Le Petit Navire
Lire le chapitre 7: The Fog
Le silence était plus assourdissant que les obus.
Arthur coupa le moteur d'un geste brusque, la main encore crispée sur la manette. Autour d'eux, le monde s'était effacé. Le brouillard avait surgi de nulle part, une muraille blanche et cotonneuse qui avait avalé la mer, le ciel, et jusqu'au grondement lointain des canons de Dunkerque. La *Perseverance* dérivait maintenant dans un néant ouaté, immobile sur une eau de plomb.
— On ne voit plus rien, murmura Tom.
Sa voix portait étrangement loin dans cette épaisseur blanche, comme si le fog l'amplifiait. Il tenait son épaule bandée, le visage pâle sous la pâleur ambiante.
Arthur ne répondit pas. Il tendit l'oreille, chaque muscle de son corps tendu vers l'invisible. Quelque part devant eux, la patrouille allemande attendait. Ou peut-être pas. Dans ce brouillard, les canons du front de mer ne pouvaient plus les viser — ni les protéger.
Un avantage. Un piège. Les deux à la fois.
— On reste là ? demanda Mac.
Arthur distingua sa silhouette dans la brume blanche, appuyé contre le mât. Le marin écossais avait cessé de jouer au capitaine depuis que George était entré dans l'équation. Mais ses yeux restaient vifs, calculateurs, toujours en train de chercher une issue.
— On ne bouge pas, dit Arthur. On écoute.
Le bruit arriva comme une réponse à sa prière.
Un grincement d'abord — léger, presque imperceptible. Puis le clapotis régulier de rames contre l'eau. Un rythme lent, fatigué, qui n'appartenait pas à une vedette rapide allemande. Rien de mécanique. Rien de militaire.
Arthur leva la main. À bord, chacun se figea, retenant même son souffle.
— C'est un canot, chuchota Yann, le marin français qui avait rejoint l'équipage après le naufrage.
Le grincement se rapprocha. Une voix s'éleva soudain, une voix de femme :
— S'il vous plaît... Aidez-nous...
Du français. Un accent du nord, de la région des mines. Arthur ne bougea pas, mais son regard chercha Dévaux, étendu dans la cale. Le lieutenant délirait, fiévreux, incapable de confirmer quoi que ce soit.
— Ça peut être un piège, dit Mac à voix basse.
— Une femme seule dans un canot ? répondit Tom.
— Les Allemands savent qu'on est là. Ils ont tiré sur nous.
Arthur écouta la voix s'approcher encore. Des pleurs d'enfant maintenant. L'eau clapotait contre la coque du canot.
— Ils nous ont vus ? demanda Tom.
— Non. Mais ils nous ont entendus avant le brouillard.
Arthur avala sa salive. Son fils George était quelque part devant, sur cette plage en enfer. Chaque minute passée ici était une minute de moins pour le sauver. Mais chaque décision précipitée pouvait envoyer le *Perseverance* par le fond avant même d'atteindre Dunkerque.
La voix de la femme s'éleva de nouveau, plus proche encore.
— Nous sommes des réfugiés de Mardyck. Ma fille est malade. Je vous en prie...
Yann s'approcha d'Arthur, la tête baissée pour rester invisible.
— Je connais des gens de Mardyck. Si c'est vraiment des réfugiés, c'est des pêcheurs ou des ouvriers des chantiers. Des braves gens.
— Et si c'est pas vrai ?
Le silence de Yann fut une réponse. Arthur regarda Tom, qui tenait son fusil d'une main incertaine. Mauvais tireur dans cette position, et personne d'autre à bord n'avait vraiment d'entraînement militaire.
— Ils sont combien ? demanda-t-il.
— J'entends la femme, deux enfants peut-être. Quelqu'un d'autre qui rame.
Le grincement cessa. Un silence. Puis une voix d'homme, basse, usée :
— On va pas vous faire de mal. On cherche juste à passer. Les Allemands ont pris le village hier. On a marché toute la nuit vers la côte.
Arthur ferma les yeux. George avait huit ans quand sa mère était morte. Il avait pleuré toute la nuit, refusant qu'on le touche, et Arthur était resté assis près de lui sans dire un mot, impuissant devant cette détresse qu'il ne savait pas apaiser.
Si George était là, dehors, dans un canot, il voudrait qu'on lui ouvre la porte.
— Yann, dit Arthur. Va les chercher. Mac, tu les fouilles. Tom, tu surveilles le pont.
— Arthur... commença Mac.
— Je sais ce que je fais.
Le brouillard sembla se refermer derrière Yann comme un rideau. Arthur entendit sa voix française appeler doucement, puis le choc sourd du canot contre la coque, les murmures, les pleurs étouffés d'un nourrisson.
Quand ils apparurent à travers la brume, Arthur vit une femme épuisée, vêtue d'un manteau sale, ses cheveux blonds collés par l'humidité. Elle tenait un bébé serré contre elle. Derrière, un viel homme tirait deux enfants par la main — une fille de peut-être huit ans, un garçon plus jeune aux yeux immenses et vides.
