Le Poison Doré
Lire le chapitre 29: The Negotiation
Les doigts de Marguerite s’étaient crispées sur la bourse de cuir, si légère qu’elle en sentait chaque couture à travers le tissu de sa poche. Cent louis d’or. Une fortune. Elle n’en avait pas dix.
Le fils de l’apothicaire, un homme au visage grêlé nommé Aubin, les attendait sous l’auvent de sa boutique. Il huma l’air comme s’il pouvait y flairer l’odeur de l’or, puis ses yeux tombèrent sur la bourse à peine gonflée et son sourire se figea.
« Vous vous moquez de moi. » Il cracha sur le pavé. « C’est une semaine que je vous ai donnée. Une semaine ! Et vous revenez avec… quoi ? Des pièces de six sous ? »
Le docteur Beaumont s’avança, mais Marguerite posa une main sur son bras. Elle respira profondément, sentant l’humidité du matin parisien contre sa peau.
« J’ai une proposition différente », dit-elle, la voix plus ferme qu’elle ne se sentait.
« Je n’ai que faire de vos propositions. Le livre vaut cent louis. Mon père est mort, empoisonné par vos élixirs de cour – c’est tout ce qui me reste de lui. Cent louis, ou je le brûle devant vous.
— Vous ne le brûlerez pas. » Marguerite soutint son regard. « Parce que vous savez ce qu’il contient. Et que vous savez que d’autres que moi voudraient le voir disparaître. S’ils savent que vous l’avez, vous ne vivrez pas assez longtemps pour dépenser cent louis. »
Aubin pâlit. Ses doigts jouèrent nerveusement avec un bouton de son pourpoint râpé. Beaumont toussa discrètement.
« Parlez », dit Aubin.
Marguerite sortit de sa manche un parchemin soigneusement plié. Elle l’ouvrit d’un geste sec. C’était une copie, faite à la hâte par une main experte – celle d’un scribe du palais que le marquis de Charlemont avait sans doute cru acheter. Mais aucun scribe n’était assez vénal pour ne pas vendre deux fois la même information.
« Le marquis de Charlemont, trésorier royal », dit-elle. « Entretient depuis un an une charmante liaison avec une demoiselle Lisette, danseuse à l’Opéra, âgée de seize ans. Il lui a offert un appartement rue du Bac. Il lui écrit des lettres… fort explicites. »
Elle laissa le parchemin plié entre deux doigts.
« Intéressant, mais qu’est-ce que cela a à voir avec moi ?
— Le marquis est marié. Il est dévot en apparence. Sa femme est la cousine du confesseur du Roi. Si ces lettres parvenaient à la cour, il serait ruiné. Pire : il craindrait l’accusation de détournement de fonds, car pour entretenir sa petite danseuse, il a puisé dans les caisses de l’État. »
Elle marqua une pause.
« Vous ne me demandez pas comment je le sais ? »
Aubin la regarda, les yeux plissés. Il était intelligent, ce fils d’apothicaire. Il comprit.
« Vous voulez que je vous aide à le faire chanter.
— Nous voulons cent louis », dit Beaumont, la voix serrée. « Et nous les aurons. Avec votre aide. »
Silence. Le clocher de Saint-Germain sonna les neuf heures. Marguerite sentit son cœur battre contre ses côtes. C’était la dernière carte qu’elle avait. Noircir un honnête homme – ou presque – pour sauver la duchesse. Sa propre mère avait été humiliée par le régime. Sa propre vie avait été une valse de portes fermées. Qu’était un marquis véreux de plus ?
« Vous irez avec lui », dit Marguerite. « Vous vous présenterez comme un courtier en vins. Vous lui direz que le livre de votre père contient une page où son nom figure – une commande de “poudre digestive” pour sa femme, il y a cinq ans. Mais que vous voulez l’oublier, contre une petite faveur.
— Quelle faveur ?
— Vous lui direz que vous avez un autre client, un homme d’affaires véreux, qui souhaite un prêt de cent louis, garanti par une lettre signée de sa main. Il la signera pour se débarrasser de vous. »
Aubin réfléchit. La cupidité luisait dans ses yeux, mais aussi une méfiance sagace.
« Et s’il refuse ? S’il appelle les gardes ?
— Il ne le fera pas. Car la copie que vous lui montrerez – votre “preuve” – sera en réalité une des lettres que j’ai obtenues. S’il appelle les gardes, elle sera lue à voix haute au Conseil. Il le sait. »
Le fils de l’apothicaire se gratta le menton. Il lui jeta un regard presque admiratif.
« Vous êtes une femme dangereuse, maîtresse Marguerite. »
— Je suis une femme qui veut survivre. »
Elle sortit la lettre – l’originale, jaunie, écrite d’une main élégante et tremblante, avec des mots d’amour trop tendres pour son âge. Lisette avait pleuré en la lui donnant, croyant Marguerite envoyée par le marquis pour la rassurer. Une manigance de plus. Une blessure de plus.
