Le Petit Navire
Lire le chapitre 6: The Debt
La mer s’était calmée, mais l’air restait chargé d’électricité. Arthur se tenait à la barre du *Perseverance*, les yeux rivés sur l’horizon rougeoyant de Dunkerque. Derrière lui, Tom s’affairait à panser sa plaie à l’épaule avec des gestes lents, mâchoire serrée. Les dix-huit soldats étaient tassés sur le pont, épuisés, silencieux, certains somnolant contre les filières.
Mac marcha vers Arthur d’un pas décidé, les mains dans les poches de son ciré déchiré. Il s’arrêta à deux mètres, jeta un regard circulaire sur l’embarcation, puis parla d’une voix forte qui réveilla quelques hommes.
— Écoutez-moi tous. Cette coquille de noix ne tiendra pas une seconde attaque. On doit filer droit sur Dunkerque, déposer le blessé et le message, et repartir avant que les Stukas ne reviennent.
Arthur ne répondit pas. Il ajusta légèrement la barre, ignorant l’homme.
Mac insista, s’approchant encore.
— Briggs, tu m’entends ? Je prends la navigation. Tu connais les bancs, moi je connais le passage secret. Mais on n’y arrivera que si on arrête de zigzaguer comme un lapin paniqué.
Quelques soldats levèrent la tête. Tom cessa de serrer son bandage et fixa Mac d’un air noir.
Arthur tourna lentement la tête. Ses yeux fatigués rencontrèrent ceux de Mac avec une lassitude qui n’avait rien de faible.
— Mac. Je te rappelle quelque chose. Le *Dover Patrol*, janvier dernier. Tu te souviens ?
Mac haussa les épaules, impatient.
— On a tous fait des patrouilles. Qu’est-ce que ça change ?
— Ça change que tu étais à l’eau. Torpille. Eau à cinq degrés. Tu criais comme un gamin, et tu perdais tes forces à vue d’œil. Et moi, je t’ai dit qu’on ne pouvait pas te repêcher, parce que le sous-marin rôdait encore.
Mac pâlit légèrement. Un tic nerveux agita sa mâchoire.
— C’était George, pas toi. C’est ton fils qui a insisté pour lancer la corde. Au risque de faire sauter le bateau tout entier. Il a plongé. Il t’a ramené. Et il a failli y rester. Tu étais inconscient quand ils l’ont remonté. Tu n’as jamais su.
Le silence tomba sur le pont. Les vagues clapotaient contre la coque. Un soldat toussota. Près de l’écoutille, le lieutenant Dévaux, fiévreux, semblait lutter pour garder les yeux ouverts et écouter.
Mac baissa les yeux, puis releva la tête d’un air défi.
— C’était quoi, ta part là-dedans, Briggs ? T’as regardé ?
— J’étais à la barre, dit Arthur d’une voix égale. Quelqu’un devait maintenir le cap pendant qu’ils te sortaient. Mais c’était ma décision de tenter le coup. George a suivi mes ordres. Il a failli mourir sur *mes* ordres.
Un long silence s’étira. Tom se releva lentement, appuyé sur un bitton, et vint se placer à côté d’Arthur, bien que son épaule le fît grimacer.
— On doit quelque chose à George, dit Tom. Et Arthur doit quelque chose à George. Toi, Mac, tu dois quelque chose à ces deux-là. Alors soit tu nous aides parce que tu le veux, soit tu descends avec les autres, mais tu ne prends pas la barre d’un homme qui cherche son fils pendant que toi tu veux jouer les héros.
Mac ouvrit la bouche, puis la referma. Il regarda le pont, puis le ciel qui s’assombrissait vers Dunkerque, puis enfin Arthur.
— Je vais pas te laisser faire couler ce bateau, murmura-t-il. Mais je te suis. Pour George.
Il recula d’un pas, s’installa à la proue, les mains sur le plat-bord, scrutant l’eau. Arthur poussa un soupir qu’il retenait depuis des minutes et se tourna vers Tom.
— Comment va l’épaule ?
— Ça mord, dit Tom. Mais ça peut attendre. Le plus pressé, c’est ces deux-là. Le Français est chaud comme une braise.
Arthur se dirigea vers l’écoutille où git le lieutenant Dévaux. Un des soldats, un jeune caporal aux cheveux roux, lui faisait boire un peu d’eau. Dévaux leva un regard vague, reconnut Arthur, et saisit son poignet d’une main faible.
