Le Poison Doré
Lire le chapitre 12: The Ledger Stolen Again
La pluie battait les carreaux de la rue Saint-Honoré, mais Marguerite n’y prêta aucune attention. Le désordre qui l’accueillit sur le palier du docteur Beaumont lui coupa le souffle.
La porte était entrouverte. À l’intérieur, les tiroirs d’un secrétaire gisaient sur le parquet, leurs entrailles de papier éventrées. Des livres jonchaient le sol, les pages arrachées comme si l’on avait cherché un message caché dans leur reliure. Le fauteuil du docteur, renversé, pointait ses pieds vers le plafond.
— Beaumont ! appela-t-elle à voix basse.
Un craquement lui répondit, venant de l’arrière-boutique où il consultait ses patients les plus discrets. Elle y entra, le cœur cognant.
Le docteur était debout près de sa table de dissection, une lettre froissée à la main. Son visage, d’ordinaire si maître de lui, portait les stigmates d’une colère froide.
— Ils ont pris la copie, dit-il sans préambule.
Marguerite sentit le poids du médaillon contre sa poitrine. Le petit flacon bleu, dissimulé là depuis deux jours, semblait soudain plus lourd qu’une pierre tombale.
— La transcription du registre de Maître Charles ? Celle que vous aviez faite chez le mercier ?
— Oui. J’étais allé chercher du papier à lettres chez le libraire du coin, à peine un quart d’heure. Quand je suis revenu, tout était sens dessus dessous.
Il jeta la lettre sur la table. Marguerite reconnut l’écriture de sa propre main, la liste des ingrédients suspects qu’elle lui avait confiée la veille.
— Ils savaient où chercher, murmura-t-elle. Pas au hasard. Ils cherchaient précisément ce que vous aviez emporté du registre.
Beaumont passa une main sur son visage, la barbe naissante crissant sous ses doigts.
— Quelqu’un vous a suivie, Marguerite. Ou suivie moi. Depuis la boutique de Maître Charles.
Elle pensa à la femme voilée, sur le pont. À son profil qui n’avait cessé de la hanter. Puis à la servante aux mains soignées, à la robe grise, dont Anselme avait parlé. Et enfin à Mlle de La Mothe, qui avait failli la surprendre dans le passage souterrain quelques heures plus tôt.
— La servante de la Comtesse, dit-elle. Elle était hier matin dans sa boutique. Mais ce n’est pas elle qui m’a vue du pont. Elle était encore à l’intérieur quand j’en suis sortie. La femme voilée... une autre.
— Une autre, répéta Beaumont en ramassant un flacon brisé parmi les débris. Et moi qui croyais mener la danse.
Il s’assit sur le rebord de la fenêtre, les mains vides. Marguerite s’approcha de la cheminée où il conservait ses notes. La pierre du foyer était déplacée de deux pouces. Elle se baissa et découvrit le compartiment secret, ouvert, béant.
— Ils ont trouvé votre cache. Ils ont retourné jusqu’aux briques.
— C’est là que je gardais la copie, oui.
Marguerite se releva lentement. Les morceaux du puzzle s’assemblaient dans son esprit avec une clarté douloureuse. Cette personne savait où le docteur cachait ses documents les plus sensibles. Cela supposait une surveillance longue, patiente, méthodique. Quelqu’un qui connaissait ses habitudes, ses allées et venues.
— Beaumont, avez-vous parlé à quelqu’un de la liste que j’ai établie ? À un confrère, un collègue académicien ?
— À personne, dit-il, mais il y eut une hésitation dans sa voix.
— Quoi ?
— La servante, celle que Mlle de la Mothe a rémunérée hier sous la Galerie des Glaces... elle est au service direct de la Comtesse mais elle rend visite régulièrement à une femme de chambre de la reine, pour des ragots, paraît-il. Or, cette femme de chambre est la sœur du mercier chez qui j’ai fait copier le registre.
Marguerite sentit ses doigts se glacer.
— Vous voulez dire que c’est par votre propre fournisseur que la nouvelle a filtré ?
— Le mercier est un brave homme, sans méfiance. Sa sœur vient de temps en temps, l’aide à son comptoir. Elle a pu voir le document, en parler dans les corridors de Versailles sans savoir ce qu’elle tenait. Une description de pages, des reconnaissances de dettes, des noms de clients. De quoi nourrir les soupçons d’une espionne déjà bien informée.
Marguerite regarda par la fenêtre. La pluie redoublait, effaçant la perspective des toits de Paris. Elle sentait son esprit courir, plus vite que ses jambes ne l’avaient jamais portée.
