Le Poison Doré
Lire le chapitre 11: The Covert Meeting
La nuit était tombée sur Versailles comme un linceul de soie noire. Marguerite se tenait dans l'ombre d'une arcade, les doigts crispés sur le rebord de pierre froide. Mlle de La Mothe avait quitté la chambre de la Duchesse quelques minutes plus tôt, prétextant une migraine, et Marguerite l'avait suivie à distance discrète depuis lors — à travers les couloirs lambrissés, le long des antichambres presque désertes, jusqu'ici, vers la Galerie des Glaces.
La galerie elle-même était vide à cette heure, plus que les lustres éteints, leurs cristaux sombres. Mais Mlle de La Mothe ne s'était pas arrêtée là. Elle avait poussé un panneau à peine visible entre deux miroirs, une porte dérobée que seuls les initiés connaissaient. Marguerite l'avait repérée par hasard, une semaine plus tôt, en cherchant un passage pour échapper à un courtisan ivre.
Elle compta dix battements de cœur, puis glissa vers le panneau. Ses doigts trouvèrent le joint invisible, poussèrent. La porte céda dans un murmure de bois huilé.
Un escalier en colimaçon étroit plongeait dans une pénombre que trouait à peine la flamme d'une chandelle, en contrebas. Marguerite retira ses souliers, les laissa derrière elle, et descendit pieds nus, chaque marche de pierre glacée un avertissement. Elle entendit des voix avant d'atteindre le bas. Deux voix — une femme, un homme.
« — pas de scrupules maintenant. Tu as touché la moitié. »
La voix de Mlle de La Mothe était méconnaissable. Plus rien de la douceur compassée qu'elle employait auprès de la Duchesse. Elle était dure, impatiente, et traversée d'une autorité que rien dans son apparence de jeune femme timide n'aurait laissé deviner.
Marguerite s'accroupit au détour de l'escalier. Une porte entrebâillée laissait échapper un rectangle de lumière jaune. Elle risqua un œil.
La pièce était un ancien cabinet de débarras — des toiles emballées contre les murs, des globes terrestres couverts de poussière, un bureau en acajou dont le plateau était nu. Mlle de La Mothe se tenait face à un homme en livrée grise, les épaules rentrées, les mains croisées devant lui. La livrée de la Comtesse de Vaudreuil. Marguerite la reconnut au galon d'argent aux poignets.
L'homme tendit une bourse de cuir. Mlle de La Mothe la soupesa une seconde, puis la fit disparaître dans sa manche.
« Ce n'est que la moitié, » dit-elle. « Le reste quand la chose est faite. »
L'homme hocha la tête. « Dans la semaine, dit-il. Elle faiblit plus vite que prévu. Le cognac fait son ouvrage. »
Un froid plus vif que celui des dalles remonta le long de l'épine de Marguerite. Le cognac. Beaumont avait vu juste. La Duchesse, chaque soir, prenait une petite coupe d'eau-de-vie pour aider son sommeil. Marguerite la lui servait elle-même, depuis des années.
« Et la servante ? » demanda Mlle de La Mothe. Sa voix baissa encore, mais la pierre nue portait chaque mot. « Celle qui a remplacé sa crème. »
Le cœur de Marguerite cessa de battre. Un instant. Puis reprit, plus dur.
« Elle ne sait rien, répondit l'homme. Elle a cru faire une bonne action, la sotte. La nouvelle crème est déjà en route — de l'arsenic plus pur, qu'aucun médecin ne saurait distinguer d'une décoction naturelle. »
« La Duchesse souffrira davantage. »
« On dit qu'elle souffrira beaucoup. »
Mlle de La Mothe eut un rire, bref, sans chaleur. « Alors finissons-en. La Comtesse estime que l'hiver sera long, et elle veut la place assurée avant le retour du Roi. »
« Sa Grâce est malade. On ne l'attendra pas longtemps. »
« L'attente est une chose. La certitude en est une autre. Quand la Duchesse sera morte, la place de sa dame d'atour — et tout ce que cela implique à la Cour — passera dans les mains de la Comtesse. Il ne faut pas que la Duchesse survive aux fêtes de Noël. »
Marguerite avait entendu assez. Chaque mot était un clou planté dans le cercueil de son monde. Elle recula d'un pas, posant le pied avec une lenteur de chatte — et son talon heurta quelque chose. Un petit objet roula sur la pierre avec un cliquetis effroyable dans le silence.
Le silence, justement, se fit.
Dans la pièce, les voix s'arrêtèrent net.
Marguerite ne prit pas le temps de regarder. Elle remonta l'escalier en courant, pieds nus, le souffle court, son cœur cognant dans sa gorge. Derrière elle, une exclamation étouffée, le bruit d'un pas rapide sur la pierre. Elle atteignit le panneau, le poussa, se retrouva dans la Galerie des Glaces.
Vide. Toujours vide.
Elle courut, non pas vers la chambre de la Duchesse — non, pas là, ils sauraient la chercher là — mais vers l'aile des domestiques, les corridors de service aux murs de chaux mal blanchis. Ses pieds nus laissaient peut-être des traces invisibles ; elle ne put s'en soucier. Elle tourna à gauche, à droite, passa devant les cuisines désertes où des braises rougeoyaient, monta un escalier dérobé, déboucha enfin dans une lingerie où les draps empilés sentaient la lavande.
Elle s'y accroupit, dos contre les étagères de bois, haletante. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle courait — des minutes ou une éternité. Elle n'entendait pas de poursuite. Peut-être l'homme n'avait-il pas osé s'aventurer dans les corridors des gens de maison.
Peut-être.
Ses mains tremblaient si fort qu'elle dut les serrer l'une contre l'autre pour les arrêter. Elle avait cru — elle avait espéré — que Mlle de La Mothe était une rivale mesquine, un espion aux gages d'une faction de cour. Mais ce qu'elle venait d'entendre dépassait la mesquinerie. La Comtesse de Vaudreuil voulait la mort de la Duchesse, voulait sa place, et avait engagé une servante de la maison pour achever le travail lentement, méthodiquement.
Et Marguerite — Marguerite était la servante qui avait découvert la crème. Qui avait parlé au Dr Beaumont. Qui avait suivi Mlle de La Mothe dans la nuit.
Qui, à présent, savait.
Elle ferma les yeux et revit le petit objet qui avait roulé sous son talon. Une épingle d'argent, peut-être. Ou la clé d'une cassette. Peu importait ce que c'était — il était resté là, sur la pierre, et eux sauraient que quelqu'un avait écouté.
Sa décision était prise avant même qu'elle ne se relève. Elle n'irait pas à la chambre de la Duchesse. Elle n'irait pas éveiller les soupçons de Mlle de La Mothe en revenant à son poste comme si de rien n'était. Elle irait chez le Dr Beaumont — maintenant, cette nuit, par les toits s'il le fallait. Elle y cacherait le flacon d'arsenic qu'elle avait récupéré, la copie du registre du marchand, et elle trouverait un moyen de protéger la Duchesse avant que la nouvelle crème ne passe le seuil de la chambre.
Mais une pensée la figea avant qu'elle ne se lève. Mlle de La Mothe lui avait dit, la veille, en souriant : « Madame la Duchesse a tant de confiance en vous. Vous êtes bien chanceuse. »
Et la servante qui avait acheté la belladone — celle aux mains soignées et à la robe grise — avait-elle des yeux clairs comme de l'eau de source, et une voix qui savait se faire oublier ?
Il fallait prévenir Beaumont, tout de suite.
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