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Le Poison Doré

Lire le chapitre 9: The Gardener's Tale

Le lendemain, le ciel de Paris était gris et bas, lourd d’une pluie qui ne décidait pas à tomber. Marguerite et Dr Beaumont marchèrent d’un pas vif le long de la Seine, leurs manteaux relevés contre l’humidité. Le médecin avait dit connaître un homme, un jardinier de l’ancien couvent des Carmes, qui fournissait les herboristes du quartier. Il avait vu une femme acheter une grande quantité de belladone — de quoi tuer une douzaine de personnes.

« Il s’appelle Frère Anselme, maintenant. Il est vieux, presque aveugle, mais ses mains se souviennent des plantes mieux que ses yeux. Il me fait confiance. »

La porte du couvent était entrebâillée. Un jardin s’étendait derrière, des rangées de plantes médicinales sagement alignées, des arceaux de vigne dormant sous la bise. Perché sur un tabouret, un vieil homme épluchait des racines. Sa tête se leva au bruit de leurs pas.

« Docteur. Vous revenez.

— Anselme. Vous vous souvenez de cette femme dont je vous avais parlé — celle qui acheta la belladone ?

Le vieil homme cracha dans l’herbe. « Si je m’en souviens. Une femme qui achète une pleine serpillière de belladone sans ciller, ça ne s’oublie pas. On en fait pas des tisanes, de ça. On en fait du silence. »

Marguerite s’approcha, voyant le regard absent du vieil homme se tourner vers elle, comme s’il cherchait à percer la brume. Beaumont lui prit le bras avec douceur.

« Décrivez-la encore une fois, Anselme. À la jeune femme. »

Le jardinier essuya ses doigts sur son tablier trempé. « Elle venait pas de la ville. Elle avait le pas des domestiques des grandes maisons. Pas le pas des maîtres. Vous voyez, le petit bourgeon qui marche comme s’il devait demander pardon à l’air. »

Marguerite sentit un frisson. « Vous pensez à une servante ?

— Je peux pas dire pour sûr. Elle avait les mains calleuses, c’est ce que je me disais. Elle portait une robe simple, grise. Pas un rapiècement dessus, mais pas de soie non plus. Et ses cheveux étaient noirs. Noirs de jais, tirés en arrière. »

Il fit une pause, puis leva un doigt tremblant. « Mais les yeux. C’est ça que je me rappelle le mieux. Des yeux qui mentent. Elle disait que c’était pour ses rats. Les rats de son grenier. Dans une maison où les rats auraient pu manger une pleine table de laquais ? » Il ricana. « Les rats, c’est ce qu’on disait toujours. Même les empoisonneuses les plus fines se rabattaient sur les rats. »

Marguerite échangea un regard avec Beaumont.

« Et comment a-t-elle payé ? » demanda-t-elle.

Le vieil homme la regarda un long moment, une lueur d’étonnement dans ses yeux voilés. « Vous parlez comme une femme qui mène une guerre, pas une garde-malade. »

— Elle peut se permettre de parler comme ça, dit doucement Beaumont. Elle l’a mérité.

Le jardinier soupira et retourna à ses racines. « Elle a payé en or — des pièces neuves, brillantes, avec le visage de Sa Majesté. Pas en monnaie de lingère. Une servante avec un sac d’or neuf ? »

Il secoua sa tête. « Je lui ai demandé si elle avait un billet, parce qu’elle aurait voulu qu’on note quelque chose. Elle m’a regardé avec ces yeux-là — noirs et froids comme de l’encre sèche — et elle m’a dit : “Ce que je veux, c’est pas sur du papier. C’est dans la terre.” Sa voix était basse, comme une voix de femme qui a appris à commander mais pas à obéir. »

Marguerite se pencha plus près, le cœur battant. « Aurait-elle porté un insigne — une broche, une croix, une couleur d’uniforme ?

— Pas d’insigne. Mais la robe grise avait ce petit pli qu’on voit sur les tabliers des dames de compagnie qui travaillent dans les offices. » Il fit un geste vague. « La façon de tenir la tête, aussi. Directe. Pas le regard baissé des filles des cuisines. »

Pour la première fois, Marguerite sentit un fil se tirer sans se rompre. Une servante de rang supérieur, embauchée dans une grande maison, qui avait de l’or pour acheter de la belladone. Elle pensa aux poudres et aux onguents, aux crèmes qu’elle avait détournées, et se demanda combien d’autres flacons de ce même poison traversaient les murs de Versailles sous les robes des laquais, portés par des servantes sans visage dont les maîtresses ne regardaient jamais.

Ils remercièrent le vieil homme et reprirent le chemin du retour. Dehors, la pluie avait commencé à tomber. Marguerite marchait aux côtés du docteur, les yeux fixés devant elle, comme si elle pouvait déchiffrer le brouillard pour en regarder le sens caché.

« Vous lui faites confiance ? demanda-t-elle.

— À Anselme ? Oui. Il n’a jamais eu de raison de me mentir, et il est trop fidèle à ses plantes pour les voir galvauder.

