
« Ne vous arrêtez pas », dit le chauffeur.
Il sortit un pistolet de sous son manteau, un Webley aux reflets gras, et passa son bras par la vitre ouverte.
George enfonça l’accélérateur. La Humber bondit, contourna la ferme par la droite, plongea dans un champ où les betteraves tranchaient l’air comme des obus. La Morris les suivit, plus lourde, moins agile.
Arthur compta dans sa tête. Cinq secondes. Dix. La route principale était à moins d’un kilomètre, il le savait par cœur.
« Tenez bon », cria George.
Un coup de feu claqua, puis un second. La lunette arrière éclata en une pluie de verre. Arthur se jeta à plat, protégeant le message de son corps. Le chauffeur riposta, deux coups secs, sans se retourner.
La Humber percuta la route goudronnée dans un choc brutal. George jura, redressa le volant, et la voiture prit de la vitesse dans un grondement.
Arthur se releva. La Morris venait de sortir du champ, mais elle accusait un retard de deux cents mètres.
« Ils connaissaient la route, dit-il. Ils savaient où nous serions.
— Ce n’est pas possible, dit le chauffeur. Personne n’était au courant du trajet.
— Si, dit Arthur en le regardant dans le rétroviseur. Vous. »
Le chauffeur se figea. George jeta un coup d’œil à son passager, et sa mâchoire se serra.
« J’ai ordre de vous livrer, dit le chauffeur, la voix soudain plate. Message de la femme, à l’hôtel. Elle a payé pour l’itinéraire. »
Arthur sentit le papier brûler contre sa peau. La femme. Céline Dévaux. Elle avait joué un double jeu depuis le début.
« Alors vous avez fait votre travail, dit Arthur. Mais vous allez maintenant aider le mien. »
Il tendit la main vers le Webley, toujours fumant dans la main du chauffeur.
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