Le Poison Doré
Lire le chapitre 13: The Turncoat's Price
La nuit tombait sur Versailles comme un suaire. Marguerite revenait des cuisines, un bol de bouillon tiède à la main pour la Duchesse, lorsque Mlle de La Mothe surgit d’une embrasure, pâle comme une hostie volée.
— Vous courez vite, Marguerite. Mais pas assez pour me fuir.
Marguerite serra le bol contre son tablier. Son cœur battait contre l’émail, mais elle garda le visage lisse.
— Je ne vous fuis pas. Je sers ma maîtresse.
— Votre maîtresse, dont vous croyez connaître les ennemis. Vous vous trompez.
La Mothe jeta un regard dans le couloir vide. Ses doigts gantés tremblaient légèrement. Une femme qui n’avait pas l'habitude d'avoir peur.
— Je sais ce que vous avez entendu sous la Galerie, dit-elle d’une voix plus basse. Je sais que vous savez.
— Alors vous savez aussi que je dois en parler à quelqu’un.
La Mothe rit, un son sec qui ne lui ressemblait pas.
— À qui ? À ce médecin qui se croit invisible ? Sa chambre est déjà retournée. Vous croyez qu’il lui reste une once de crédit auprès de la Cour ? Non. Vous n’avez personne, Marguerite. Personne que je ne puisse pas atteindre.
Marguerite posa le bol sur un guéridon de marbre. Le contact du froid l’ancra.
— Vous me menacez ?
— Je vous offre une porte de sortie.
La Mothe fouilla sous son mantelet et en tira une bourse de velours noir, lourde. Elle la tint entre elles deux, à hauteur de poitrine, comme une hostie offerte à un fidèle incrédule.
— Cent louis. De quoi quitter Versailles, acheter une maison à Lyon, ou un mari à la campagne. Vous n’aurez plus jamais à frotter les dentelles d’une duchesse ingrate.
Marguerite regarda la bourse. Cent louis. Une fortune. Quatre années de salaire, peut-être plus. Assez pour ne plus jamais sentir l’odeur de cire chaude et de poudre sur ses mains.
Assez pour trahir.
— Vous croyez que c’est l’argent qui me retient ici ? demanda-t-elle, la voix douce. Vous vous trompez.
La Mothe baissa la bourse. Une ride d’impatience creusa son front.
— Que voulez-vous, alors ?
Marguerite fit un pas vers elle. Prisonnières dans ce coin de corridor, deux femmes se dévisageaient comme des miroirs adverses.
— Je veux la vérité. Pas celle que la Comtesse vous a fait répéter. La vraie.
Les yeux de La Mothe vacillèrent. Un tic à la paupière. Marguerite venait de viser juste.
— Je ne…
— Vous avez peur d’elle, dit Marguerite. Vous, la demoiselle au sang noble, vous tremblez devant une femme plus haut placée que vous. Pourquoi ?
La Mothe regarda ses gants. Un long silence s'étira, pendant lequel on entendit le pas cadencé d'une garde au loin, le rire étouffé d’un officier qui traversait la cour.
— Parce qu’elle me tient, murmura La Mothe. Elle a des lettres. Des lettres que j’ai écrites, il y a deux ans, à un homme que je n’aurais pas dû aimer. Si le Roi les voit, je suis perdue. Ma famille, perdue.
— Et vous préférez tuer la Duchesse plutôt que de brûler vos lettres ?
— Elle ne doit pas mourir ! La Mothe saisit le bras de Marguerite, et pour la première fois, sa force offensive disparut, laissant place à une supplication fébrile. La Comtesse m’a fait administrer des doses… qu’elle a dit légères. Un affaiblissement, rien de plus. Pour la discréditer, la faire retirer de la Cour. Mais maintenant, elle parle d’achever. D’une nouvelle préparation. Et je sais ce qu’elle veut dire par là.
Marguerite dégagea doucement son bras. La peur de La Mothe était authentique, trop bien jouée pour être feinte. Mais Marguerite avait appris à se méfier des larmes des actrices.
— Si vous voulez que je vous croie, dit-elle, apportez-moi la preuve. La lettre. Celle qui contient le plan de la Comtesse. Vous vous êtes servie de votre rang pour vous approcher de son écritoire. Vous pouvez en tirer une pièce compromettante.
La Mothe recula, secouant la tête.
— Impossible. Elle fait garder son cabinet. Ses serviteurs la surveillent comme des chiens.
— Alors nous n’avons rien à nous dire.
Marguerite ramassa son bol de bouillon. La chaleur s’en échappait, un mince filet de vapeur. Dans un instant, elle serait froide, et la Duchesse s’impatienterait.
— Demain. À la nuit close. Sous le marronnier de l’Orangerie, celui près du bassin d’Aurore. J’aurai la lettre.
Marguerite s’arrêta, le bol à peine soulevé.
— Vous l’avez dit vous-même. La Comtesse vous tient. Pourquoi me donner la lettre qui la condamnerait ?
La Mothe rouvrit la bouche, puis la referma. Dans ses yeux passa une ombre de honte.
— Parce qu’elle me tient, oui. Mais elle ne sait pas que je la déteste. Et c’est plus fort que la peur. Je veux qu’elle paie.
Sur ce mot, elle s’enfonça dans le couloir. Marguerite resta seule, le bol refroidissant entre ses doigts, la promesse suspendue dans l’air comme une menace.
—
La soirée auprès de la Duchesse fut un chemin de croix. Marguerite composait son visage, souriait, ajustait un coussin, versait un verre d’eau sucrée. Mais sous son corset, une mécanique de patience tournait, chaque minute décomptée jusqu’à la nuit.
Quand enfin les bougies furent soufflées, quand la respiration de la Duchesse devint régulière et que le parfum des sachets de lavande adoucit l’air de la chambre, elle se glissa dehors. Le froid de décembre lui mordit les épaules. Elle traversa la cour des Marbres, longea la fontaine, atteignit l’Orangerie dans l’ombre dense des marronniers.
Le bassin d’Aurore était désert. Le marbre pâle de la déesse semblait rose sous la lune. Marguerite attendit.
Une demi-heure. Une heure. Le froid s’insinua sous son mantelet, dans ses chaussures fines, dans ses mains qu’elle serra l’une contre l’autre.
Personne ne vint.
Quand enfin la cloche de Matines sonna, grêle et lointaine, elle sut que Mlle de La Mothe ne viendrait pas. Que la peur avait vaincu sa haine. Ou que la Comtesse avait gagné.
Marguerite reprit le chemin du château, les épaules lourdes de ce manque. Sous le marronnier, seule restait l’empreinte de ses propres pas dans le givre.
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