Le Poison Doré
Lire le chapitre 27: The Aftermath of Accusation
La Duchesse marchait à grands pas, ses jupes de soie fouettant l'air comme des ailes d'oiseau blessé. Ses doigts blêmes s'écrasaient contre ses tempes.
— Ma mère, disait-elle entre ses dents serrées. Ma propre mère. Accusée par cette vipère de Comtesse, puis morte dans sa chambre verrouillée, quelques heures à peine après cette déclaration.
— Que savait-elle vraiment ? demanda Marguerite, les mains crispées sur son tablier blanc.
— Elle savait que je voulais épouser Étienne contre son gré. Elle disait qu'il n'était qu'un cadet sans fortune et sans avenir. Elle m'a menacée de me déshériter. Il y a eu des lettres, des scènes, des supplications. Puis elle s'est tue. Eloignée de la Cour, elle est restée dans son domaine de Montfort sans jamais y revenir.
— Et vous êtes-vous réconciliées depuis ?
— Non. Elle m'écrivait parfois, des billets froids où elle ne parlait que de pluie et de récoltes. Je répondais par politesse. C'est tout.
La Duchesse s'arrêta face à la fenêtre, contemplant les jardins de Versailles où le soir tombait en voiles dorés.
— Le testament, dit-elle soudain. Elle a fait modifier son testament il y a trois mois. Le notaire m'en a informée. Elle prévoyait de transmettre une partie de ses biens à la descendante de Clémence, la sœur disparue. Une clause étrange, qu'elle n'aurait jamais inscrite sans raison.
— Descendante de Clémence ? répéta le docteur Beaumont, qui se tenait près de la cheminée.
— Clémence a disparu il y a vingt ans, sans laisser de trace. Sans enfant connu. Cette clause est absurde à moins que… à moins que ma mère n'ait su quelque chose avant sa mort.
La Duchesse se retourna lentement, et son regard tomba sur Marguerite, comme s'il venait seulement de la voir vraiment.
— La ressemblance, murmura-t-elle. Je l'avais oubliée. Mère avait un portrait de sa sœur dans son cabinet privé. On disait que je ressemblais à ma mère, mais c'était faux. C'était Clémence que je rappelais. La bouche, le front, cette façon de pencher la tête quand on lit.
— Madame, je ne suis qu'une femme de chambre, dit Marguerite d'une voix qui tremblait légèrement.
— Vous êtes la fille de quelqu'un, Marguerite. Peut-être de Clémence. Peut-être de quelqu'un qui cherchait à obtenir la succession de la famille de Montfort par tous les moyens.
Le docteur s'avança, posant une main apaisante sur le dossier d'une chaise.
— Madame la Duchesse, la déposition de la Comtesse est une parole de condamnée. Une vengeance peut-être. Elle veut entraîner votre famille dans sa chute parce qu'elle ne peut plus vous atteindre vous-même.
— La Comtesse accuse une femme de ma famille d'avoir commandité le meurtre de Claire pour s'emparer de l'héritage. Ma mère était la seule qui pouvait contester la clause en faveur de la descendante de Clémence — clause qui, ironie du sort, a peut-être causé sa perte.
Marguerite sentit un vertige la saisir. Les pièces du puzzle commençaient à s'assembler, mais certaines manquaient encore.
— L'enregistrement des comptes que nous avons trouvé à Paris, dit-elle, il mentionne Clémence vingt ans plus tôt. Elle achetait des substances. On ne sait pas lesquelles. Mais pourquoi une femme noble, sœur du duc de Montfort, aurait-elle fréquenté un réseau de vendeurs de poison ?
— Pour se débarrasser d'un époux, peut-être. Ou pour s'emparer d'un héritage elle-même, répondit la Duchesse.
— Ou pour disparaître, insinua le docteur. Une personne qui veut s'évanouir dans l'air peut simuler sa mort. Il y a des poisons qui ralentissent le cœur, des herbes qui plongent dans un sommeil si profond qu'on croit le décès certain. J'en connais plusieurs.
