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Le Poison Doré

Lire le chapitre 3: The Physician's Caution

La rue était déserte sous la pluie fine, et Marguerite pressa le pas, le capuchon de sa cape plaqué contre son visage. Elle avait menti à la Duchesse pour s’éclipser — une course chez la lingère, avait-elle dit — mais chaque pavé la rapprochait d’une vérité qu’elle n’osait plus nommer.

La maison du Dr Beaumont se dressait au coin de la rue Saint-Honoré, modeste et discrète, comme l’homme lui-même. Elle frappa trois coups rapides. Un valet âgé ouvrit, la dévisagea, puis la fit entrer sans un mot. Apparemment, les visites nocturnes de servantes inquiètes n’étaient pas si rares chez lui.

Le médecin l’attendait dans son cabinet, assis devant une table couverte de fioles et de livres. La lumière d’une unique chandelle creusait ses traits, lui donnant l’air d’un homme qui avait vu trop de secrets pour encore s’en étonner. Il ne se leva pas.

— Mademoiselle Marguerite. J’espérais que vous ne viendriez pas.

— Et pourtant, me voici.

Elle sortit de son corsage le petit flacon de verre ambré, enveloppé dans un linge propre, et le posa sur la table entre eux. Le docteur baissa les yeux, puis les releva.

— Vous l’avez trouvé cette nuit, n’est-ce pas ? Le soir du jardin.

Marguerite ne répondit pas. Elle n’avait jamais révélé où elle l’avait trouvé, ni à qui elle l’avait vu échapper des mains d’un garçon apothicaire. Pourtant, l’homme semblait lire en elle comme dans un livre ouvert.

— Le parfum d’amandes amères dans le thé de votre maîtresse. La maladie soudaine, les convulsions légères, cette pâleur qui ne quitte plus ses joues. Et maintenant ce flacon, caché toute la journée dans votre corsage. Vous tenez à votre vie, j’espère.

— Je tiens à celle de la Duchesse.

Le docteur poussa un soupir, puis saisit le flacon. Il le déboucha avec une précaution infinie, le porta à ses narines, sans inhaler trop profondément. Ses sourcils se froncèrent.

— Ce n’est pas de l’arsenic. Ce n’est pas du sublimé corrosif. C’est plus… subtil.

Il se leva et alla vers sa bibliothèque, en tira un volume relié de cuir noir, qu’il feuilleta sans hâte. Marguerite restait debout, les mains serrées dans son dos.

— Il y a des poisons que l’on administre en une dose et qui tuent en quelques heures. Ceux-là sont brutaux, faciles à déceler. Mais il en existe d’autres, plus raffinés, préparés par des alchimistes italiens à la solde de certaines cours. On les appelle des *lenteurs*.

La page qu’il montrait était couverte d’une écriture fine et serrée. Marguerite distingua des dessins de fleurs, des schémas de racines.

— Celui-ci, dit-il en désignant une entrée marginale, est composé d’extraits de digitale et d’un champignon qui ne pousse que dans les forêts du nord de l’Italie. Il n’a ni goût ni odeur, sauf si on le chauffe à très haute température. Et encore — ce que votre Duchesse a senti, ce léger parfum d’amande, ce n’est pas l’amande elle-même, mais *sa décomposition* sous l’effet de la chaleur.

Marguerite déglutit.

— On l’utilise à petites doses ?

— Infimes, oui. Une administration trop forte provoquerait une mort rapide, trop voyante. Mais en doses répétées, sur des semaines, il ronge le corps de l’intérieur. Le cœur faiblit, les muscles tremblent, les esprits se brouillent. Les médecins parlent d’une maladie de langueur. Personne ne songe au poison, car il n’y a ni douleur abdominale, ni vomissements, ni marques sur la peau. La victime semble simplement… s’éteindre.

Marguerite sentit un froid courir le long de sa colonne.

— La Duchesse est malade depuis trois semaines.

— Alors elle en a peut-être reçu trois ou quatre doses, espacées. Pas assez pour la tuer encore, mais assez pour l’affaiblir. Ce n’est pas un crime de passion, Mademoiselle. C’est prémédité, méthodique, et coûteux.

Il referma le livre d’un geste sec.

— Ce poison ne se trouve pas chez un apothicaire de Versailles. Il faut le commander à Paris, ou même à l’étranger. Il faut un intermédiaire, de l’argent, beaucoup d’argent, et une connaissance intime des habitudes de la victime.

Marguerite fixa la table sans la voir. La veilleuse au voile sombre qui glissait dans les jardins. Le garçon apothicaire qui laissait tomber le flacon. Mais surtout — *pourquoi* viser la Duchesse de Montfort, une femme douce, sans ennemis déclarés ?

— Docteur Beaumont, dit-elle en relevant les yeux. Je dois savoir qui a commandé cela.

— Non. Vous ne devez pas.