— Merci, dit la femme en montant à bord avec l'aide de Yann. Merci, monsieur.
— Vous avez du matériel militaire ? demanda Arthur.
— Rien. On a fui avec nos vies. Pas même du pain.
Mac fouilla le viel homme rapidement — un travail de professionnel, efficace et sans brutalité. Il secoua la tête. Pas d'armes. Pas de radios. Juste des vêtements mouillés et la peur qui collait à la peau comme une maladie.
La femme tendit soudain le bébé à Yann et tomba à genoux sur le pont, les mains jointes. Puis elle se releva aussi vite, comme honteuse de sa prière.
— Je suis désolée, dit-elle. C'est juste... Le petit n'a pas mangé depuis hier soir. On a vu votre mât dépasser du brouillard, on a cru que c'était un miracle.
— Y a pas de miracles en mer, dit Arthur.
Mais il se tourna vers la cale, prit une boîte de biscuits et la tendit à la femme.
— Partagez ça. Faut être forts.
— On nous a dit que les Anglais venaient, dit le viel homme d'une voix rouillée. Qu'y avait des bateaux pour ramasser les soldats à Dunkerque.
— C'est pour ça qu'on est là.
Le viel homme hocha la tête, quelque chose qui ressemblait à de l'espoir dans ses yeux. Ses petits-enfants le regardaient, le visage si sérieux qu'Arthur en eut le cœur serré. Des gosses qui auraient dû jouer, pas traverser la guerre à la rame.
Il se détourna, prit Tom par le bras et l'entraîna vers la proue.
— Ça va ? demanda-t-il à voix basse.
— L'épaule me brûle mais je tiens.
— Il va falloir tenir encore quelques heures. On va atteindre les bancs de sable à marée haute.
— Et les Allemands ?
— Ce brouillard nous cache. Mais il les cache aussi. Ils peuvent nous tomber dessus à trois mètres sans qu'on les voie.
La voix de Mac s'éleva de la cale, pressante :
— Arthur ! Viens voir.
Il descendit l'échelle en deux mouvements. La cale était sombre, humide, remplie des corps enchevêtrés des soldats rescapés. Certains dormaient, d'autres gémissaient dans leur sommeil. Au fond, près de Dévaux, la femme française était agenouillée, une main sur le front du lieutenant.
— Il est brûlant, dit-elle. Votre blessé va pas tenir longtemps comme ça.
Arthur s'accroupit près de Dévaux. Le visage du lieutenant était rouge, luisant de sueur malgré la fraîcheur de la cale. Ses lèvres remuaient, cherchant des mots dans ce pays entre fièvre et conscience.
— Lieutenant, dit Arthur. Lieutenant, entendez-moi ?
Les yeux de Dévaux s'ouvrirent, vitreux, mais ils trouvèrent Arthur et s'y accrochèrent.
— Le message, dit-il dans un souffle. Il faut... ils vont lire... le mot de Cambronne...
— Je sais, dit Arthur. Mais vous devez me dire où est Wakefield, exactement. Il est à La Panne ?
— La Panne... les dunes... Mais le message doit lui parvenir avant...
— Avant quoi ?
Le regard de Dévaux se perdit un instant, cherchant dans le noir des souvenirs que la fièvre avait disloqués.
— Avant qu'il ne parte, murmura-t-il. Il doit pas embarquer sur le *Keith*. S'il embarque...
— Pourquoi ? Qu'est-ce que vous transportez dans ce message ?
Dévaux toussa, une quinte douloureuse qui secoua tout son corps maigre.
— Des coordonnées, dit-il enfin. Une rencontre. Mais si les Allemands... s'ils ont le code... la phrase est le signal, mais sans le codebook, la phrase suffit à les lancer sur une fausse piste. C'est tout ce que j'ai pu faire.
Il retomba, épuisé, les yeux clos. Arthur resta un instant figé, la main sur l'épaule du lieutenant. Des coordonnées. Une rencontre secrète. Combien d'hommes allaient mourir si ce bout de papier coulait avec eux dans la Manche ?
Il ressortit sur le pont. Le brouillard commençait à se lever par endroits, découvrant des trouées de ciel gris. Dans une de ces éclaircies, il aperçut une ligne sombre à l'horizon.
La côte.
Derrière elle, la brume rougeoyait encore — le feu de Dunkerque qui ne s'éteignait pas.
Arthur se tourna vers Tom, le visage dur.
— On y va. Mais on connaît plus la route, avec ce brouillard. Mac connaît son passage secret. On n'a pas le choix : on va le suivre.
— Et s'il nous mène dans un piège ?
Arthur regarda la ligne sombre de la côte, où brûlait la ville où son fils l'attendait.
— Alors on lui fera face. Allez, tout le monde à son poste. On entre dans l'enfer.