Le Poison Doré
Lire le chapitre 21: The Hunt for the Truth
La chambre de Claire était restée telle quelle depuis sa disparition, un an plus tôt. Poussiéreuse, silencieuse, oubliée de tous sauf peut-être de Marguerite, qui avait toujours trouvé étrange que l'on ne parle jamais de celle qui l'avait précédée au service de la Duchesse.
Elle poussa la porte avec précaution, le loquet céda sans résistance. L'air sentait le renfermé, la cire froide et le tissu moisi. Les volets étaient clos, les meubles recouverts de draps grisâtres. Mais Marguerite n'était pas venue pour la mélancolie des lieux abandonnés. Elle cherchait quelque chose. Une trace. Un indice.
La conversation avec la Duchesse, la veille, avait réveillé en elle une question qu'elle avait trop longtemps négligée. Comment la Comtesse connaissait-elle son passé ? Comment savait-elle pour le médaillon ? Quelqu'un avait parlé. Quelqu'un qui savait. Et la seule personne qui avait connu Marguerite avant son arrivée à Versailles, avant la mort de sa mère, avant tout cela, était Claire.
Elles avaient été amies, jadis, dans un autre service, chez une autre maîtresse. C'était Claire qui avait recommandé Marguerite à la Duchesse lorsqu'un poste s'était libéré. Et puis, quelques mois plus tard, Claire avait disparu. On avait dit qu'elle était partie rejoindre un amant, ou une famille éloignée. Personne ne s'était vraiment inquiété. Les servantes allaient et venaient, après tout.
Mais Claire n'était pas du genre à disparaître sans laisser de mot.
Marguerite commença par le secrétaire, dont le tiroir principal s'ouvrit avec un grincement de protestation. Vide. Elle passa aux étagères empoussiérées, soulevant les livres un à un, secouant les pages. Rien. Elle s'accroupit près du lit défait, passa la main sous le matelas. Rien non plus.
Elle allait abandonner lorsqu'elle remarqua un petit prie-Dieu dans le coin de la pièce, près de la fenêtre. Le coussin était usé, la bois poli par des années de prières quotidiennes. Marguerite s'agenouilla et fit courir ses doigts le long de la structure. Et là, sous le coussin, elle sentit quelque chose. Un papier plié en quatre, jauni par le temps.
Elle le déplia avec précaution. Une écriture fine, nerveuse, qu'elle reconnut immédiatement.
*« Je sais maintenant à qui je dois m'adresser. Il tient une boutique rue de la Huchette, près du Pont Saint-Michel, et il se fait appeler le Baron de Beauséant. Il connaît les activités de la Comtesse. Il m'a promis des réponses. Si je ne reviens pas, c'est qu'il fallait que quelqu'un sache. »*
Le billet n'était pas signé, mais il n'avait pas besoin de l'être. C'était l'écriture de Claire. Ces courbes élégantes, ces accents qui penchaient légèrement vers la gauche. Marguerite avait lu assez de lettres de son amie pour la reconnaître entre mille.
Elle relut le message plusieurs fois. Le Baron de Beauséant. Un nom de noblesse, mais aussi un nom qui pouvait être emprunté, inventé, porté par n'importe quel escroc digne de ce nom. La rue de la Huchette. Paris, pas Versailles. Une boutique. Des réponses.
Claire avait disparu après être allée voir cet homme. Était-il un allié ou un assassin ? Avait-il tué Claire, ou l'avait-il simplement avertie de la menace avant qu'elle ne soit éliminée par d'autres ? Marguerite n'avait aucun moyen de le savoir. Mais elle savait une chose : c'était le seul fil qu'elle tenait encore.
Elle glissa le billet dans son corsage et referma la porte de la chambre derrière elle. Nicole était de service dans la galerie des Glaces, ce qui lui laissait quelques heures devant elle. Mais quitter Versailles n'était pas une mince affaire. Il lui fallait une excuse plausible, un laissez-passer, et la certitude que personne ne remarquerait son absence.
Le destin voulut que la Duchesse fût en consultation avec son avocat cet après-midi-là, occupée à défendre son nom contre les accusations de la Comtesse. Marguerite trouva la vieille gouvernante, Madame Aubry, et lui annonça qu'elle devait se rendre à Paris pour faire préparer une potion recommandée par le docteur Beaumont pour la Duchesse.
« Une potion ? Avec la pharmacie du palais si bien fournie ? »
« Le docteur est très précis sur la composition, répondit Marguerite avec un aplomb qu'elle ne se connaissait pas. Il s'agit de plantes qui ne poussent que dans les jardins d'un apothicaire de la rue de la Huchette. »
Madame Aubry haussa un sourcil mais ne posa pas de question supplémentaire. Les médecins de la cour étaient, à ses yeux, des créatures imprévisibles dont les caprices dépassaient l'entendement des simples mortelles.
Une heure plus tard, Marguerite passait les portes de Versailles dans une voiture empruntée à l'écurie, le cœur battant. Le billet de Claire pesait contre son sein comme une braise ardente.
