Le Poison Doré
Lire le chapitre 14: The Aftermath of a Miss
L’aube se leva sur Versailles comme un reproche. Marguerite avait gardé la chambre de la Duchesse jusqu’à la troisième heure, les yeux fixés sur la flamme d’une bougie qu’elle n’avait pas pris la peine de moucher. La lettre signée. La preuve. La promesse de Mlle de La Mothe. Tout cela s’était évaporé avec la nuit, laissant seulement le goût amer de la trahison — ou du pire.
Elle avait à peine quitté son poste pour regagner son étroite alcôve lorsque des cris déchirèrent le silence des cours intérieures. Des pas précipités sur les dalles. Des voix de femmes qui se répandaient comme du mercure.
Marguerite attrapa une servante au vol, une fille de cuisine au visage livide. « Qu’y a-t-il ? »
« L’Orangerie, mademoiselle. On a trouvé une femme dans le bassin des Nymphes. »
Le sang de Marguerite se glaça.
Elle suivit le courant de curieux jusqu’aux abords de l’Orangerie, où une foule s’était déjà massée, contenue par deux gardes suisses. L’eau du bassin, peu profonde et trouble, avait révélé sa proie au lever du jour. Une robe grise, déployée comme une aile brisée. Des cheveux sombres, répandus autour du visage dans une auréole funèbre.
Marguerite reconnut la silhouette avant même de voir le visage. Elle dut s’appuyer un instant contre le tronc d’un oranger en pot, fermer les yeux.
Mlle de La Mothe flottait face contre l’eau, dans une posture qui aurait pu passer pour accidentelle si le bassin n’avait pas été assez profond pour noyer une femme qui avait promis de venir une heure plus tôt à ce même endroit.
« Suicide, murmura quelqu’un. Une honte de plus pour la cour. »
Marguerite savait que c’était faux. La Mothe avait peur — oui — mais peur de la Comtesse, pas d’elle-même. Une femme qui négocie une preuve contre de l’or ne se jette pas à l’eau trois heures plus tard.
Elle recula lentement, se fondit dans la foule, et regagna le corps de logis par un passage discret. Ses mains tremblaient. Elle les serra l’une dans l’autre pour les arrêter.
La Duchesse était éveillée lorsque Marguerite pénétra dans sa chambre, le visage soigneusement composé. La malade était assise contre ses oreillers, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Ses yeux, encore cernés mais plus clairs que la veille, se levèrent vers sa femme de chambre.
« Vous avez une mine de déterrée, Marguerite. Seriez-vous sortie avant l’aube ? »
« Je n’ai guère dormi, Madame. La chaleur de la nuit. »
La Duchesse plissa les yeux. Malgré le poison qui avait affaibli son corps, son esprit restait aiguisé comme une lame. Marguerite baissa la tête et s’affaira à tirer les rideaux, à disposer une carafe d’eau fraîche sur la table de nuit.
« J’ai entendu des bruits, tout à l’heure, dit la Duchesse. Des allées et venues sous mes fenêtres. On dirait que la cour s’agite. » Elle marqua une pause. « Avez-vous appris quelque chose ? »
Marguerite hésita. Trop d’informations éveillerait la suspicion. Trop peu, la curiosité. « Une pauvre femme, Madame. On l’a trouvée dans un bassin de l’Orangerie. Une suivante, dit-on. »
La Duchesse laissa échapper un soupir. « La jeunesse est si imprudente. A-t-on idée de se promener seule dans les jardins à ces heures ? » Elle secoua la tête. « Son nom ? »
« On ne le dit pas encore, Madame. Les gardes tiennent la foule à distance. »
« Faites-moi savoir quand on l’identifiera. » La Duchesse reposa son livre. « Je connais probablement sa famille. Il faudra écrire les condoléances. »
Marguerite acquiesça et se retira derrière le paravent, où elle feignit de ranger du linge. Ses doigts suivaient machinalement les plis des chemises de nuit, mais son esprit tournait comme une roue de moulin. Mlle de La Mothe, morte. Qui l’avait suivie ? Qui avait su qu’elle viendrait ? Personne — sauf Marguerite elle-même — ne savait pour le rendez-vous. À moins que…
À moins que quelqu’un ne l’ait observée, elle, lorsqu’elle avait attendu près de la fontaine. Quelqu’un qui aurait vu La Mothe arriver et l’aurait surprise avant qu’elle ne puisse rejoindre Marguerite.
