Le Petit Navire
Lire le chapitre 28: The Chase
Le Humber cahota sur le pavé défoncé d’une ruelle étroite, les pneus hurlant contre les bordures. Arthur tenait le Webley du chauffeur, le canon braqué sur la nuque de l’homme, mais son regard filait entre le rétroviseur et la vitre arrière. Derrière eux, une Morris noire collait à leur pare-chocs, ses phares trouant la brume saline du petit matin.
— Tourne à gauche, ordonna Arthur.
Le chauffeur, un civil au visage blême nommé Tilbury, obéit sans discuter. Le volant craqua sous ses doigts moites. La voiture dérapa dans une venelle bordée de maisons basses aux volets clos, et la Morris les suivit, son moteur grondant comme un chien enragé.
George, affalé sur la banquette arrière, pressait une main contre son flanc. Sa veste d’emprunt était tachée de sombre. Il toussa, un son rauque qui fit tressaillir Arthur.
— Tiens bon, mon gars.
— J’tiens. Mais si on continue à zigzaguer comme des lièvres, j’vais finir par vomir sur ton siège.
Arthur ne sourit pas. Il se pencha vers Tilbury.
— Tu connais les chantiers navals, derrière le quai Est ?
— Ouais.
— Vas-y. Plein fer. Et ne ralentis pas pour les barrières.
Le chauffeur jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, croisa le regard d’Arthur, et n’objecta pas. La Humber prit de la vitesse, dévala une pente raide, frôla un camion immobile dont le conducteur les insulta mollement. Derrière, la Morris accéléra. Une tête émergea de la vitre passager, un bras tendu, quelque chose de métallique qui luisit.
— Baissez-vous ! cria Arthur.
Une balle fracassa la lunette arrière. Des éclats de verre pleuvent sur George, qui jura et se jeta sur le plancher. Arthur riposta par-dessus le siège, deux coups de Webley, sans viser. La Morris tressauta mais resta en chasse.
La Humber déboucha sur le quai Est dans un crissement de pneus. Au loin, les mâts des chalutiers se découpaient sur un ciel d’encre. Des grues rouillées tendaient leurs bras squelettiques. Un garde-côte, posté à l’entrée du chantier, leva la main pour les arrêter, puis comprit la situation en voyant la Morris et plongea derrière un tas de cordages.
— Droit devant, souffla Arthur. Le hangar n°3, paré à l’abri.
Tilbury fonça. La Humber traversa une cour de gravats, fit voler des planches, et s’engouffra dans un hangar sombre puant la créosote et le poisson mort. Arthur sauta avant même que la voiture ne s’arrête, attrapa George par le col et le tira dehors.
— Par ici.
Ils contournèrent un tas de filets, passèrent sous un échafaudage bancal, et débouchèrent sur un quai privé où un caboteur à vapeur, la cheminée fumante, se préparait à larguer les amarres. Un marin en bleu de chauffe les vit arriver l’arme à la main et ne fit rien pour les retenir.
— Montez ! cria Arthur à George.
Ils sautèrent à bord tandis que le caboteur s’écartait du quai dans un grincement de ferraille. Arthur se retourna : Tilbury courait le long du débarcadère, le Webley abandonné, les mains en l’air. La Morris s’arrêta net à l’entrée du chantier. Les portières s’ouvrirent. Trois hommes en descendirent, mais ils ne pouvaient plus rien faire.
George s’assit sur un rouleau de cordage, le souffle court. Arthur scruta les silhouettes qui rapetissaient sur le quai.
— Ils connaissaient notre route, dit-il. Jusqu’au chantier.
— Tilbury a tout balancé. L’argent de la femme.
Arthur ne répondit pas. Il pensa à Céline Dévaux, à son visage il ne savait pas encore, à cette femme qui l’attendait dans son propre hôtel, à Dover, qui avait acheté leur itinéraire avant même qu’ils ne quittent la base. Il glissa la main dans sa poche, s’assura que l’enveloppe cachetée — le message du lieutenant mourant — était toujours là. Elle y était. Pour combien de temps ?
