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Le Petit Navire

Lire le chapitre 5: The Mine

La mer s’était tue. C’était pire que le vacarme. Après des heures de houle démente, les vagues s’étaient aplaties comme une bête qui retient son souffle, et le grincement de la coque du *Perseverance* sonnait soudain comme une plainte dans un désert d’encre. Arthur coupait les moteurs par à-coups, écoutant, le nez au vent, les mains ouvertes sur la barre.

— Qu’est-ce que tu guettes ? demanda Tom à voix basse.

Arthur ne répondit pas. Il avait vu quelque chose bouger sur l’eau, un peu sur bâbord. Une forme sombre, quasi invisible, qui ne suivait pas la houle. Elle la coupait. Il plissa les yeux, puis son sang se glaça.

C’était une mine.

Une boule d’acier hérissée de cornes, qui roulait lentement à la surface, comme une méduse paresseuse. Elle dérivait dans leur direction, poussée par un courant sournois qu’il ne pouvait pas calculer d’un coup d’œil.

— Tom. Les jumelles. À bâbord, droit devant.

Tom les braqua, haleta, puis les laissa retomber contre sa poitrine.

— Seigneur.

— On ne la touche pas, murmura Arthur. On ne la touche surtout pas.

Il connaissait ces machines. Une seule corne heurtée suffisait. La coque du *Perseverance* était du chêne de Douvres, taillé pour l’usure, pas pour l’explosion. Ils ne survivraient pas à une seconde de contact.

— On fait demi-tour ? proposa Tom, déjà penché sur le treuil.

— Pas la place. Regarde.

La mine dérivait lentement, mais elle était bordée de part et d’autre par des hauts-fonds que l’on devinait à des franges d’écume blanche. Manœuvrer pour l’éviter signifiait passer dans un étroit chenal, à moins de deux cents mètres de la côte française. Et sur la côte française, Arthur voyait maintenant des points lumineux qui s’allumaient et s’éteignaient au rythme du ressac.

Des feux de position. Des canons.

— Ils nous ont repérés, souffla-t-il. Ou alors ils repèrent tout ce qui bouge.

Une fusée éclairante monta dans le ciel, éblouissante et blanche, et Arthur jura. La lumière dégoulina sur l’eau grise comme de l’argent fondu. Si les Allemands avaient des jumelles sur cette plage, ils voyaient maintenant le plan d’eau entier. Et un chalutier qui n’avait pas le gabarit d’une péniche de guerre n’était pas difficile à identifier.

Il tira sur la barre.

Le *Perseverance* obéit avec un gémissement de coque qui semblait sortir de ses vieilles veines. Arthur le fit passer à tribord, évitant la mine d’un cheveu, puis il dut corriger aussitôt car un piquet de roche affleurait à quelques mètres. Le chapelet de manœuvres, sec et nerveux, traçait un zigzag irrégulier qui lui retournait l’estomac.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Tom en se cramponnant au bastingage.

— Je la fais passer entre la mort et la mort.

Un crépitement sec, lointain, puis un sifflement qui enfla très vite.

— Mitrailleuses ! cria Tom.

Arthur plongea instinctivement, mais garda les mains sur la barre. Des gerbes d’eau jaillirent à bâbord, hachant la nuit en colonnes blanchâtres. Une rafale, puis une autre, plus proche, qui fit vibrer le plat-bord comme une corde de violon. Le verre de la cabine explosa en pluie fine.

Arthur jeta un regard sur sa droite. La mine dérivait maintenant derrière eux, mais la fusée éclairante venait de s’éteindre, et dans le noir qui retombait, il perdit sa trace. Il poussa les gaz. Le moteur toussa, puis mordit, et le *Perseverance* bondit.

— Tom, les feux arrière !

Tom se démena pour jeter un manteau sur le fanal de poupe, mais une autre rafale balaya le pont. Tom cria comme une bête qu’on égorge.

Arthur tourna la tête malgré lui. Tom gisait sur le dos, la main gauche plaquée contre son épaule droite, d’où s’échappait un filet sombre. Sa veste était déjà trempée.

— Ce n’est rien, grogna Tom. Une éraflure.

— Une éraflure, dis-tu. Le sang coule comme une marée.

— Laisse, Arthur. Fonce. Fonce et tais-toi.

Encore une fusée, encore sa lumière spectrale. La côte se rapprochait dangereusement, mais les tirs s’espacèrent, puis cessèrent, comme si les canonniers allemands avaient jugé leur cible trop petite et trop rapide pour valoir la peine. Le sillage du *Perseverance* dessinait une longue plume blanche sur la mer. Arthur savait ce que cela signifiait : ils n’avaient pas besoin de tirer pour les garder sous surveillance. Ils savaient où ils allaient.

Il coupa les gaz et laissa le chalutier glisser sur son erre. Le silence revint, plus lourd encore qu’avant. Tom s’était redressé pauvrement, adossé au mât, le visage gris sous son hâle. Arthur s’agenouilla près de lui et palpa l’épaule. La balle était ressortie, c’est ce qu’il constata avec un soulagement froid. Le trou de sortie bâillait sur le muscle, déchiqueté, mais Tom avait de la chance. Un peu plus à gauche et il n’aurait plus jamais levé un filet.

— Il faut panser ça, dit Arthur.

— Il faut foncer, dit Tom. Je saigne, pas vrai ? Ça veut dire que je vis.

Arthur ne put s’empêcher de sourire un instant, le visage caché par la nuit. Il déchira une bande de toile de la seule voile restante et la noua serrée sur la plaie. Tom grimaça mais ne dit rien.

Une voix faible s’éleva de la cabine écrasée. Le lieutenant Dévaux, réveillé par les secousses, parlait entre ses lèvres bleuies. Arthur alla s’accroupir auprès de lui. Le Français ouvrit des yeux fiévreux et le saisit par le poignet avec une force surprenante.

— Le message, dit-il d’une voix à peine audible. Il est pour Wakefield. L’amiral Wakefield. Vous comprendrez ? Vous le lui donnerez ? Il n’y a pas que Dunkerque qui brûle, monsieur. Il y a Calais. Il y a Boulogne. Il y a ce que nous avons fait de bien, et ce que nous avons fait de mal. Il faut qu’il sache. Dites-lui que c’est moi. Dévaux. Il comprendra. Vous lui direz que Dévaux a envoyé le mot de Cambronne.

Arthur serra doucement la main du Français, qui retomba, épuisé, dans une somnolence traversée de frissons.

Un mot de Cambronne. Arthur ne savait pas ce que cela voulait dire, mais il connaissait Cambronne. Tout le monde connaissait Cambronne : le général qui avait répondu « merde » aux Anglais à Waterloo. Ce n’était pas un message, c’était un signal. Un code.

Il se releva. Sur l’horizon, à l’est, une lueur rougeâtre montait par pulsations lentes : les incendies de Dunkerque. La côte française n’était plus qu’à une heure, peut-être moins.

— Il faut trouver le chenal ouest, dit Arthur à Tom. Pas le passage que Mac suggère. Celui-ci.

Tom cligna des yeux, comprenant à demi.

— Tu veux traverser devant eux ? Sous leurs canons ?

— Ils nous ont vus. Ils connaissent notre cap. Le seul moyen de les perdre, c’est de changer de plan avant qu’ils ne s’y attendent.

Il s’accroupit et tira de sa poche la lettre de son fils. Le papier était humide, presque transparent dans la lumière blafarde. Il le replia soigneusement, sans le rouvrir, et le remit contre son cœur.

George était là-bas, dans cette lueur rouge. Et bientôt Arthur serait là aussi.