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Le Petit Navire

Lire le chapitre 8: The Lieutenant's Secret

La cale sentait le sel, le fioul et la fièvre. Arthur s’accroupit près de la couchette où Dévaux reposait, la chemise trempée de sueur, les lèvres craquelées. Le roulis du *Perseverance* berçait doucement le blessé, mais ses yeux mi-clos brillaient d’une fièvre qui ne promettait rien de bon.

— Lieutenant, dit Arthur à voix basse. Il faut que vous me parliez.

Dévaux tourna la tête, lentement. Son souffle court faisait vibrer sa poitrine bandée.

— Monsieur Briggs... vous devriez être à la barre.

— Tom tient la barre. Et Mac connaît son passage. Pour l’instant, je suis là où je dois être.

Le blessé esquissa un sourire, vite effacé par une grimace de douleur.

— Vous êtes têtu comme un Breton.

— Je suis pêcheur, répondit Arthur. C’est pareil.

Il sortit sa gourde et humecta les lèvres du lieutenant avant de l’aider à boire une gorgée d’eau. Dévaux toussa, puis se cala sur son coude, grimaçant.

— Le message, monsieur Briggs. C’est ce qui compte.

— C’est ce que vous me dites depuis le début. Mais vous ne me dites pas ce qu’il contient.

Dévaux ferma les yeux. Un long silence s’installa, ponctué par le clapotis de l’eau contre la coque et les gémissements étouffés d’un des soldats anglais dormant dans l’ombre.

— Des coordonnées, dit-il enfin. Les coordonnées d’une rencontre secrète.

Arthur resta immobile, attendant la suite. Mais Dévaux se tut, comme si chaque mot lui coûtait davantage que le sang qui imbibait ses bandages.

— Une rencontre entre qui ? demanda Arthur.

— Entre ceux qui veulent gagner cette guerre et ceux qui préféreraient la perdre.

Le pêcheur fronça les sourcils.

— Je ne suis pas un homme de complots, lieutenant. Je suis un pêcheur qui cherche son fils.

Dévaux ouvrit les yeux, et dans leur éclat fiévreux Arthur vit non pas la confusion du délire, mais la clarté d’un homme qui sait qu’il n’a plus beaucoup de temps.

— Votre fils est à Dunkerque. Je le sais. Mais écoutez-moi, monsieur Briggs, car je n’aurai peut-être pas la force de répéter ces mots une autre fois.

La porte de la cale grinça. Arthur se retourna. La femme réfugiée se tenait dans l’encadrement, son enfant serré contre sa poitrine, son regard sombre allant du blessé au pêcheur.

— Il y a un problème ? demanda-t-elle avec un accent qu’Arthur ne put situer exactement.

— Non, madame. Retournez auprès des autres. Je vous rejoins dans un instant.

Elle hésita, puis disparut dans la pénombre de la cale avant. Arthur reporta son attention sur Dévaux, qui avait fermé les yeux de nouveau.

— La rencontre, insista Arthur. Avec qui ?

— Un homme qui connaît la vérité sur cette guerre. Un homme que Paris a trahi, que Londres ignore, et que Berlin cherche.

— Son nom.

Dévaux secoua faiblement la tête.

— Vous ne le connaîtrez pas. C’est mieux ainsi. Mais il sera là, à ces coordonnées, avec des informations qui feront tomber des têtes à Londres et à Berlin. Des informations qui pourraient mettre fin à tout ça plus tôt que prévu.

Il toussa, et une fine écume rosée apparut au coin de ses lèvres.

— Je ne sais pas si l’ennemi connaît cette rencontre. Le lieutenant qui devait porter ce message avant moi... il a été capturé au sud de Dunkerque. J’ignore ce qu’il a révélé sous la torture.

Arthur resta silencieux un long moment, écoutant le moteur qui grondait régulièrement, les pas de Tom sur le pont au-dessus de sa tête.

— Et le code ? demanda-t-il. Vous m’avez parlé de « le mot de Cambronne ».

Dévaux sourit, malgré la souffrance.

— Cambronne. Le général qui a répondu « Merde ! » aux Anglais à Waterloo. Une blague d’officier. Car ce message, monsieur Briggs, c’est tout ce que les Anglais méritent : une insulte et une vérité.

— Expliquez-moi.

— Le codebook est resté à Dunkerque. Avec mon capitaine. Si vous arrivez avant qu’il ne soit détruit, vous aurez la clé. Sinon, le mot de Cambronne vous ouvrira la première porte, mais pas les suivantes.

Arthur passa une main sur sa barbe naissante. Il ne comprenait qu’à moitié, mais saisit l’essentiel : son message valait de l’or, mais il manquait la serrure.

— Où, à Dunkerque ?

— La maison du commandant de la garnison, près de la jetée Est. Sous les planches de sa chambre, dans un étui de cuir noir.

— Et si la maison est détruite ?

