Le Poison Doré
Lire le chapitre 15: The Hidden Compartment
La nuit était profonde lorsque Marguerite quitta l’appartement de la Comtesse de Vaudreuil, le cœur cognant contre ses côtes comme un oiseau prisonnier. Ses mains tremblaient si fort qu’elle dut les serrer dans les plis de sa jupe pour les calmer avant de traverser le petit salon où veillait une chandelle mourante. La lettre — la lettre maudite — brûlait contre sa poitrine, cachée entre son corset et sa chemise, avec la mèche de cheveux enroulée dans un mouchoir de lin.
Elle avait feint une commission de la part de la Duchesse, une réponse à un billet que la Comtesse n'avait jamais envoyé, une audace qui lui avait valu un regard noir et une porte claquée. Mais ses yeux avaient déjà vu ce qu'elle cherchait : le petit meuble d'ébène et de nacre, incrusté d'un chiffre qu'elle n'avait pas eu le temps de déchiffrer, adossé au mur derrière le secrétaire de la Comtesse.
La mémoire de ses doigts lui revenait par à-coups — le déclic de la plaque de nacre, le frisson du bois qui cédait. Elle l'avait trouvée, la cachette, en bougeant la commode lorsque la femme de chambre s'était éclipsée pour chercher le papier et l'encre que Marguerite avait prétendu vouloir emprunter, prétextant que Madame avait besoin d'écrire un mot urgent à sa couturière.
Un étau lui serrait la gorge. Elle avait refermé le compartiment trop vite, elle le savait. La plaque de nacre n'était pas parfaitement alignée — elle l'avait remise d'un geste brusque, et le bord dépassait d'un cheveu. Si la Comtesse ouvrait son meuble, si la servante s'en approchait avec un chiffon à poussière, elle verrait. Et alors, tout le fragile édifice de ses mensonges s'effondrerait.
Elle traversait la galerie, les semelles de ses mules de feutre glissant presque silencieusement sur le parquet ciré, quand une voix l'arrêta net.
— Mademoiselle Marguerite ?
Elle se retourna, le souffle court. C'était Nicole, la femme de chambre de la Comtesse, qui sortait d'une alcôve, un broc d'eau à la main. Ses yeux évaluèrent Marguerite — ses mains jointes, son buste un peu trop droit, la pâleur qui devait marbrer son visage à la lueur des flambeaux.
— Vous êtes bien matinale, remarqqua Nicole. Ou bien tardive ? Qu'était-ce ? — La réponse pour la lettre du comte d'Ancourt, répondit Marguerite d'une voix plus posée qu'elle ne s'y sentait. La Duchesse voulait qu'elle parte avant le petit jour.
Nicole haussa un sourcil, mais la flamme dans ses yeux s'éteignit. Elle voulait croire Marguerite ; c'était une servante loyaliste, mais ses loyautés étaient vagues et flexibles.
— La Comtesse n'est point là pour la lire, dit Nicole.
— Tant mieux. Elle est chez le roi ?
— Chez Mme de Maintenon, je crois.
Marguerite acquiesça et s'éloigna sans se presser, mais chaque pas lui coûtait. Le couloir s'étirait devant elle, interminable, et derrière, le poids du regard de Nicole pesait comme une main sur sa nuque.
Elle ouvrit enfin la porte de la petite antichambre de la Duchesse, ferma derrière elle, s'appuya contre le panneau. Le papier de la lettre craquait doucement contre sa peau. Elle sortit la lettre et la mèche de cheveux, les posa sur la table de toilette, près de la cuvette émaillée.
Sa respiration devenait plus régulière. La lettre — une page pliée en trois scellée de cire grise ornée d'un ange. C'était un sceau de la Duchesse, celui qu'elle utilisait pour ses missives moins privées. Mais le sceau, lui, était intact. Qui aurait accès aux armes et aux bagues de la Duchesse ? Elle leva la lettre à la lumière de la lampe à huile.
