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Le Petit Navire

Lire le chapitre 3: The Wreck

La pluie cinglait le pont de la *Perseverance* comme des gravillons lancés par un géant. Arthur Briggs écarta une mèche trempée de son front et plissa les yeux vers l'avant, où le faisceau timide de la lampe torche de Tom dansait sur une mer chaotique. Le chenal entre l'épave et le banc de sable n'était pas un passage, c'était un couloir de mort. Mais revenir en arrière, contourner par le large, c'était offrir une heure de plus aux stukas qui patrouillaient l'aube.

« On y va, cria-t-il par-dessus le vent. Serre le gouvernail, Tom. Si on touche, on touche ensemble. »

Tom ne répondit pas, mais ses jointures blanchirent sur la roue. La *Perseverance* frémit, hésita, puis s'engagea dans l'étroite langue d'eau sombre. À tribord, la coque rouillée d'un cargo éventré dressait ses membrures comme une cage thoracique ouverte. À bâbord, un remous blanchâtre trahissait le banc de sable qui n'avait pas fini de digérer son dernier repas.

Arthur compta. Un. Deux. Trois. La quille racla quelque chose. Un grondement sourd, bref, qui lui vrilla l'estomac. Puis le bruit cessa, et l'eau redevint profonde. Ils étaient passés.

Tom souffla, un long sifflement entre ses dents gâtées. « Bon Dieu, patron. J'ai cru qu'on allait finir comme cette carcasse. »

« Elle est encore debout, elle. On n'est pas morts. On cherche quoi que ce soit qui flotte encore. Il y a une plage quelque part par là, et des hommes dessus. »

La pluie faiblit un peu, comme si le ciel hésitait entre noyer les hommes et les laisser vivre encore un quart d'heure. Devant eux, dans la grisaille qui précédait l'aube, une masse noire se dessinait. Pas une plage. Un champ de décombres. Des mâts brisés, des cheminées inclinées, des vergues arrachées qui pointaient vers le ciel comme des doigts accusateurs. Un cimetière naval.

Arthur coupa le moteur et laissa le bateau dériver. Le silence qui suivit était pire que le bruit. On entendait l'eau clapoter contre des coques englouties, le grincement sinistre de tôles qui se tordaient, et, quelque part, faiblement, contre ce que le vent voulait bien lui apporter : la voix d'un homme.

« Tu l'entends ? » dit Tom.

Arthur hocha la tête, tendit l'oreille. Cela venait de bâbord avant, d'un amas de planches et d'espars qui semblaient s'être rassemblés là comme des épaves se consolent entre elles. Sur le sommet précaire de cette jonction, accroché à un bout de vergue, un homme en ciré noir s'agitait faiblement. Il agitait un bras sans force, comme un drapeau en chiffon.

« Il est vivant », dit Arthur.

Il manœuvra la *Perseverance* au plus près du fatras. Tom jeta une gaffe et attrapa une planche, tirant pour amarrer le trawler à dix pieds du naufragé. L'homme ne semblait pas blessé, juste épuisé. Mais dans ses yeux, quand il les leva vers Arthur, il y avait autre chose. Pas du soulagement. Une vigilance fiévreuse, celle d'un animal qui a vu trop de choses mourir.

« Vous pouvez marcher ? demanda Arthur. On ne pourra pas approcher plus près, c'est trop encombré. »

L'inconnu ne répondit pas tout de suite. Il chercha du regard autour de lui, sembla compter les planches, puis se hissa debout avec une lenteur prudente. Il avait un visage brûlé par le sel et la fumée, des yeux gris qui n'avaient pas dormi depuis des lustres. À son cou pendait un sifflet de l'AMMI, la marine marchande.

Il posa un pied sur un madrier, puis un autre. Il portait dans le dos un sac en toile cirée, assez volumineux, qu'il tenait d'une main crispée, comme s'il transportait un enfant.

« Votre sac, je vais vous l'attraper, cria Tom en tendant les bras.

— Non, lança l'homme d'une voix rauque. Je le garde.

— Mais vous allez tomber à l'eau, bon sang !

— Alors je tomberai avec. »

Il fit les derniers pas dans un équilibre hasardeux, puis Tom l'agrippa par le col quand il fut à portée. L'homme s'effondra sur le pont, respira un grand coup, et ne lâcha pas son sac.