— Alors il y a donc une autre femme — pas une dame, pas une courtisane, mais une servante — qui a acheté une quantité dangereuse de belladone. Et cette femme a disparu dans les couloirs d’une grande maison. »

Beaumont ralentit le pas, la regardant. « Vous soupçonnez quelqu’un ? »

Marguerite hésita. Elle n’avait jamais tout dit à personne — les fragments se tenaient encore trop éloignés les uns des autres pour former une image complète. Mais s’ils devaient mener cette chasse ensemble, il fallait baisser une garde.

« Il y a une nouvelle arrivée au palais, dit-elle doucement. Mademoiselle de la Mothe. C’est une parente éloignée de la Duchesse, venue pour » — elle fit un geste vague — « servir de dame de compagnie. Elle est arrivée à propos, quand la maladie de la Duchesse a commencé à tourner plus mal. »

Beaumont se frotta le front sous son chapeau. « Vous croyez qu’elle aurait une servante ?

— Sa femme de chambre est une fille brune avec les cheveux tirés en arrière, toujours vêtue de gris, qui ne parle jamais à personne et ne s’assoit jamais. Je l’ai vue acheter des poudres chez un apothicaire le mois dernier. Elle a dit que c’était pour des maux d’estomac, mais elle ne porta jamais l’ordonnance. »

Ils s’arrêtèrent sous l’auvent d’une boutique de gants. Beaumont lui prit la main — une chose qu’une dame de compagnie ne souffrirait jamais d’un médecin en pleine rue. Mais elle la laissa.

« Vous tenez un fil fragile, Marguerite. Un nom ne fait pas une preuve.

— Je sais. Mais un fil fragile mène au bord du gouffre plus vite qu’une certitude ne le fera jamais.

Il la regarda comme s’il découvrait soudain la portée de ce qu’ils faisaient. « Si cette femme est bien une servante dans une autre maison — une maison qui touche à laDuchesse — alors vous êtes peut-être en train de marcher sur un terrain où la frontière entre la survivante et la victime n’est qu’un tracé de poison.

— C’est pour cette raison que je ne peux plus me taire, murmura-t-elle. S’il y a une autre victime — une personne que je ne connais pas, de qui je ne soupçonne même pas l’existence — alors en gardant mes conclusions pour moi, je peux l’envoyer tout droit dans le piège qu’on a tendu pour ma maîtresse. »

La pluie commençait à s’infiltrer à travers le col de son manteau. Beaumont consulta le ciel et soupira. « Rentrons. Il faut préparer votre retour chez la Duchesse avant la nuit. »

Ils firent demi-tour, mais Marguerite s’arrêta à mi-chemin, saisie d’une pensée soudaine. « Doctor — qui sait que vous me suivez dans mes conclusions ? »

Beaumont hésita un instant de trop. « Personne. J’ai gardé nos entretiens dans l’oreille du silence.

— Et le pharmacien chez qui vous avez trouvé la trace du mercure ? Celui qui vous a donné le nom de Maître Charles ?

— Il sait que je posais des questions, mais pas pour qui. »

Le visage de Marguerite restait sceptique. « Alors vous êtes aussi discret que moi. Ce qui signifie qu’il n’y a que nous deux qui savons ce que nous savons — et si l’une des deux voix se tait à jamais, l’autre devient la seule preuve qui reste. »

La pluie s’intensifia. Beaumont la regarda un moment, puis hocha la tête, quelque chose de résolu dans son regard.

« Alors il faut partager plus que des hypothèses. Je vais vous confier une chose que je n’ai dite à aucun autre médecin de la Cour : dans mes visites à la Duchesse, j’ai remarqué une odeur d’amandes amères qui flottait parfois autour de son flacon de cognac, les jours où sa toux était la plus forte. Je l’ai testé — avec une plume trempée dedans, pour voir si elle changeait la pente de la plume.

— Et ?

— Elle avait une réaction étrange. Une plume qui tremble quand on la touche de côté. Pas comme une eau-de-vie ordinaire. »

Marguerite sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine. « Vous parlez du cyanure ?

— C’est une possibilité. L’odeur, la couleur de la réaction… » Il s’interrompit, tiré par le doute. « Mais c’est peut-être une erreur de mon jugement. Le sucre qu’elle ajoute parfois peut changer la couleur des tests.

— Non, dit Marguerite lentement, non. Vous n’avez pas douté du poison dans la crème. Vous doutez parce que vous avez peur de ce que cela signifie. »

Beaumont ne répondit pas. L’aveu par le silence était plus éloquent que des mots.

« Le cognac n’était pas destiné à la Duchesse, monsieur. Il était destiné à quelqu’un qui prenait toujours son café avec elle, qui versait elle-même le cognac à la lueur de deux bougies, qui savait doser ce qu’elle versait sans jamais le boire. »

Elle pensa à la Comtesse de Vaudreuil.

Beaumont comprit. Il ne dit rien mais ses mâchoires se contractèrent.

Marguerite se remit en marche, la pluie fouettant son visage. Une certitude venait de naître en elle, aussi nette qu’un souffle sur une vitre : la prochaine victime ne serait pas la Duchesse. Ce serait peut-être la personne qui s’en approchait le plus — Marguerite elle-même, si l’on découvrait qu’elle avait substitué la crème. Elle marchait désormais vers une maison où le poison savait peut-être son nom.