Le Poison Doré
Lire le chapitre 10: The Usurper
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux de velours, dessinant des losanges pâles sur le parquet de la chambre de la Duchesse. Marguerite s'affairait près de la toilette, disposant les fioles de cristal et les houppes de cygne avec une précision mécanique, tandis que dans sa tête tournait encore le souvenir du visage de Maître Charles — ce regard avide lorsqu'il avait parlé d'or, cette main qui avait arraché le registre avant qu'elle n'en apprenne davantage.
Un bruit de pas dans l'antichambre. Plusieurs personnes. Des étoffes qui froissent, des voix feutrées.
La porte s'ouvrit et le valet de chambre annonça :
— Mademoiselle de La Mothe, envoyée par la Reine pour assister Madame la Duchesse durant sa convalescence.
Marguerite se figea, la main suspendue au-dessus d'un pot de poudre. Mlle de La Mothe. Le nom du registre. Celle qui avait acheté des larmes silencieuses chez Maître Charles.
Elle entra dans la pièce comme on entre en scène — pas trop vite, une mesure exacte entre l'humilité et l'assurance. Le visage fin, des yeux couleur noisette qui balayaient la chambre avec une rapidité contenue, et cette robe grise — un gris perle, sobre, mais dont la coupe coûtait plus que ce que Marguerite gagnait en un an. Ses mains, gantées de chevreau blanc, croisées devant elle. Des mains bien soignées, songea Marguerite. Bien soignées, comme celles de la servante à la robe grise dont Anselme avait parlé.
— Mademoiselle de La Mothe, répéta la Duchesse depuis son lit, la voix pâteuse. La Reine a eu cette bonté ?
— Sa Majesté s'inquiète de votre santé, madame. Elle m'a chargée de veiller à votre confort et de vous tenir compagnie dans ces heures difficiles.
La Duchesse esquissa un sourire faible. Ses joues s'étaient encore creusées depuis la veille — le poison faisait son œuvre lentement, sûrement, malgré la crème substituée. Le cognac, pensa Marguerite. Beaumont avait parlé de cyanure. Il fallait écarter les verres du plateau.
— Que vous êtes aimable, murmura la Duchesse. Asseyez-vous, je vous prie. Marguerite, faites apporter du thé.
Marguerite s'inclina et sortit, mais elle ne se rendit pas immédiatement aux cuisines. Elle s'attarda dans le couloir, dos au mur, à quelques pas de la porte entrebâillée.
— ... ce n'est rien, disait la voix de Mlle de La Mothe, douce et mélodieuse. Une simple indisposition. Nous vous remettrons sur pied, madame, vous verrez. J'ai moi-même des remèdes de famille — des infusions très efficaces. Ma vieille nourrice jurait par eux.
Marguerite sentit son estomac se serrer. Des remèdes. Des infusions.
Elle descendit chercher le thé, mais son esprit travaillait à toute allure. Elle était là. La femme du registre était à Versailles, dans la chambre même de sa maîtresse, proposant des « remèdes ». Et aucune des protections qu'elle avait mises en place ne pouvait empêcher ce qui se préparait sous son propre toit.
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L'après-midi passa dans une tension sourde. Mlle de La Mothe s'installa comme si elle avait toujours vécu là. Elle tricotait près de la fenêtre, lisait à voix haute des passages de l'Écriture, humectait les lèvres de la Duchesse avec une éponge d'eau fraîche. Tout dans son attitude respirait la sollicitude. Parfaite. Trop parfaite.
Marguerite ne la quittait pas des yeux. Elle nota la façon dont Mlle de La Mothe rangeait son nécessaire de couture — une petite trousse en cuir grenat qui restait toujours dans sa poche, jamais posée. Elle nota la façon dont ses regards s'attardaient sur le plateau de cognac que personne n'avait touché depuis la veille. Elle nota surtout le moment où Mlle de La Mothe crut être seule — la Duchesse assoupie, Marguerite occupée à ranger le linge dans l'armoire — et tira de sa poche un petit flacon de verre bleu, le tint un instant contre la lumière, puis le fit disparaître sous le coussin du fauteuil où elle s'asseyait toujours.
Marguerite ne bougea pas. Elle continua de plier les serviettes, le cœur battant à grands coups sourds.