Arthur le regarda, puis le sac. Toile cirée grise, fermé par une courroie et un cadenas de laiton. Rien de bien lourd, à juger par la facilité avec laquelle l'homme l'avait porté. Rien de bien volumineux, non plus. Mais ce n'était pas une boîte de biscuits de marine qu'on protège avec cette férocité.

« Je m'appelle Arthur Briggs. Lui, c'est Tom. Vous êtes de quel bateau ?

— Le *Saint-Agathe*, bateau-phare. Ou ce qui en reste. » Il cracha une salive amère. « On a été bombardés deux fois la nuit dernière. La deuxième, on a coulé en moins de trois minutes. »

« Il y avait d'autres survivants ?

— Sur le *Saint-Agathe* ? Non. Mais moi j'ai vu passer des canots plus loin, il y a environ deux heures. Plein de soldats. Ils cherchaient un navire pour les prendre, ils criaient. »

Arthur sentit son cœur se serrer. Des canots de soldats. George était quelque part sur cette fichue plage dans l'une de ces files d'attente interminables. Chaque minute qu'il passait à sauver des épaves, c'était une minute de moins pour trouver son fils.

« On vous déposera à Dover », dit-il.

L'homme secoua la tête. L'univers entier semblait s'être ligué pour lui dire non, et il répondait non, lui aussi, à tout ce qu'on lui proposait.

« Pas Dover. Je dois rejoindre Ramsgate. Le plus vite possible. »

« On revient à Ramsgate, si tout va bien », répondit Arthur. « Mais j'ai une escale à faire avant. Dunkerque. La plage.

— Vous êtes marin de la Navy ?

— Pêcheur. Mon fils est là-bas.

L'homme le regarda, pour la première fois avec une vraie attention. Puis il regarda la mer vers l'est, où le ciel commençait à pâlir et où montait une fumée noire, épaisse, qu'aucun orage ne justifiait. Il tapota son sac de sa main libre.

« Vous savez ce que Dunkerque est en train de devenir, monsieur Briggs ?

— Je sais que mon fils y est.

— Dans trois jours, il n'y aura plus personne sur cette plage. Que des morts ou des prisonniers. » Il ferma les yeux une seconde. « Je peux vous aider à arriver plus vite. Je connais la côte comme ma poche. Les passes, les courants, les batteries allemandes qui ont déjà allé le chenal principal. Vous me menez à Ramsgate, moi et mon sac, et je vous guide jusqu'au bout. Je connais un passage par les bancs de West Diep que personne n'utilise. Pas de mines, pas d'observation. »

Arthur hésita. Tom, lui, ne cachait pas son méfiance : ce marin au sac verrouillé qui surgissait d'un naufrage pour leur promettre des routes secrètes, c'était un peu trop commode. Mais le ciel pâlissait chaque minute, et chaque minute était une heure de moins pour George.

« Qu'est-ce qu'il y a dans le sac ? demanda Arthur.

— Rien à voir avec vous.

— C'est à moi de décider avec qui je partage ma passerelle.

— Alors décidez. » L'homme le regarda droit dans les yeux, et Arthur vit quelque chose qui le surprit : pas de la peur, mais une fatigue immense, et une résolution qui éteignait la fatigue. « Mais sachez une chose. Si ce sac arrive à Londres avant la fin de la semaine, des centaines de garçons comme le vôtre rentreront chez eux. S'il tombe à l'eau, ils ne rentreront pas. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir. »

Le vent se leva soudain, arrachant des embruns à la crête des vagues. Arthur regarda l'est, où la colonne de fumée s'épaississait, puis Tom, qui haussa les épaules sans conviction, puis l'homme au sac, qui ne le lâchait toujours pas.

« Restez. Vous nous guidez, on vous mène. Mais si vous me mentez, je vous fous à l'eau avec votre sac, qu'on soit clairs.

L'homme esquissa ce qui aurait pu être un sourire. « On est clairs, capitaine. »

Arthur tourna la clé du moteur. Le diesel toussa, puis ronfla. Dans la cale, sous ses pieds, le sac en toile cirée attendait, son cadenas de laiton luisant faiblement sous la lampe de Tom. Arthur se força à regarder devant lui, vers cette fumée noire qui semblait grandir à chaque seconde comme un présage.

Dans le sac, il y avait quelque chose qui pouvait sauver des centaines de garçons. Et pour le sauver, lui, il saurait ses gars. Le sac ne quitterait jamais son pont de vue. Pas tant qu'il n'aurait pas trouvé George.