Marguerite écarquilla les yeux.
— Clémence aurait simulé sa mort ?
— Et aurait refait sa vie ailleurs, sous un autre nom, poursuivit le docteur. Si elle était compromise dans un scandale, la fuite était peut-être la seule issue.
— Mais alors, dit la Duchesse, ma mère savait-elle qu'elle était vivante ?
— Elle aurait pu avoir des nouvelles indirectes. Une lettre, un message. Et la clause testamentaire serait un moyen de lui venir en aide sans révéler son existence.
Le silence retomba dans le salon. Marguerite s'approcha de la table où était posé le registre des clients arraché au pavillon de la rue des Rosiers.
— Ce registre n'est pas le véritable, dit-elle en le feuilletant. Armand nous l'a dit : l'original est conservé ailleurs. Mais ce cahier contient des indices. Des mentions codées pour certains clients réguliers. Tenez, ici : « L.C. », « M. de F. », « La Grande ». Ce sont des initiales.
— Et Clémence apparaît sous son nom complet, remarqua la Duchesse en se penchant. Anormale. Elle n'était pas une cliente connue au point de dévoiler son nom dans un registre qui circulait.
La phrase demeura suspendue. Marguerite comprit soudain.
— Ou alors le registre a été falsifié. On a ajouté son nom plus tard. Pour créer un lien entre elle et le réseau. Pour préparer quelque chose.
— Ou pour détourner l'attention du véritable commanditaire, approuva le docteur.
La Duchesse se massa les tempes.
— Le témoignage de la Comtesse ne suffit pas à accuser. Mais il suffit à détruire. Même innocentée, ma famille portera ce soupçon comme une lèpre. Et la Cour adore ces ragots. Le roi lui-même…
— Il faut trouver le registre complet des ventes, dit Marguerite d'une voix ferme. Celui que tenait réellement le marchand de poisons. Quand la Comtesse sera exécutée, le témoignage mourra avec elle, mais le registre, ah, lui vivra. Et il montrera qui achetait vraiment.
— Vous parlez comme une enquêtrice, Marguerite.
— Je parle comme une servante qui a vu son père innocenté par une pièce portée à l'intendant de police. Une preuve écrite vaut mieux que mille paroles. Le registre peut être la preuve.
La Duchesse la dévisagea longuement, puis un sourire las étira ses lèvres.
— Clever child. Mais où chercher ce registre ?
Le docteur se racla la gorge.
— La boutique de l'apothicaire qui approvisionnait le réseau. Les hommes qui nous ont poursuivis appartenaient à un groupe qui s'est enfui avec les livres de comptes. Mais l'apothicaire, lui, été arrêté il y a trois jours lors de la descente. Sa boutique est sous scellés à Paris. Son fils est resté dans la maison de la famille, rue des Ciseaux.
Marguerite se rappela un nom prononcé à voix basse par un garde : Fleury & Fils, apothicaires de la rue Saint-Honoré.
— J'irai parler au fils demain à l'aube. S'il a connaissance du registre, il pourra peut-être nous aider. En échange de protection ou d'argent.
— Vous êtes une femme seule, Marguerite. C'est dangereux.
— J'ai déjà fui des couteaux et des arquebuses, Madame. Un apothicaire affligé n'est pas un obstacle.
Le docteur fit un pas.
— Si vous voulez tenter cela, je vous escorterai jusqu'à la maison. Je connais un chemin discret par le faubourg.
— Vous étiez prêt à m'accompagner dans le pavillon de la rue des Rosiers. Pourquoi pas ici ?
— Parce qu'il me semble que ce fils d'apothicaire pourrait bien savoir qui était la belle cliente blonde qui venait toutes les semaines acheter de l'arsenic il y a vingt ans. Et j'aimerais voir sa tête lorsqu'on prononcera le nom de Clémence de Montfort.