Le caboteur les déposa deux heures plus tard à un petit embarcadère de marchandises, à l’écart du port de Douvres. Arthur connaissait ce recoin pour y avoir déchargé assez de caques de hareng avant la guerre. Une gare de triage s’élevait à cinq cents mètres, derrière un entassement de wagons de charbon.
— On prend le train, dit Arthur. Pas la route. Trop risqué.
George, livide mais debout, acquiesça. Ils longèrent les rails en contrebas des talus, évitant les patrouilles, et se glissèrent dans la gare par un passage à niveau gardé par un vieil employé qui somnolait dans sa guérite. Arthur acheta deux billets pour Londres au guichet, froissant les notes dans sa main moite. L’employé, un homme à lunettes cerclées de fer, ne leva pas les yeux.
Le train pour Londres partait avec trente minutes de retard. Le quai était bondé de militaires en permission, d’infirmières épuisées, de familles aux valises trop lourdes. Arthur trouva un compartiment presque vide à l’arrière du convoi. Trois banquettes de skaï marron, une photo de plage punaisée au mur, l’odeur de cendre et de sueur.
Ils s’installèrent près de la fenêtre. George ferma les yeux, la tête contre la vitre qui vibrait. Arthur garda la main dans sa poche, sur le Webley, les doigts contre l’enveloppe.
Le train démarra lentement, gagna de la vitesse, et les faubourgs de Douvres défilèrent dans un dégradé de briques sales et de jardins en friche. Arthur sentait la tension quitter peu à peu ses épaules. Ils avaient semé la Morris. Ils avaient semé les hommes de Céline, ou du moins ceux-là. Mais quelque chose le chatouillait, un point entre les omoplates, la sensation d’être observé.
Le train s’arrêta en rase campagne, entre deux collines crayeuses, sans annonce. Puis le haut-parleur crachota une voix pâteuse : alerte aérienne, les passagers doivent rester à bord, les fenêtres baissées.
George jura. Arthur regarda par la vitre : le ciel au sud, au-dessus de la côte, s’allumait par intermittence, des éclairs orange et gris. Les canons antiaériens de Douvres, sans doute. Une escadrille descendait vers la Manche.
Le compartiment resta silencieux. Puis la porte coulissa. Un homme entra, en civil, costume bleu nuit, chapeau melon posé sur les genoux comme s’il se rendait à un enterrement. Quarante-cinq ans, visage étroit, lèvres minces, des yeux qui ne regardaient pas les gens mais les choses qu’ils cachaient. Il sourit poliment, s’assit dans le coin opposé, sortit un journal plié et feignit de lire.
Arthur ne le quitta pas des yeux. L’homme ne leva pas la tête. Trop délibéré. Trop calme. George aussi l’avait repéré ; son regard passa sur Arthur, une question muette. Arthur répondit d’un battement de paupières : attention.
L’alerte dura près d’une heure. Dehors, des avions passèrent au loin, des bombes tombèrent quelque part au nord-est, une série de détonations sourdes qui firent trembler le plancher du wagon. Les passagers des compartiments voisins échangeaient des murmures étouffés. L’homme au costume bleu tourna une page de son journal. Il ne semblait pas inquiet. Pas même un peu.
Quand le train repartit, enfin, Arthur se détendit à demi. Il avait l’enveloppe. Il avait George. Il avait une destination : Londres, un officier nommé Catherwood. Mais cet homme assis en face, si sûr de lui, si discret — Arthur n’avait pas besoin de le voir sortir un pistolet pour savoir. C’était une ombre. Et les ombres en civil, en temps de guerre, ne montaient pas dans les trains pour le paysage.
Il regarda l’homme, et l’homme le regarda, pendant une seconde, juste assez pour qu’Arthur comprenne que la partie n’avait pas commencé au quai de Douvres. Elle avait commencé bien avant, à l’hôpital, à l’hôtel, dans la tête de cette femme qu’il n’avait jamais rencontrée.
Le train siffla, accéléra vers Londres, et Arthur savait qu’il ne suffisait pas de gagner la course. Il fallait aussi ne pas savoir qui d’autre courait.
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