Le Petit Navire
Lire le chapitre 32: Aftermath: The Room
Il y avait une chaise. Une vraie, en bois, avec un dossier droit. Après des heures de banquettes de train, de ponts de bateaux et d’entrepôts en ruine, cette chaise avait l’air d’un luxe insultant.
Arthur ne s’assit pas.
La pièce était nue. Ciment brut, une ampoule unique qui pendait au plafond et bourdonnait comme un insecte blessé. Pas de fenêtres. Une table d’acier au centre, sur laquelle il avait posé la pellicule extraite de sa ceinture. L’officier en noir l’avait prise sans un mot, avait disparu par une porte blindée, et Arthur était resté seul avec le silence et ses mains vides.
Il entendait son propre cœur dans ses oreilles. Le bruit de la fusillade de l’entrepôt résonnait encore dans ses tympans, mêlé au cri de Mac quand la balle l’avait pris. Il ferma les yeux. Non. Pas maintenant. Pas avant d’avoir fini.
La porte s’ouvrit.
L’officier revint, un autre homme derrière lui — celui-ci en civil, chemise blanche sous un gilet de tweed, lunettes cerclées d’or. Il tenait la pellicule entre deux doigts, comme un objet fragile et précieux.
« Monsieur Briggs », dit l’homme en civil. Sa voix était calme, presque douce. « Asseyez-vous, je vous en prie. »
Arthur ne bougea pas. « Je préfère rester debout. »
L’homme sourit faiblement et s’assit à la table, posa la pellicule devant lui. « Capitaine Thomas Ashworth, renseignement naval. Je viens de faire vérifier votre microfilm par nos cryptographes. Les coordonnées sont exactes. Le message est authentique. »
Une bouffée d’air quitta les poumons d’Arthur sans qu’il l’ait autorisée. « Alors vous le saviez déjà ? »
« Nous savions qu’il y avait une taupe. Nous ne savions pas où, ni comment le message arrivait. Vous nous avez donné la preuve que nous cherchions depuis trois semaines. » Ashworth croisa les doigts. « Le message a été rédigé par un officier du War Office. Une pièce montée de désinformation soigneusement calculée — les coordonnées sont réelles, la date est vérifiée. Si ces chiffres étaient tombés entre les mains allemandes telles quelles, ils auraient élaboré leur contre-invasion sur une base exacte. »
« Ces chiffres viennent des Allemands, dit Arthur. C’est le message décodé. »
« Décodé, oui. Mais rédigé en premier lieu par l’un des nôtres — un homme nommé Carstairs, au département des opérations combinées. Il a travaillé pour l’Abwehr pendant dix-huit mois. C’est lui qui a fourni aux Allemands les coordonnées de leur propre attaque, conçues pour qu’ils croient qu’elles provenaient de nos services. Et c’est lui qui a glissé votre nom dans le circuit, monsieur Briggs, ainsi que l’itinéraire de votre traversée. »
Arthur sentit le sang quitter ses doigts. « Carstairs. »
« Il savait que vous transportiez le message. Il a payé votre chauffeur de Douvres pour lui donner la route exacte. » Ashworth ôta ses lunettes, les nettoya avec un coin de sa manche. « Vous avez déjoué un réseau entier, monsieur Briggs. Pas seulement la taupe du War Office — les agents doubles qui vous ont abordé dans l’entrepôt étaient en grande partie à son compte. Ils attendaient que vous leur remettiez la pellicule pour la livrer à Berlin. Monsieur Étienne Foster est l’un de nos meilleurs hommes. Il travaillait à retourner ce réseau depuis des mois. Vous lui avez donné l’occasion de le démanteler d’un coup. »
Arthur regarda la table. Étienne. Le deuxième frère Foster. L’homme qui avait surgi de l’ombre avec la vérité d’un autre monde accrochée à ses lèvres. Arthur ne savait pas s’il était censé le remercier ou le craindre.
« Que sait-il de moi ? » demanda Arthur.
Ashworth parut réfléchir un instant. « Il sait ce qu’il doit savoir. »
« Cela ne répond pas à ma question. »
« C’est la seule réponse que je puisse vous donner. » Ashworth se leva. « Mais une chose est certaine, monsieur Briggs : sans votre persistance… » Il prit la pellicule entre deux doigts. « …ceci serait déjà en chemin vers Berlin, et dans trois jours, la côte sud aurait été une colonie allemande. »
Arthur entendit la phrase flotter dans l’air, mais elle ne s’accrocha pas. La fatigue était trop lourde. Vingt-quatre heures, pensa-t-il. Vingt-quatre heures depuis qu’il avait quitté son chalutier pour monter dans une voiture de la marine. Il avait l’impression d’avoir vieilli de dix ans.
« Mon fils, dit-il soudain. Le caporal George Briggs. Où est-il ? »
Ashworth rangea ses lunettes. « On s’occupe de lui. Il a été blessé — »
« Je sais qu’il a été blessé. Il a pris une balle pour moi. » Arthur fit un pas vers l’officier. « Je veux le voir. Maintenant. »
Ashworth le dévisagea un long moment. Il semblait mesurer quelque chose, une qualité intangible chez cet homme en ciré de pêcheur au milieu d’un sous-sol de Londres. Puis il acquiesça.