Ou quelqu’un qui avait entendu la Mothe parler de sa mission.
Elle ne put rester en place. À midi, elle trouva un prétexte pour porter un plateau de tisanes chez le docteur Beaumont, qui logeait au rez-de-chaussée d’une aile écartée. Elle frappa trois coups — leur signal depuis la veille.
Il ouvrit lui-même, les cheveux en désordre, une plume encore à la main. En la voyant, il referma la porte rapidement.
« Vous avez appris ? » demanda-t-elle, haletante.
« Je viens de l’entendre aux cuisines. On parle d’un suicide. » Il la fit entrer dans son cabinet, où des livres et des papiers se pressaient sur tous les meubles, malgré le désordre de la veille. « Vous savez que ce n’en était pas un. »
« Je le sais. » Marguerite se laissa tomber sur un tabouret. « Elle devait me rencontrer à l’Orangerie. Une lettre signée de la Comtesse. Elle n’est jamais venue. Ou bien elle est venue, et quelqu’un l’y attendait. »
Beaumont passa une main sur son visage fatigué. « Si la Comtesse l’a fait disparaître, cela signifie que son réseau est plus rapide que nous. Elle a dû apprendre que La Mothe pactisait avec quelqu’un. » Il la regarda fixement. « Vous n’étiez pas seulement l’interlocutrice, Marguerite. Vous étiez peut-être aussi une cible qui lui a échappé par pure chance. »
« Je sais. »
« Vous ne semblez pas mesurer le danger. La Mothe avait promis une lettre. Elle est morte avant de la livrer. Le réseau de la Comtesse sait désormais qu’une personne de l’entourage de la Duchesse cherchait à obtenir des preuves contre elle. Cette personne, c’est vous. »
Marguerite releva le menton. « Je le sais aussi. Et c’est précisément pour cela que je ne peux pas m’arrêter maintenant. Plus j’attends, plus ils ont le temps de frapper la Duchesse avec ce nouvel arsenic dont vous parliez. »
Beaumont s’approcha, baissant la voix. « Je vous en prie, Marguerite. Laissez-moi aller voir le lieutenant de police. Il a des informateurs. »
« Le lieutenant de police est à Paris, et nous sommes à Versailles. Et d’ici à ce qu’il ait recueilli assez de preuves pour agir contre la Comtesse de Vaudreuil, Noël sera passé et la Duchesse morte. » Elle pressa ses mains l’une contre l’autre. « Le docteur a-t-il toujours le flacon bleu ? »
« Il est en lieu sûr. Mais sans la lettre, sans le nom de tous les intervenants, un flacon ne suffit pas à accuser une femme titrée. »
« Alors il faut trouver la lettre ailleurs. »
Beaumont la dévisagea, un pli au coin des lèvres. « Vous n’allez pas… »
« Ses appartements, docteur. La Comtesse garde ses secrets dans sa propre chambre. Elle est trop intelligente pour confier ce genre de document à un serviteur. »
« C’est de la folie. Si on vous surprend, vous serez accusée de vol ou de complot. Vous perdrez votre place, et peut-être plus. »
« Et si je ne fais rien, je perds la Duchesse. »
Le silence du cabinet n’était troublé que par le grincement d’une fenêtre mal ajustée. Beaumont la regarda longuement, comme s’il cherchait à graver ses traits dans sa mémoire.
