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Le Petit Navire

Lire le chapitre 4: The Stragglers

La mer s’était calmée, mais pas l’air. Arthur sentait cette accalmie comme une pause trompeuse, un souffle avant le coup. La proue de la *Perseverance* fendait une houle grasse, luisante sous un ciel qui commençait à pâlir vers l’est. Il coupait le moteur par intervalles, écoutant, guettant. Tom était à la barre, les yeux plissés sur l’horizon, sa main droite crispée sur le bois usé.

— Là, skipper. Bâbord avant.

Arthur suivit son regard. Une masse sombre, basse sur l’eau, à quelques encablures. Pas un épave, pas un bout de coque retournée. Ça bougeait. Ça tanguait. Un canot de sauvetage, gonflé d’ombres immobiles et d’autres qui remuaient lentement, comme des spectres fatigués de leur propre survie.

Son poing serra la rambarde. Chaque minute comptait. George attendait. Mais il ne pouvait pas passer son chemin. Pas devant ça.

— On y va, dit-il.

Tom ne discuta pas. Il poussa la barre, le moteur toussa, reprit son rythme. À mesure qu’ils approchaient, les détails se précisèrent : une coque en bois éclatée sur un flanc, des avirons brisés, et des hommes. Beaucoup trop d’hommes pour un canot de cette taille. Des uniformes kaki trempés, des visages gris de fatigue et de sel. Certains levaient les bras, faiblement. D’autres restaient affalés, la tête entre les genoux, ou allongés de travers sur les bancs, dans des postures qui ne trompaient pas.

Arthur coupa le moteur, laissa l’élan porter le bateau contre le flanc du canot. Une main s’accrocha au bastingage, puis une autre. Des yeux le fixèrent, des yeux d’enfants perdus dans des visages d’hommes.

— Combien vous êtes ? demanda Arthur.

— On était vingt-trois au départ, répondit une voix rauque. Maintenant… j’sais plus. Y en a qui sont passés par-dessus bord dans la nuit.

Arthur échangea un regard avec Tom. Ils n’avaient pas de place pour vingt hommes, pas avec le fardier déjà plein de cordages et de caisses. Mais il y avait de la place. Il y en aurait toujours. C’était pour ça qu’il était venu.

— Passez-les un par un, dit-il à Tom. Avec précaution. On prend d’abord les blessés.

L’opération dura vingt minutes qui parurent une éternité. Les hommes grimpaient, s’effondraient sur le pont, trouvaient une place où s’asseoir, où s’allonger. Certains n’avaient pas la force de lever le pied assez haut ; il fallait les hisser, les tirer par les épaules, par la ceinture. Tom jurait doucement entre ses dents à chaque effort, sa main pressant son flanc, mais il ne s’arrêtait pas.

Arthur comptait. Dix-sept. Dix-huit. Le canot se vidait, révélant sa cargaison de misère. Au fond, adossé contre un banc, un jeune homme en tenue d’officier. Un seul galon sur sa manche, mais le visage déjà vieilli par deux jours de cauchemar. Du sang séché maculait sa tempe droite, et sa tunique était déchirée au-dessus du cœur. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son n’en sortait.

Arthur sauta dans le canot, sentit l’eau glacée lui mordre les chevilles. Il se pencha sur le lieutenant.

— Venez, mon petit. On vous emmène.

Le jeune homme ouvrit des yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient transparents. Il saisit le bras d’Arthur d’une poigne étonnamment forte pour un corps si secoué.

— Mon sac… il faut que quelqu’un… à Londres…

Arthur regarda autour de lui. Un sac en toile, fermé par une lanière de cuir, gisait à côté du lieutenant, déjà gonflé d’eau de mer.

— Je m’en occupe, dit Arthur. Viens.

Il le souleva, surpris par son poids plume, et le passa à Tom qui l’attendait en haut, bras tendus. Ensemble, ils l’installèrent contre la cabine, sur une couverture que Tom avait étendue. Arthur remonta le sac, le déposa aux pieds du jeune homme, à l’abri.