Il repoussa le flacon vers elle avec une expression presque sévère.

— Vous êtes une suivante. Intelligente, dévouée, mais suivante. Si vous remuez trop de pierres dans ce palais, vous ne trouverez pas seulement la vérité. Vous trouverez la tombe qu’on a creusée pour votre maîtresse. À votre place.

— Je ne suis pas à votre place, docteur. Je suis à la sienne.

Le silence s’étira entre eux, chargé des craquements du bois et de la pluie contre les vitres. Le médecin la dévisagea longtemps, comme s’il cherchait en elle quelque signe de folie ou de détermination. Il dut y trouver l’un des deux.

— Bien, murmura-t-il enfin. Je vous aiderai, mais selon mes conditions.

Il sortit d’un tiroir un carnet vierge et une plume, les poussa vers elle.

— Tenez un journal précis de tout ce que la Duchesse mange et boit. De toute personne qui approche sa nourriture avant qu’elle n’y touche. Des sentiments, des conversations, des visites. Rien n’est insignifiant — des perce-oreilles se cachent dans le plus joli bouquet.

Marguerite acquiesça.

— Mais ce flacon, dit-il en le poussant quelques centimètres de plus vers elle, vous ne devez le montrer à personne d’autre. Si quelqu’un apprend que vous l’avez, vous ne verrez pas l’aube suivante. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Et surtout, n’en parlez pas à la Duchesse. Pas encore. Si elle sait qu’on l’empoisonne, elle changera de comportement, et l’assassin le remarquera. Vous la condamneriez.

Marguerite prit le flacon, le glissa à nouveau dans le linge. Mais elle ne pouvait le garder au corsage éternellement ; trop de mains fouillaient les armoires, trop d’yeux observaient les gestes des suivantes. Elle songea un instant à sa chambre au troisième étage, au cabinet minuscule sous la fenêtre. Non. Trop accessible.

Puis ses doigts se posèrent sur son cou, sur la chaîne fine qui n’avait jamais quitté sa peau depuis la mort de sa mère. Le locket d’argent, un peu terni, avec son intérieur vide — le portrait de sa mère avait été volé des années auparavant, et elle n’avait jamais eu les moyens de le remplacer.

Elle défit la chaîne, ouvrit le locket d’un pouce expert. La cavité était suffisamment profonde pour contenir une petite fiole de verre. Sans hésiter, elle y glissa le poison, referma d’un déclic, et remit la chaîne autour de son cou.

Le métal froid contre sa peau.

Le docteur la regarda faire sans commentaire. Mais lorsqu’elle releva les yeux, il y avait quelque chose dans les siens — pas de l’admiration, non. De la pitié.

— Quelque chose vous tracasse, docteur.

— Ce qui me tracasse, Mademoiselle, c’est de savoir ce qu’un homme comme moi n’a jamais vu qu’en rêve. Ce poison — les *lenteurs* — ne sont pas produits en France. Ils sont fabriqués par une seule famille, à Venise, qui ne les vend que par des canaux extrêmement choisis.

Il hésita, puis acheva :

— Un seul intermédiaire, à la cour de France, est connu pour avoir les moyens et les relations nécessaires pour se procurer ces substances. Mais cet individu n’a aucun motif de nuire à la Duchesse de Montfort. Aucun que je connaisse, du moins.

— Qui ?

Le docteur détourna le regard.

— Un proche du Roi. Très proche. Rien de plus que je ne puis dire sans preuve.

Marguerite serra le locket contre sa poitrine, sentant la forme du flacon à travers le métal. Elle allait se retrouver à fouiller les couloirs de Versailles, à observer les visages, à compter les verres de vin. Et chaque battement de son cœur semblait répondre au poison niché contre sa peau.

Elle se leva, salua le docteur d’une inclinaison brève, et se dirigea vers la porte. Sa main était sur la poignée lorsqu’il l’arrêta.

— Une dernière chose, Mademoiselle.

Elle se retourna. Son visage était grave.

— Si vous découvrez qui a commandité ce poison, n’agissez pas seule. Venez me voir d’abord. Le poison n’est pas la seule arme que ces gens manient.

Marguerite inclina la tête et sortit dans la nuit. La pluie s’était arrêtée, mais l’air restait lourd d’orage.

Elle marchait vite, le locket battant doucement contre sa poitrine, lorsqu’une silhouette s’extirpa de l’ombre d’une porte cochère et se plaça sur son chemin.

Une femme. Voilée de noir.

— Mademoiselle Marguerite, dit une voix feutrée, presque douce. On m’a dit que vous aviez trouvé quelque chose, l’autre nuit, dans les jardins du palais.

Marguerite se figea. La femme fit un pas de plus, et sous son voile, Marguerite crut voir luire un sourire.

— Je vous conseille de me le rendre. Ce ne serait pas prudent de le garder. Pour vous… comme pour la Duchesse.