Le Poison Doré
Lire le chapitre 28: The Apothecary's Son
La pluie battait les toits d’ardoise quand Marguerite et le docteur Beaumont franchirent la rue étroite qui menait à l’ancienne boutique de l’apothicaire. Les volets de bois étaient clos, mais une lueur tremblait derrière les fentes, comme si quelqu’un y brûlait encore une chandelle de nuit.
— Vous êtes certaine qu’il est là ? murmura Beaumont en rabattant son manteau sur ses épaules.
— Le voisin m’a dit qu’il n’avait jamais quitté la ville. Il vit au-dessus de la boutique, comme son père avant lui.
Marguerite frappa trois coups secs. Un silence. Puis un bruit de chaise qu’on traîne, une toux grasse, et la porte s’entrouvrit sur un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, le visage pâle et marqué de petite vérole. Il tenait un couteau de cuisine dans la main droite, par habitude plus que par menace.
— La boutique est fermée. Le roi a pris tout ce qui valait la peine.
— Je ne cherche pas de remèdes, dit Marguerite. Je cherche des réponses.
Il la dévisagea, puis son regard glissa vers Beaumont, plus grand, plus âgé, vêtu comme un homme de médecine. Le jeune homme serra la mâchoire.
— Qui êtes-vous ?
— Une amie de votre père. Pas celle qui l’a dénoncé.
Le mensonge lui coûta peu. Le père était mort en prison, trois semaines après la rafle, emporté par une fièvre que les gardes n’avaient pas daigné soigner. Marguerite avait vu son nom sur une liste de décès au greffe du palais. Une mort sans gloire, sans procès, sans pardon.
Le fils hésita. Puis il ouvrit la porte plus large, juste assez pour qu’ils puissent passer.
L’intérieur sentait le camphre et la poussière. Des étagères vides alignaient leurs planches nues, et un comptoir de chêne portait encore les traces de bocaux disparus. Le jeune homme referma derrière eux, tira un verrou de laiton, et se tourna vers eux avec les mains ouvertes.
— Vous n’êtes pas de la police. Sinon vous seriez venus avec des soldats.
— Nous ne sommes pas de la police, confirma Beaumont.
— Alors vous êtes des curieux, ou des gens en danger. Dans les deux cas, ça me coûte cher.
Marguerite sortit une pièce d’argent de sa bourse. Une petite somme, mais le regard du jeune homme s’y posa un instant, mesurant la valeur du métal contre celle de son silence.
— Votre père tenait un registre des clients, dit-elle. Pas celui que les gardes ont confisqué. L’autre. Celui qu’il cachait.
Le fils pâlit encore, si c’était possible. Il recula d’un pas, secoua la tête.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Votre père était un homme prudent. Il savait que certains noms ne devaient jamais paraître sur un livre officiel. Il aurait tenu un second registre, plus discret, pour les clients qui payaient en or et parlaient à voix basse.
Le jeune homme la fixa, puis ses yeux se déplacèrent vers la porte, comme s’il cherchait une issue. Beaumont s’approcha doucement.
— Nous ne sommes pas là pour vous accuser, dit le docteur. La maison de votre père a été mise à sac. Ses biens ont été confisqués. Si quelqu’un s’emparait de ce registre, il pourrait faire chanter des familles entières. C’est une arme, et elle est entre vos mains.
— Elle était entre ses mains, corrigea le fils d’une voix éteinte. Il m’a fait jurer de la brûler. Le jour où les gardes sont venus, il m’a regardé et m’a dit : « Si je ne reviens pas, jette le livre dans le feu. Ne le lis jamais. Ne le vends jamais. »
— Et vous ne l’avez pas brûlé.
Le jeune homme ferma les yeux. Il semblait avoir porté ce poids seul pendant des mois, sans personne à qui le confier. Quand il les rouvrit, il y avait une fatigue ancienne dans son regard.
— J’ai essayé. Le soir où ils l’ont emmené, j’ai mis le livre sur les braises. Je me suis tenu là, à regarder le cuir noircir. Et puis j’ai pensé à mon père, qui avait passé sa vie à cacher des secrets pour des gens qui ne le remercieraient jamais. Je me suis dit que ce livre était la seule chose qui lui restait. La seule preuve qu’il avait existé, qu’il avait compté pour quelqu’un.
Il s’interrompit, passa une main sur son visage.
— Je l’ai retiré du feu. Je l’ai caché.
— Où ? demanda Marguerite.
Le fils la regarda longuement. Elle voyait les calculs se faire dans ses yeux : la peur, la méfiance, le besoin d’argent, le besoin de se décharger d’un fardeau trop lourd.
— Dans un faux livre. Une bible. Personne ne fouille une bible.