— Garde ça, chuchota le lieutenant, la voix à peine audible. Il ne faut pas que ça tombe dans de mauvaises mains.

— Compris, répondit Arthur. Un dernier regard vers le canot vide. Il se balançait, sinistre, abandonné aux vagues. Dix-huit hommes. Il aurait pu en sauver vingt-trois, si seulement il était arrivé plus tôt. Mais les siens étaient là, et c’était tout ce qui comptait maintenant.

— Cap au sud-est, dit-il à Tom. On continue.

Le moteur reprit son bourdonnement, la *Perseverance* s’ébranla, laissant le canot derrière elle. Arthur fit le tour du pont, compta les hommes, évalua leurs blessures. La plupart étaient des soldats du rang, hébétés, reconnaissants, incapables de raconter leur histoire d’une traite. Des bribes leur échappaient : bombardements, files dans l’eau jusqu’à la poitrine, un navire coulé sous eux à quelques centaines de mètres de la côte.

— On tirait sur les bateaux de sauvetage, souffla l’un d’eux, un grand rouquin avec une entaille au bras. L’aviation. Ils descendaient en piqué et ils tiraient. Même sur les canots. Même sur les morts, qu’on disait. Ça leur faisait plaisir de voir le radeau qui se vide.

Arthur ne répondit pas. Il ne savait pas quoi dire. Il se contenta de lui serrer l’épaule et de passer au suivant.

Le jeune lieutenant était le plus mal en point. Sa respiration sifflait, irrégulière, et ses doigts tremblaient sur le sac en toile. Arthur s’accroupit près de lui, lui souleva la tête pour lui donner un peu d’eau de la gourde que Tom gardait toujours à bord.

— Comment tu t’appelles ?

— Dévaux. Antoine Dévaux. Deuxième bureau. Liaison.

Deuxième bureau. Le renseignement français. Arthur avait entendu parler de ces gens-là, des officiers qui travaillaient dans l’ombre, qui portaient des secrets plus lourds que leurs galons.

— Le message, Arthur. Tu le porteras.

— Quel message ?

Le lieutenant chercha dans sa poche intérieure, en sortit une enveloppe froissée, humide, mais dont le papier semblait avoir été protégé par une poche imperméable cousue à la hâte. Il la tendit à Arthur, qui la prit, la tourna entre ses doigts.

— Pour Londres. Contre-amiral Wakefield. C’est ma seule copie. Il faut que ça arrive.

Arthur regarda l’enveloppe, puis le visage du lieutenant, dont les yeux commençaient à se voiler. Il y avait dans cette enveloppe quelque chose qui pesait plus que du papier. Quelque chose qui, si les mots de Mac étaient vrais, pouvait changer le cours de la guerre.

— Je le ferai, dit Arthur. Je te le jure.

Un quart d’heure plus tard, le lieutenant Dévaux sombra dans l’inconscience. Tom lui posa une couverture supplémentaire sur les épaules, lui chercha un pouls au cou.

— Il vit, dit-il. Mais c’est plus pour longtemps, si on trouve pas un médecin.

Arthur hocha la tête, l’enveloppe glissée dans sa propre veste, contre sa poitrine. Un frisson lui parcourut l’échine, qui n’avait rien à voir avec le vent du matin. D’abord George. Et maintenant ce message. Deux missions, un seul homme, un seul bateau.

— On trouvera un médecin à Dunkerque, dit-il, plus pour lui-même que pour Tom. D’abord George, ensuite le message. Dans cet ordre-là.

Mais au fond de lui, il savait que les ordres ne se choisissaient pas toujours comme ça.

Il fixa l’horizon, où les lueurs rouges de l’aube se confondaient avec les lueurs des bombes. La côte française se profilait maintenant, nette et menaçante. Ils étaient presque arrivés.