Effrayante. L'écriture était nette, oblique, élancée : une main de clerc ou d'aristocrate habitué à la correspondance. Pas la main rompue de la Duchesse, lourde, empâtée par les rhumatismes. C'était un faux, ou une écrite parlant en son nom.
Elle cassa le sceau d'un ongle, déplia le papier. Quelques lignes seulement.
"Si la Duchesse refuse de signer la donation de 20 000 livres pour la fondation de Verrières, nous ferons connaître au roi ce que son époux a fait aux abords du 2e régiment à Saint-Denis, en 74. Faites vite. Le poison ne guérit de rien."
Marguerite relut trois fois. La donation. Le 2e régiment. Une lettre menaçante, mais qui ne mentionnait aucun destinataire précis — à peine une phrase de menace inscrite dans les marges comme si elle avait été envoyée à la parenté par erreur. Le ton glacé du paragraphe tombait en dehors de toute correspondance normale.
Mais ce qu'elle vit ensuite — sous les dernières lignes, presque effacées — lui serra la gorge.
En dessous, à l'encre pâle, un post-scriptum minuscule, presque illisible :
« Les 600 livres promises au révérend cousin seront portées chez Le Tellier. Avant Noël. »
Le Tellier. Le nom du courtier en poisons — de celui qui tenait boutique dans les passages étroits de la rue de la Barillerie, sous couvert de parfumerie.
Marguerite replia la lettre d'une main tremblante et la glissa sous sa ceinture. Elle contempla la mèche de cheveux — un brun clair, presque cendré, d'une douceur que ses doigts connaissaient trop bien pour l'avoir jamais touchée. Elle sourit amèrement.
Les cheveux de la Duchesse, coupés en cachette. Lequel de ses serfs les aurait volés ? Lequel des domestiques viendrait les porter à la Comtesse de Vaudreuil pour une sorcellerie ou un maléfice ?
Un frisson la saisit. Derrière la porte, des pas. Elle luttait déjà pour faire disparaître tout signe de présence quand la porte s'ouvrit et où Claude, la première femme de chambre, entra, une cafetière à la main.
— Tu es debout avant l'aube ? demanda Claude d'une voix mielleuse, les yeux tombant sur la lettre encore pliée entre les doigts de Marguerite. Qu'est-ce que c'est que cela ? Un billet du docteur ?
— Un mot pour la Duchesse, répondit Marguerite en cachant le papier sous l'éventail posé sur la table. Je le porterai à son réveil.
Claude resserra le châle autour de ses épaules. Ses yeux firent le tour de la pièce puis s'arrêtèrent sur la mèche de cheveux que Marguerite venait de glisser sous un pot de crème.
— Tu es bien nerveuse ce matin, remarqua-t-elle.
— L'air est serré avant Noël.
Claude inclina la tête, un sourire bref. Puis elle prit la cafetière et se dirigea vers le cabinet de la Duchesse, laissant Marguerite seule. Le cœur de Marguerite tambourinait encore tandis qu'elle glissait discrètement la mèche sous le coussin de sa chaise. À la lumière grise qui commençait à filtrer par la fenêtre, le mouchoir de lin semblait taché d'une teinte irrégulière, presque rougeâtre.
Une idée la saisit. Le post-scriptum mentionnait Le Tellier, courtier en poisons. Et si c'était là que se préparait la nouvelle « livraison » ? Si le poison pur, celui qui devait arriver avant Noël, passait par cette boutique ? Elle pensa à Beaumont, à son cabinet dévasté, au viole bleu qu'elle lui avait confié.
Elle avait besoin de lui parler. Avant que le jour ne montre la route aux autres, avant que la Comtesse ne revienne de chez Mme de Maintenon et ne découvre sa cachette, avant que Nicole n'aille défaire le lit et remarquer le meuble dérangé.
Elle attrapa son châle, sortit dans le couloir, la lettre cachée dans son corsage.
Derrière elle, dans la chambre de la Duchesse, quelque chose tomba avec un bruit sourd. Elle se figea — mais ce n'était que Claude qui posait la cafetière, sans doute.
Elle devait filer avant que quelqu'un ne l'interroge.
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