— Le flacon, murmura-t-elle. Le flacon que j’ai trouvé sous la chaise de Mlle de La Mothe. Il est resté là, dans le coussin. Si la servante apprend que la Duchesse a été exposée à une préparation qu’elle ne connaît pas, elle fera le lien avec moi.
— Vous l’avez laissé en place ?
— Je n’ai pas eu le choix. La Duchesse m’a accusée de jalousie devant elle. Si j’avais pris le flacon, cela aurait confirmé ses soupçons. Et puis... je ne savais pas encore de quoi il retournait.
Beaumont s’approcha d’elle et, pour la première fois, il posa une main sur son épaule, geste simple mais lourd de sens.
— Marguerite, ce que vous avez découvert sous la Galerie des Glaces, la rémunération de cette servante... si la Comtesse est aussi impliquée que vous le pensez, elle ne laissera pas traîner ce témoin. Et ceux qui savent ce que vous savez deviennent des cibles.
— Mlle de La Mothe le sait aussi, dit Marguerite. Elle était là. Elle paie la servante. Elle fait le lien entre la Comtesse et l’arsenic.
— Elle est un pion. Et les pions, on les sacrifie quand ils ont servi.
Marguerite eut un goût de fer dans la bouche. Dans sa poche, ses doigts sentaient la pièce d’argent qu’elle avait glissée au gardien du théâtre la veille, pour qu’il regarde ailleurs pendant qu’elle s’éclipsait sous la Galerie. Elle ne savait pas encore que ce petit geste avait déjà été remarqué.
— Vous avez raison, dit-elle. Mais la Comtesse ne me connaît pas pour ce que je suis. Elle me voit comme la femme de chambre de la Duchesse, une domestique comme une autre.
Beaumont secoua la tête.
— Vous avez été vue par la servante sous la Galerie. Elle vous a identifiée peut-être. Si elle en a parlé à la Comtesse... vous ne seriez plus une simple domesticité.
Marguerite respira profondément. Le médaillon pesait contre sa peau, comme s’il voulait lui rappeler qu’elle portait sur elle la preuve tangible du complot.
— Alors il faut agir avant qu’elles ne comprennent que la servante a pu me voir. Cette nuit, je dois suivre Mlle de La Mothe. C’est la seule qui peut m’amener à la Comtesse, ou à la preuve de son lien.
— Vous étiez décidée à la suivre ce soir, dit Beaumont. Mais si elle vous a entendue, si elle a deviné que vous étiez là ce soir sous la Galerie ?
Marguerite détourna les yeux.
— Elle n’a pas pu me voir. J’étais cachée derrière la colonne, dans l’ombre du tapis.
— Une ombre est vite dénoncée par un souffle. Et dans ces couloirs, le moindre bruit porte.
Elle pensa à l’objet qui avait roulé sous son pied, ce petit caillou arraché du mur qu’elle avait fait choir dans un silence qui lui avait semblé tonitruant. La servante avait levé la tête. Elle avait regardé vers le passage. Mlle de La Mothe avait fait un pas en avant.
— Elles savaient qu’il y avait quelqu’un, admit Marguerite à voix basse.
Beaumont croisa les bras.
— Elles viendront chercher qui c’est. Et si la piste mène jusqu’à vous, vous ne serez plus seulement une domestique curieuse. Vous serez une menace à éliminer.
Le silence retomba entre eux, troublé seulement par le tambour de la pluie sur la vitre. Marguerite toucha son médaillon, le petit flacon bleu fermé de cire rouge qui contenait encore quelques gouttes du poison prévu pour la Duchesse. Elle le sortit et le posa sur la table, face à Beaumont.
— Gardez-le, dit-elle. S’il m’arrive quelque chose, vous aurez la preuve.
Le docteur le prit, le soupesa un instant, puis le glissa dans sa poche intérieure, près de son cœur.
— Marguerite, dit-il, sa voix plus grave que jamais, s’ils ont osé venir voler chez un médecin reconnu à Paris, au vu de tous, que feront-ils à une femme de chambre sans protection dans un palais où personne ne vous défendra ?
Elle avait déjà ouvert la porte. Elle se retourna, le visage ravagé par la détermination.
— C’est bien pour cela que je dois les trouver avant qu’elles ne me trouvent.
La porte se referma sur elle. Dans l’escalier, ses pas pressés se mêlèrent au martèlement de la pluie. Derrière elle, le médaillon qu’elle venait de confier au docteur semblait encore battre contre sa poitrine, même s’il était désormais vide. À sa place ne pesait que la peur — et la certitude que le lendemain, tout serait joué.
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