« Quand ? »
« Cette nuit. La Comtesse soupera chez Madame de Maintenon jusqu’à une heure avancée. Sa femme de chambre, Nicole, la suit toujours à ces soupers. Il me reste une heure, peut-être deux. »
« Que voulez-vous que je fasse ? »
« Que vous restiez ici. Que vous ne fassiez rien qui puisse attirer l’attention sur vous. Vous êtes déjà surveillé, docteur. Si quelqu’un vous voit rôder près des appartements de la Comtesse, tout sera perdu. »
Il laissa échapper un souffle, un geste d’impuissance. « Et le flacon bleu ? Si quelque chose vous arrive, il faut que quelqu’un sache où il est. »
« Gardez-le. Vous êtes la seule personne en qui j’aie confiance. »
Il la dévisagea encore une fois, puis hocha lentement la tête. « Je serai ici. Si vous n’êtes pas revenue dans deux heures, je préviendrai le capitaine des gardes. Tant pis pour ma carrière. »
Marguerite esquissa un sourire sans joie. « Tâchons de ne pas en arriver là. »
Elle quitta son cabinet par une porte de service, traversa un corridor mal éclairé et ressortit dans la cour des Cerfs. La journée était encore longue ; elle avait des heures à remplir auprès de la Duchesse sans laisser paraître son trouble.
De retour auprès de sa maîtresse, elle se montra d’un calme exemplaire. Elle ajusta les oreillers, prépara une infusion de fleurs d’oranger, lut à voix haute un passage de La Princesse de Clèves lorsque la Duchesse s’ennuya. Elle ne laissa trembler ni sa voix ni ses mains.
Mais derrière son visage placide, son esprit ne cessait de revenir à l’image de cette robe grise étalée sur l’eau morte de l’Orangerie, et à la certitude glacée que la prochaine robe grise qui flotterait dans un bassin de Versailles pourrait être la sienne.
La nuit tomba comme un manteau de plomb.
Marguerite attendit que la Duchesse fût profondément endormie — le souffle régulier, la main relâchée sur le drap — avant de se glisser hors de la chambre par la porte de service. Elle avait revêtu une robe sombre, presque noire, et glissé sur sa tête un capuchon qui masquait ses cheveux clairs. Une petite clé, qu’elle avait copiée sur le trousseau de la femme de chambre de la Comtesse lors d’une lessive partagée la semaine précédente, pesait contre sa poitrine dans une poche intérieure.
Elle prit le chemin des appartements de la Comtesse par les passages les moins fréquentés. Les pas d’une femme seule dans les couloirs, à cette heure, étaient toujours suspects. Mais elle connaissait les angles morts des gardes, les niches sombres, les portes qui ne fermaient pas tout à fait.
Devant la porte de la Comtesse, elle s’arrêta. Colla son oreille au panneau. Rien. Elle glissa la clé dans la serrure. Elle tourna avec un bruit sec, étouffé par un chiffon qu’elle avait placé sur le métal.
La porte s’ouvrit.
Marguerite se faufila à l’intérieur et la referma derrière elle, sans bruit. La pièce sentait le musc et la cire de bougie. Elle alluma une petite lanterne sourde qu’elle avait apportée et la laissa à demi voilée, n’éclairant qu’un cercle étroit.
Elle commença par le secrétaire, méthodique. Les tiroirs, les papiers, les enveloppes. Rien qui portât un nom ou une signature dangereuse. Puis la ruelle, le prie-Dieu, un coffret à bijoux qui ne contenait que des joyaux.
Rien.
Elle se tourna vers la commode. Un meuble lourd, à tiroirs sculptés, contre le mur du fond. Elle les ouvrit un à un, les refermant avec soin. Sous une pile de chemises brodées, ses doigts rencontrèrent un relief étrange dans le bois du fond du tiroir.
Elle tira légèrement. Le panneau céda avec un grincement à peine perceptible.
À l’intérieur, dans un espace étroit, un papier plié en quatre reposait à côté d’une mèche de cheveux attachée par un ruban bleu. Marguerite déplia le papier d’une main tremblante.
Une écriture fine, dense, et une signature qu’elle connaissait bien, pour l’avoir vue au bas de centaines de lettres reçues par la Duchesse.
Les initiales de la Duchesse de Montfort.
Mais l’écriture — cette écriture n’était pas celle de sa maîtresse.
Marguerite referma le papier, régla le panneau, remit le tiroir en place. Son cœur martelait si fort qu’elle entendait à peine son propre souffle.
Elle s’éclipsa de la pièce aussi silencieusement qu’elle y était entrée, le papier contre sa poitrine, et s’engagea dans le corridor sombre sans regarder derrière elle.
Le silence des pierres de Versailles l’enveloppait, lourd et complice.
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