Marguerite hocha la tête. Puis elle se tourna vers la Duchesse, qui semblait soudain plus petite, plus vulnérable dans l'embrasure de la fenêtre.
— Madame, vous avez découvert que votre mère est morte par délibération plutôt que par suicide. Vous avez appris que l'accusation peut tomber sur vous, ou sur moi. Mais ce que nous ferons demain, nous le ferons ensemble. Si le registre prouve que votre famille n'a jamais trempé dans ces affaires, vous serez blanchie. Et si la Comtesse voulait détruire votre lignée, son plan échouera.
— Et si le registre désigne Clémence comme l'acheteuse impénitente, cette même lignée porte une ombre qui ne s'effacera jamais, murmura la Duchesse.
— Clémence a été effacée des archives. Personne ne sait où elle se trouve. Si elle fut cliente, elle était aussi peut-être victime. Il ne reste que des hypothèses, sans son corps, sans sa trace.
Marguerite s'interrompit. La clé qu'elle avait trouvée dans le couloir, la veille, pesait dans sa poche intérieure. Une clé de la maison de la rue des Rosiers. Quelqu'un, après avoir écouté à sa porte, l'avait laissée s'échapper de sa ceinture. Ou volontairement déposée.
Elle tira la clé et la posa sur la table.
— Cette clé, dit-elle en la faisant tourner entre ses doigts. Vous reconnaissez ceci pour la clé de la maison du réseau ?
La Duchesse la prit, l'examina.
— Oui. C'est celle que vous avez perdue dans la fuite.
— Pourtant je l'ai trouvée hier devant ma chambre. Quelqu'un l'a délibérément laissée là. Pourquoi, Madame ? Pour me faire croire que le danger était passé ? Ou pour me faire savoir que celui qui l'avait prise s'était repenti ?
— Vous croyez qu'un assassin repenti laisse un indice aussi compromettant ? demanda le docteur.
— Non, répondit Marguerite lentement. Je crois qu'un assassin la dépose pour que je la retrouve, et que je m'inquiète de le savoir si près de moi.
La Duchesse laissa la clé retomber sur la table avec un claquement métallique.
— Vous avez fait fuir un espion. Il vous a suivie jusqu'ici. Marguerite, vous devez être plus prudente.
— Je serai plus prudente. Mais je dois continuer à chercher. Le silence ne protégera personne.
— Le silence ne protège personne, répéta le docteur doucement. Une sentence que je pourrais inscrire dans un manuel.
Marguerite sourit, un sourire sans gaieté mais avec une détermination nouvelle. Elle rangea la clé dans sa poche et s'approcha de la fenêtre. La nuit avait envahi les jardins. Loin, sous les treilles, des torches trouaient les ténèbres, allumées par les gardes en patrouille.
— Demain, dit-elle, je vais chez l'apothicaire. Et si le registre ne s'y trouve pas, je suivrai la trace du fils jusqu'à ce qu'il me dise où son maître l'a caché. Ce registre, je le trouverai. Je le lirai. Et je saurai enfin ce qui s'est passé il y a vingt ans — pour Clémence, pour le poison, et pour moi.
La Duchesse la regarda, et dans son regard passa quelque chose qui ressemblait à de la crainte, ou de l'espoir.
— Lord, aidez-moi à survivre à cette affaire, murmura-t-elle.
L'ombre des rideaux s'étirait le long des murs. Marguerite effleura le papier usé du registre de la rue des Rosiers, comptant les entrées silencieusement. Son doigt s'arrêta sur la ligne de Clémence.
Une colonne, un nom, une date. Pas de substance précisée.
« Consultation. Hiver 1668. »
Qu'avait-elle consulté, cette femme disparue ? Un rapport de police, un avocat, un apothicaire pour une potion amère ?
La question demeurerait, jusqu'à demain.
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