Dévaux ferma les yeux. Cette fois, quand il parla, sa voix n’était plus qu’un souffle.

— Alors j’espère seulement que vous saurez convaincre l’amiral Wakefield que ce que je vous ai dit est vrai. Car ce message, monsieur Briggs... s’il tombe aux mains des Allemands...

— Il tombera entre les miennes, lieutenant. Pas les leurs.

Dévaux ouvrit les yeux, et quelque chose passa dans son regard fiévreux. Pas de la reconnaissance. Pas de l’espoir. Quelque chose de plus sombre.

— Écoutez-moi bien, pêcheur. Je n’étais pas censé vous confier ça. Mon supérieur m’a ordonné de ne révéler les détails à personne d’autre qu’à l’amiral. Mais je vous regarde, et je vois un homme qui ne comprend pas ce qu’il porte dans sa poche.

Arthur sentit le papier contre sa poitrine, dans une poche intérieure de sa vareuse, comme un poids qui semblait s’alourdir à chaque mot.

— Vous me parlez comme si vous doutiez de moi, dit-il.

— Je doute de tout le monde. Sauf de votre fils.

Arthur tressaillit.

— Mon fils ?

— George. Matelot de deuxième classe sur le dragueur HMS *Boreas*. C’est vous qu’il a sauvé, n’est-ce pas ?

Arthur ne répondit pas. Comment cet officier français, blessé, exténué, pouvait-il connaître George ?

— J’ai vu votre nom sur le registre des marins volontaires, murmura Dévaux. Quand nous avons préparé l’évacuation. Votre fils a parlé de vous à son chef de quart. Il disait que si la flotte anglaise ne pouvait pas venir à Dunkerque, son père, lui, viendrait. Il avait raison.

Arthur détourna le regard, la gorge serrée.

— George parle trop.

— Non. Il croit. C’est différent.

Un bruit sourd au-dessus. Des pas précipités. La voix de Mac, étouffée mais pressante.

— Monsieur Briggs ! Venez voir !

Arthur se leva, touchant brièvement l’épaule du lieutenant.

— Reposez-vous. Je m’occupe du reste.

— Briggs.

La main de Dévaux attrapa son poignet avec une force surprenante pour un homme alité.

— Si quelque chose m’arrive avant notre arrivée... si je ne peux pas vous donner la phrase complète...

— La phrase ? Vous m’avez dit « le mot de Cambronne ». Il n’y a que ça ?

— C’est le signal. Le début. Mais pour le message lui-même, vous aurez besoin de la séquence complète. Le codebook vous la donnera. Sans lui, même l’amiral ne pourra rien déchiffrer. La phrase vous ouvrira une porte, mais pas la pièce.

Sa main retomba, sa force épuisée.

— Cambronne a dit « Merde ! » pour répondre à une sommation. Vous, pêcheur, vous pourrez dire pire si vous ne trouvez pas ce livre.

Arthur acquiesça, puis sortit de la cale et grimpa les échelles menant au pont.

La brume s’était dissipée. L’aube naissante teintait l’horizon d’un rose pâle et cruel. Mac et Tom se tenaient penchés sur le bastingage tribord, scrutant quelque chose au loin.

— Là-bas, dit Mac, pointant une fumée grise, mince comme un doigt coupable, qui montait du sud-est.

Arthur plissa les yeux. La fumée n’était pas celle d’un navire en feu. Elle était trop régulière, trop constante.

— Dunkerque ? demanda-t-il.

Mac hocha lentement la tête.

— Dunkerque.

Arthur resta silencieux un long moment, regardant cette fumée qui montait vers le ciel pâle. Quelque part derrière elle, son fils l’attendait. Et quelque part dans sa poitrine, serré contre son cœur, dormait un message que des hommes mourraient pour lire, et d’autres pour détruire.

Il se retourna vers Mac.

— Combien d’heures ?

— Pour être dans le passage avant midi ? Cinq, six peut-être. Si le vent ne tourne pas.

Arthur regarda sa montre. Il était 4 h 47.

— Alors prévenez Tom. On fonce.

Mac le dévisagea un instant, comme s’il cherchait quelque chose dans les yeux du pêcheur. Puis il se détourna, cria un ordre à Tom, et la barre du *Perseverance* répondit, le petit bateau piquant vers la fumée, vers la guerre, vers ce fils dont Arthur ignorait encore s’il était vivant ou mort.

Dans la cale, derrière lui, la réfugiée réapparut, son enfant toujours dans les bras. Elle leva les yeux vers Arthur, et il lut dans son regard quelque chose qu’il ne voulut pas analyser.

— C’est un message important ? demanda-t-elle, sa voix porteuse d’une inquiétude qu’elle n’expliquait pas.

Arthur tourna la tête, ses yeux fixés sur la fumée à l’horizon.

— Tout est important, dit-il. C’est bien ça, le problème.