— Briggs, articula-t-il en français écorché par la fièvre. Le mot de Cambronne… tu l’as compris ?
— Pas encore, dit Arthur.
— Il faut comprendre… avant Dunkerque. L’amiral Wakefield… il saura. Mais si je ne passe pas… tu devras compléter la phrase.
Arthur s’accroupit près de lui.
— Qu’est-ce que ça veut dire, Dévaux ? Cambronne, c’était Waterloo. « La garde meurt, elle ne se rend pas ». C’est ça ?
— L’autre mot, souffla le lieutenant, sourire fiévreux. Le mot que Cambronne aurait prononcé selon la légende. Celui qu’on ne répète pas aux dames.
Arthur fronça les sourcils, puis l’ombre d’une compréhension traversa son visage.
— Une grossièreté ? Tu veux dire… c’est un code basé sur une insulte ?
— Le mot est le passe-partout, dit Dévaux dans un souffle. Le message s’ouvre avec. Sans lui, il n’y a rien. Rien qu’une liste de noms qui n’intéresse personne…
Sa tête retomba. La fièvre le reprenait. Arthur se releva, le cœur chargé d’un poids nouveau. Autour de lui, les soldats attendaient, épuisés mais attentifs. Le Français avait parlé—un message codé, protégé par un mot que tout le monde connaissait mais que personne n’osait prononcer à voix haute. Il y avait quelque chose de presque ironique dans le fait que le sort du corps expéditionnaire entre les mains d’une blague de soldat.
Il revint à la barre. Mac ne le quittait pas des yeux, une expression indéchiffrable sur le visage.
— Une nouvelle route, Briggs ? demanda-t-il. Les Allemands connaissent ton ancienne trajectoire. Si on repasse au même endroit, c’est la mort.
— On contourne, dit Arthur.
— Le chenal secret est par là, à deux milles bâbord. Après ça, c’est un couloir d’eau profonde jusqu’à la jetée est. Mais si tu fais un seul écart vers la plage, les canons nous auront.
Arthur réfléchit. Ses mains sur la barre étaient calmes. Il jeta un coup d’œil aux dix-huit soldats entassés, au Français délirant, à Tom qui perdait du sang goutte à goutte sur le pont malgré son bandage, puis au ciel lugubre au-dessus de Dunkerque.
— On y va. Le chenal. On trouvera George après. D’abord, le salut de ces hommes et du message.
Le *Perseverance* vira lentement. Au loin, une fusée rouge monta du rivage, décrivit une parabole pâle et retomba. Plus que des cris, un grondement sourd arrivait avec le vent.
Mac s’accroupit près de la proue, soudainement silencieux, les yeux sur l’eau dangereuse. Au bout d’un moment, il dit sans se retourner :
— Briggs. Si on s’en sort, je reprendrai la mer pour vous. Jusqu’au bout. C’est le prix que je paie à George.
— Garde ta dette pour autre chose, répondit Arthur. Aide-moi à ramener mon fils. Et on sera quittes.
Le bateau avançait, de plus en plus sombre dans la nuit qui tombait. Dans la cale, le lieutenant Dévaux remua dans son délire et murmura quelque chose qu’Arthur entendit à peine—un nom, un chiffre, la fièvre qui brouillait tout.
— Wakefield n’est pas à Londres, murmura-t-il. Il est… à La Panne.
Arthur se raidit. Il se pencha vers l’écoutille, mais Dévaux avait perdu connaissance. La Panne. L’état-major belge était à La Panne—à quelques kilomètres de Dunkerque. Wakefield était plus proche que le prétendait le message.
Le plan venait de changer.
Arthur se redressa lentement, les yeux rivés sur la côte embrasée. Ce qu’il transportait pouvait être livré plus vite que prévu—si la côte restait accessible. Et cela signifiait aussi que le danger autour de ce message venait tous les canons du Reich.
— Tom, dit-il d’une voix basse. Change ce bandage. Tu vas en avoir besoin.
Le *Perseverance* glissait dans la nuit, vers un chenal secret, vers un mot grossier qui pouvait sauver une armée, vers les brasiers de la côte où attendait George, et vers une vérité plus troublante encore.
Mac releva la tête soudainement.
— Silence. Vous entendez ?
Tous retinrent leur respiration. Sur l’eau, dans le souffle du vent, un bruit régulier se rapprochait—les hélices lentes d’une patrouille.
Arthur coupa le moteur.
Le bateau dériva, muet, dans une mer qui semblait soudain minuscule sous le ciel bas de ce monde en flammes.