Paris l'accueillit dans la grisaille d'un après-midi d'hiver. La rue de la Huchette était étroite et sombre, bordée de maisons aux façades décrépites qui se penchaient vers la chaussée boueuse. Les effluves de la Seine se mêlaient à ceux des échoppes de bouchers et de tanneurs. Ce n'était pas l'endroit où l'on attendait un baron.
Marguerite compta les numéros. La boutique était un trou obscur entre un marchand de chandelles et une cordonnerie. L'enseigne, à peine lisible, annonçait « Antiquités et Curiosités ». Décidément, le Baron de Beauséant aimait les apparences trompeuses.
Elle poussa la porte. Une clochette retentit, et un homme se leva d'un fauteuil à l'arrière de la boutique. Il était petit, sec, vêtu de noir de la tête aux pieds, avec des yeux qui semblaient avoir tout vu et n'être surpris par rien. Son visage était sillonné de cicatrices anciennes, restes d'une guerre ou d'une autre.
« Mademoiselle ? Comment puis-je vous aider ? »
« Je cherche le Baron de Beauséant. »
L'homme cligna des yeux, une seule fois. « Le Baron n'est pas ici en ce moment. »
« Alors vous pouvez lui transmettre un message. Dites-lui que je viens de la part de Claire, la femme de chambre de la Duchesse de Montfort. »
Le silence qui suivit fut plus éloquent que n'importe quelle parole. L'homme la dévisagea longuement, puis contourna son comptoir et verrouilla la porte de la boutique.
« Suivez-moi », dit-il simplement.
Il la mena à travers un rideau de velours râpé, dans une arrière-salle transformée en bureau. Des cartes s'étalaient sur les murs, des lettres dans des casiers de bois, des fioles de verre sur une étagère poussiéreuse. L'homme s'assit derrière un secrétaire et la regarda avec une intensité nouvelle.
« Je suis le Baron. »
Marguerite resta debout, refusant de s'asseoir. « Vous connaissez Claire. »
« Claire. Oui. Une jeune femme curieuse. Trop curieuse, peut-être. »
« Elle est venue vous voir et elle a disparu. »
Le Baron soupira. Il sembla soudain plus vieux, plus las. « Elle est venue me voir parce qu'elle avait découvert des choses qu'une servante ne devrait jamais découvrir. Sur la Comtesse. Sur les élixirs. Sur la mort de l'ancienne médecin de la Duchesse, Perrin. Elle croyait que je pouvais l'aider à comprendre. »
« Et que lui avez-vous dit ? »
Une pause. Le Baron saisit un papier sur son bureau, le tourna entre ses doigts. « Je lui ai dit la vérité. Que la Comtesse n'était qu'une exécutante, pas la maîtresse d'orchestre. Que quelqu'un au cœur même de la cour tirait les ficelles. Je lui ai dit que la Duchesse n'était pas la première cible de ce réseau, et qu'elle ne serait pas la dernière. »
Marguerite sentit son sang se glacer. « Et ensuite ? »
« Ensuite, elle est partie. Je lui avais conseillé d'attendre, de ne rien précipiter. Mais elle était pressée de prévenir sa maîtresse. Deux jours plus tard, j'ai appris qu'elle avait été trouvée dans la Seine, près du Pont-Neuf. On a parlé de suicide. Mais Claire n'était pas du genre à se noyer. »
Il se leva, s'approcha d'une commode verrouillée, et en tira une petite clef de laiton.
« J'ai gardé cela pour elle, dit-il en la tendant vers Marguerite. Elle m'avait demandé de le cacher si quelque chose lui arrivait. C'est la clé d'une maison rue de la Monnaie, à deux pas d'ici. Une maison que la Comtesse utilisait pour ses transactions discrètes. Là où elle recevait ses fournisseurs de poisons. Là où quelqu'un d'autre, peut-être, continue son travail. »
Marguerite prit la clef. Elle était froide dans sa paume, mais elle lui sembla peser une tonne.
« Pourquoi me confier cela, Baron ? Vous ne me connaissez pas. »
« Parce que vous portez le même médaillon que Claire portait le jour où elle est venue me voir, répondit-il en souriant d'un air triste. Une pièce identique, avec un compartiment secret. Je l'avais remarqué. Elle m'avait dit que c'était un héritage, qu'une seule autre personne au monde possédait une telle pièce. Une autre servante. Une amie. »
Marguerite toucha instinctivement le médaillon contre sa poitrine. Soudain, tout s'assembla dans sa tête. Claire savait. On avait tué Claire parce qu'elle savait, et on avait utilisé son histoire pour piéger quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui poursuivait la même enquête. Quelqu'un qui était peut-être destiné à subir le même sort.
Elle, elle-même.
Le Baron reconnut la compréhension dans ses yeux et hocha lentement la tête.
« Vous n'êtes pas la première à chercher la vérité sur la Comtesse, mademoiselle. Et si vous voulez éviter le sort de Claire, je vous conseille de faire attention à ceux qui vous entourent. Parce que celui qui tire les ficelles, il est encore là. Dans le palais. Et il vous connaît désormais. »
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