Il se dirigea vers l’arrière-boutique, souleva une latte du plancher, et en tira un volume relié de cuir noir. Il le posa sur le comptoir entre eux. Marguerite tendit la main, mais il la retint d’un geste.
— Pas si vite. Vous ne m’avez pas dit pourquoi vous voulez ce livre. Et vous ne m’avez pas dit ce que vous comptez en faire.
Marguerite retira sa main. Elle pesa ses mots.
— Une femme innocente est morte. Une autre est accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis. À la cour, on murmure qu’une famille de noblesse a trempé dans un complot de poison. Je crois que votre livre peut prouver qui est vraiment derrière tout cela.
— Et si ce livre accuse un grand nom ? Vous croyez que le roi vous remerciera ? Il vous coupera la tête pour avoir fouillé trop loin.
— Je le sais.
Le fils la dévisagea, puis il rit, un rire court et amer.
— Vous êtes pire que mon père. Lui, il vendait des secrets. Vous, vous les cherchez.
Il poussa le livre vers elle, mais sans le lâcher tout à fait.
— Je veux de l’or. Pas de l’argent. Pas une promesse. Je veux assez pour quitter Paris, rentrer dans mon village, acheter un lopin de terre et ne plus jamais entendre parler de poison ni de la cour.
— Combien ?
— Cent louis.
Marguerite ne broncha pas, mais son estomac se noua. Cent louis représentait presque une année de sa solde de dame de compagnie. Elle n’avait pas le dixième de cette somme à son nom.
— C’est une somme considérable.
— Tout ce que je sais est considérable. Ce livre contient des noms que des ministres paieraient cher pour effacer. Si vous ne pouvez pas payer, quelqu’un d’autre le fera.
Beaumont tenta d’intervenir, mais le fils secoua la tête.
— Non, monsieur le docteur. Ne me parlez pas de vertu. Votre vertu ne me nourrira pas. Votre vertu ne me protégera pas quand les hommes de la police reviendront m’interroger.
Il regarda Marguerite.
— Vous avez une semaine. Vous revenez avec l’or, et le livre est à vous. Si vous revenez avec des soldats, je le brûle devant vous, et je jure que je ne sais rien.
Il referma la fausse bible, la glissa sous son manteau, et verrouilla la porte derrière eux quand ils sortirent.
La pluie avait cessé, remplacée par un crachin froid. Beaumont marchait à côté de Marguerite, les mains enfoncées dans ses poches.
— Cent louis. Même en vendant tout ce que je possède, je n’en aurais pas la moitié.
— Moi non plus.
— Alors comment comptez-vous…
Marguerite s’arrêta au coin de la rue. Une voiture à six chevaux venait de passer, ses vitres illuminées par des lanternes d’or. Dans l’éclat fugitif, elle reconnut le visage d’un homme assis à l’intérieur : le marquis de Charlemont, trésorier de la maison du roi. Un homme puissant, marié à une femme qu’il méprisait, et qui s’affichait dans les coulisses de l’Opéra avec une danseuse de seize ans nommée Lisette.
Marguerite avait surpris leur correspondance trois semaines plus tôt, en portant des papiers à la Duchesse dont le bureau donnait sur les jardins où Charlemont croyait ses rendez-vous secrets à l’abri des regards.
Elle détourna les yeux. Son cœur battait vite.
— Qu’est-ce que vous regardez ? demanda Beaumont.
— Rien. Une opportunité.
— Quelle sorte d’opportunité ?
Marguerite ne répondit pas tout de suite. Elle pensa au livre, au fils de l’apothicaire, à la Duchesse qui comptait sur elle. Et elle pensa à ce que cela ferait à son âme de se tenir devant un homme comme Charlemont et de lui dire : je sais ce que vous cachez, et je veux votre or.
Elle n’avait jamais volé personne. Jamais menti pour de l’argent. Mais elle avait appris que la vertu était un luxe, et que ceux qui pouvaient se l’offrir étaient rarement ceux qui en avaient le plus besoin.
— Le fils de l’apothicaire veut de l’or, dit-elle doucement. Le marquis de Charlemont a de l’or, et il a aussi quelque chose qu’il préférerait cacher à sa femme, à la cour, et au roi.
Beaumont s’arrêta, la saisit par le bras.
— Marguerite. Vous ne parlez pas de chantage.
— Je parle de survie. Lui, il peut payer. Moi, je ne peux pas échouer.
Elle dégagea son bras et continua de marcher, le crachin lui piquant le visage. Derrière elle, le docteur resta immobile, les yeux fixés sur son dos, mesurant la distance entre la femme qu’elle était et celle qu’elle s’apprêtait à devenir.
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