Dès que Mlle de La Mothe sortit pour se rendre aux commodités, Marguerite fut devant le fauteuil. Sa main glissa sous le coussin. Ses doigts rencontrèrent le verre froid. Elle le tira — un petit flacon opaque, fermé d'un bouchon de cire bleue. Elle le tourna entre ses doigts. Pas d'étiquette. Mais la forme... elle en avait vu de semblables chez Maître Charles, sur l'étagère derrière le comptoir.
Le même fournisseur. La même marchandise.
Elle le remit sous le coussin avec précaution et se redressa, la bouche sèche. Ainsi. La femme du registre était là. Dans la place. Et elle avait sur elle un flacon venu de la boutique du marchand de poisons.
Marguerite attendit le retour de Mlle de La Mothe, puis, trouvant un prétexte — un message de la part de Dr. Beaumont, une commission urgente — elle gagna la chambre de la Duchesse et ferma la porte derrière elle.
La Duchesse était éveillée, appuyée contre ses oreillers, fixant son image dans le miroir de toilette. Elle ne tourna pas la tête à l'entrée de Marguerite.
— Madame.
Un silence. Puis :
— Je me fais laide, Marguerite.
— Non, madame. Vous êtes fatiguée, c'est tout.
— On dit que je meurs. On le chuchote dans les couloirs. Je l'entends — les femmes de chambre ne se taisent pas autant qu'elles le croient.
Marguerite s'approcha du lit et s'agenouilla à côté du chevet, à hauteur du visage amaigri de la Duchesse.
— Madame, il faut que je vous parle. De Mlle de La Mothe.
L'attention de la Duchesse se ramassa — pendant une seconde, son regard fut clair, presque vif.
— Quoi, Mlle de La Mothe ?
— Madame, je l'ai vue... elle a sur elle un flacon. Dans son fauteuil, sous le coussin. Un petit flacon bleu.
— Et alors ?
Marguerite hésita. Comment dire ce qu'elle savait sans avouer sa propre enquête, la visite chez le marchand de poisons, le registre, le nom inscrit dessus ?
— Madame, je crois que cette femme n'est pas ce qu'elle prétend être. Elle est envoyée par la Reine, c'est vrai... mais j'ai entendu parler d'elle. A Paris. Elle fréquente des lieux qui ne conviennent pas à une dame de compagnie.
La Duchesse plissa les yeux. Le regard vacillait — entre lucidité et brouillard.
— Vous êtes jalouse, Marguerite. Vous craignez qu'elle ne prenne votre place.
— Non, madame, je vous jure...
— Vous êtes toutes pareilles. Celle-ci veut plaire à la Reine, celle-là veut plaire à la Montausier. Et vous, vous voulez garder votre petite autorité. Je connais le monde, Marguerite. Je sais comment il tourne.
Marguerite voulut insister, mais la Duchesse leva une main décharnée.
— Assez. Elle est aimable, cette jeune fille. Elle ne me veut pas de mal. Vous cherchez des ennemis partout, et c'est votre métier, peut-être — mais pas ici. Pas aujourd'hui. Laisse-moi reposer.
Marguerite se releva lentement. Elle avait perdu cette bataille.
En quittant la chambre, elle jeta un dernier regard vers le fauteuil où dormait le petit flacon bleu sous son coussin — et vers la Duchesse, qui s'était déjà détournée vers le miroir, vers cette image qu'elle ne reconnaissait plus.
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Dans le couloir, Marguerite croisa la Comtesse de Vaudreuil qui descendait l'escalier de service, les joues roses, un sourire satisfait aux lèvres. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde. La Comtesse détourna la tête et poursuivit son chemin sans un mot.
Marguerite resta immobile. Deux femmes maintenant. L'une dans la chambre, l'autre dans le corridor. Et si elles étaient liées ? Si Mlle de La Mothe n'était que l'instrument — la main qui portait les flacons — et la Comtesse la tête qui les commandait ? Le registre disait « Mlle de La Mothe », mais qui se cachait derrière elle ? Qui payait Maître Charles, sinon par l'intermédiaire ?
Elle s'appuya un instant contre le mur, ferma les yeux. Le monde de Versailles se rétrécissait autour d'elle comme un piège. Il ne lui restait qu'une chose à faire : suivre Mlle de La Mothe. La surprendre en flagrant délit. La confondre devant la Duchesse, et peut-être devant la Cour entière.
Ce soir, décida-t-elle. Cette nuit, si nécessaire.
Elle lâcha le mur, rajusta son tablier, et retourna auprès de sa maîtresse, le sourire fixe, le cœur en feu.