« Très bien. Suivez-moi. »
Arthur ramassa la pellicule qui était restée sur la table — ses doigts retrouvèrent le métal usé de la bobine. Une habitude. Il la glissa dans sa poche intérieure, tout contre son cœur.
Ils traversèrent un corridor où les murs suintaient, puis montèrent un escalier métallique qui grinçait à chaque marche. Arthur n’avait pas réalisé qu’ils étaient descendus aussi profond. Il émergea dans un couloir éclairé au néon qui lui fit plisser les yeux. L’officier en civil s’arrêta devant une porte peinte en vert, l’ouvrit sans frapper.
George était assis sur un lit de camp. Sa tête se tourna vers la porte au bruit, et Arthur vit son visage se déformer — la bouche entrouverte, les yeux qui se plissaient. Une écharpe de gaze enroulée autour de son épaule gauche, une tache sombre à l’endroit de la blessure, mais il était vivant. Il était là, assis, dans la lumière.
« Papa ? »
La voix de George était éraillée. Arthur fut à ses côtés en trois enjambées, s’agenouilla devant le lit de camp et prit le visage de son fils entre ses mains rugueuses. Le souffle lui manqua. Six jours plus tôt, il n’avait pas su s’il reverrait jamais ce garçon. Et voilà qu’il le touchait, qu’il sentait la chaleur de sa peau, la barbe naissante sous ses paumes.
« Tu es entier », dit Arthur. C’était plus une constatation qu’une phrase.
George rit — un petit son brisé, presque un sanglot. « Je crois que le bras va rester. Le médecin dit que c’est une balle perdue. Elle n’a pas touché l’os. » Il leva sa main droite et la posa sur l’épaule de son père. « Tu as réussi ? Ils… tu leur as donné ? »
Arthur acquiesça lentement. Il avait du mal à former les mots. « Oui, mon gars. C’est fait. »
George le regarda — avec quelque chose de nouveau dans les yeux. Arthur ne savait pas comment le nommer. Du respect, peut-être. De la fierté. C’était un regard que son fils ne lui avait jamais adressé sur le quai de Ramsgate, quand Arthur n’était qu’un père qui ramenait du poisson et des histoires de gros temps.
Le capitaine Ashworth s’éclaircit la gorge derrière eux. « Monsieur Briggs. Caporal Briggs. Vous êtes libres. Des affaires sont en cours pour régler les derniers détails, mais aucun d’entre vous ne sera retenu. Les hommes qui vous ont escortés — l’amiral vous attend. »
Arthur se redressa sans quitter son fils des yeux. « Quel amiral ? »
« Le Premier Lord de l’Amirauté en personne, messieurs. Il tient à vous exprimer sa reconnaissance. En personne. »
Arthur regarda George. George haussa son épaule valide, un geste qui semblait dire : après tout ce qu’on a traversé, accepter un peu d’honneur ce n’est pas trop demander.
Mais Arthur avait d’autres questions. Elles traînaient en lui depuis Douvres, accrochées à son cœur comme des ancres rouillées.
« Parlez-moi de mon chalutier d’abord », dit-il.
Ashworth le dévisagea — puis quelque chose passa sur son visage. Une légère inclinaison de la tête, presque un signe de respect.
« La Persévérance. » Il lissa sa moustache. « Je n’ai pas de bonnes nouvelles à vous donner, monsieur Briggs. Elle a été coulée au large de Nieuport, sur le chemin du retour. Les machines ont été touchées par un bombardement en piqué. Votre équipage a été récupéré par un destroyer français — trois hommes blessés, aucun mort. »
Arthur ferma les yeux. La Persévérance. Vingt-trois ans de navigation, les planches où il avait appris à l’âge de douze ans à tresser les aussières. Il la voyait comme elle était quand il l’avait quittée — le pont lessivé par les embruns, la cabine où il avait caché ses premières prises.
Trois hommes blessés. Aucun mort.
Il rouvrit les yeux. Ashworth le regardait avec une attention étrange, comme s’il attendait une réaction qu’il ne saurait pas nommer.
« Et l’équipage ? demanda Arthur. Où sont-ils ? »
« Rentrés chez eux. Pour l’instant. Ils attendent de nouveaux ordres. » Ashworth inclina la tête. « Des ordres qui ont été retardés uniquement parce qu’un pêcheur de Ramsgate a décidé que son fils valait plus que tous les secrets du monde. »
Arthur resta silencieux un moment. Puis il tendit la main à George et l’aida à se lever.
« Allons voir votre amiral, dit-il. Et après, je veux savoir si quelqu’un à Douvres a gardé ma bouée de sauvetage. »
George sourit — faiblement, mais le sourire était là. « Tu ne lâches jamais rien, hein, papa ? »
Arthur passa un bras autour des épaules de son fils, prudent, loin de la blessure.
« Jamais, mon gars. » « Jamais. »
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