Elle tendit la lettre à Aubin.
« Allez. À midi, au café du Pont-Neuf. Il vous y attendra, croyant un rendez-vous d’affaires. Vous connaissez votre rôle. »
Aubin enveloppa la lettre dans un linge, la glissa dans sa ceinture. Sans un mot, il s’éloigna dans l’étroite ruelle.
Marguerite resta là, immobile. Elle avait le goût de boue dans la bouche.
« C’était lui que vous aviez trouvé pour faire chanter ? » demanda Beaumont, tranquillement. « Le marquis de Charlemont. Le trésorier. »
Elle acquiesça, évitant son regard.
« Vous ne lui avez pas parlé de Lisette. Vous ne lui avez pas dit que le marquis la bat quand il est ivre. »
— Sa vie me suffit. Les coups, c’est son affaire.
— Alors vous savez qu’elle en souffre. Et vous l’utilisez quand même. »
Marguerite se tourna vers lui. La colère montait en elle, non contre lui, mais contre le monde qui l’avait forcée à cette extrémité. Contre la duchesse qui avait fermé les yeux. Contre la mère morte qui aurait dû parler. Contre Clémence dont le fantôme lui tendait les bras.
« J’ai vu la Cave des Poisons », dit-elle, la voix basse. « J’ai vu des femmes de la cour acheter de l’arsenic contre leurs époux. J’ai vu des innocents envoyés à la mort par des délateurs véreux. Si je dois souiller mes mains pour sauver une femme qui n’a rien fait, je le ferai. »
Ils attendirent. Les heures s’étirèrent comme des fils d’araignée. Marguerite ne pouvait rester en place. Elle tournait dans la cour de l’auberge voisine, observant les allées et venues. Elle calculait. Si Aubin le trompait, si le marquis était plus malin que prévu…
À une heure, Aubin revint. Son pourpoint était taché de vin, et il tenait une sacoche lourde qui claquait contre sa cuisse.
Cent louis. Il les jeta sur la table de bois dans la chambre qu’ils avaient louée. Beaumont compta. Les pièces s’empilèrent sur le madrier mal raboté, jaunes et sonnantes, à la lumière de la chandelle.
« Il a failli pleurer », dit Aubin avec un sourire sans joie. « Il a écrit la reconnaissance de dette, puis il a craché dans le feu. “Vous n’entendrez plus parler de moi”, a-t-il dit. Une lettre de plus dans mon jeu, et il se pendra. »
Marguerite saisit une poignée de pièces. L’or était tiède, mais il n’avait pas de poids. Pas d’âme.
« Le livre », dit-elle.
Aubin hésita. Puis il décrocha une Bible épaisse de la penderie, la posa sur la table. Les pages semblaient authentiques, écornées, marquées de piété. Mais quand il les tourna, la moitié du volume était creuse. À l’intérieur, un registre mince, à couverture de cuir, couvert d’une écriture serrée et régulière.
Le registre de son père. La liste complète des clients des élixirs de la Cave de la rue des Poulies.
Il le poussa vers elle sans mot dire.
Marguerite l’ouvrit. Les pages étaient classées par année. Les noms, les montants, les substances – avec un code de symboles que seul un apothicaire pourrait déchiffrer. Mais une entrée déjà attira son regard. Vingt ans plus tôt.
« Clémence de Montfort », lut-elle à voix haute. « 1660. “Consultation. Aucune substance fournie.” »
Elle tourna la page. Et s’arrêta.
Il y avait une autre entrée. Récente. Six mois à peine. Un nom lui sauta aux yeux comme une gifle :
*Madame de Soissons, mère de la Duchesse.*
La substance était codée. Mais le mot à côté, dans une écriture tremblante de vieillard – l’apothicaire n’avait pas été aussi prudent qu’il le croyait –, était clair :
*Pour mettre une fille au lit. Dernière volonté.*
Beaumont se pencha. Il lut à son tour. Ses yeux s’élargirent.
« Ce n’est pas la duchesse que sa mère voulait tuer », murmura-t-il.
Marguerite referma le livre. La chambre semblait soudain plus petite, l’air plus lourd.
Qui était cette “fille” ? Et quel lit ? Qu’avait fait la mère de la duchesse pour que son nom apparaisse ici, à côté des élixirs de l’apothicaire, au moment même où les accusations s’amoncelaient ?
Elle pensa à Clémence. Elle pensa au portrait que la duchesse gardait de sa tante disparue – une femme dont le visage, disait-on, ressemblait étrangement au sien.
« Il faut rentrer », dit-elle, glissant le livre dans sa cape. « Tout de suite. »
Mais elle ne savait pas encore ce qu’elle découvrirait à Versailles.
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