Le Poison Doré
Lire le chapitre 30: The Damning Entry
La lumière de la bougie dansait sur les pages du registre, transformant l’encre séchée en ombres mouvantes. Marguerite tenait le livre ouvert sur ses genoux, les doigts encore tremblants d’avoir payé le fils de l’apothicaire. Cent louis d’or. Une fortune. Son âme, peut-être.
— Ici, dit le docteur Beaumont.
Il se pencha par-dessus son épaule, son doigt effleurant une ligne à demi effacée. Marguerite suivit son geste. Le nom était écrit en toutes lettres, sans fioritures : *Madame de Soissons*. La date correspondait à l’hiver précédant le mariage de la Duchesse. Et à côté, une phrase étrange, presque poétique, dans une écriture plus fine que le reste.
*« Pour mettre une fille au lit. »*
— C’est une formule codée, murmura Beaumont. Un langage que les apothicaires utilisaient pour désigner… la fin.
Marguerite sentit le froid la gagner malgré le feu qui crépitait dans la cheminée de la chambre louée.
— Une fille au lit. Une dernière demeure.
— Pas toujours. Certains usages étaient… différents. Mais la somme entre parenthèses — trois cents livres — et la mention *« en cas d’obstination »* ne laissent guère de doute. Votre mère savait ce qu’elle achetait.
— Ce n’est pas ma mère, dit Marguerite, la voix sèche.
Beaumont leva les mains en signe d’apaisement.
— La mère de la Duchesse. Pardonnez-moi.
Marguerite relut la ligne une troisième fois, cherchant une autre interprétation. Il n’y en avait aucune. Madame de Soissons, la femme qui avait tant combattu le mariage de sa fille avec le Duc de Montfort, avait payé trois cents livres pour une préparation mortelle destinée à « mettre une fille au lit ». Et le mariage avait eu lieu malgré elle. La Duchesse était vivante. Alors qui était la fille ?
— Clémence, dit Marguerite tout haut.
Beaumont fronça les sourcils.
— La servante dont le registre porte une entrée sans substance ? Celle qui est morte avant d’avoir pu parler ?
— Si Madame de Soissons voulait empêcher le mariage, et que la mort de la Duchesse était trop risquée — une fille de sang noble, une mort subite eût attiré les regards — elle aurait pu chercher une autre cible. Une personne dont la disparition aurait retardé les noces sans éveiller les soupçons.
— La servante de la Duchesse.
— Clémence était dévouée à sa maîtresse. Elle aurait goûté la nourriture, les remèdes, tout ce qui passait. Si l’on voulait empoisonner la Duchesse sans éveiller les soupçons, il fallait d’abord écarter celle qui aurait pu donner l’alerte.
Beaumont se passa une main sur le visage, soudain las.
— Nous n’avons aucune preuve que Clémence est morte de cette façon. Son entrée dans le registre ne mentionne aucune substance.
— Mais elle l’a consulté. La veille de sa mort. Et le lendemain, la Comtesse l’a trouvée froide dans son lit, le visage paisible. On a parlé de maladie du cœur. Les servantes ne sont pas autopsiées.
Marguerite ferma le registre d’un geste brusque. Le cuir épais claqua, soulevant une fine poussière d’encre.
— Il faut montrer ceci à la Duchesse.
— Êtes-vous certaine ? Si sa mère est impliquée…
— La Duchesse a le droit de savoir. Surtout si l’on tente de la faire accuser, elle, pour un crime que sa propre mère aurait commandité.
— Ou si sa mère est l’instigatrice de tout, et que la Duchesse l’ignore, dit Beaumont doucement. Vous seriez alors en train de livrer la preuve qui pourrait détruire la dernière famille qui lui reste.
Marguerite le regarda. Le docteur était bon. Trop bon, parfois, pour ce monde de faux-semblants.
— La Duchesse a besoin de la vérité, pas de protection. C’est elle qui m’a appris cela.
Ils prirent une chaise de poste jusqu’à Versailles, le registre caché dans le double fond d’une malle de voyage. Marguerite passa le trajet à surveiller la route derrière eux, cherchant une ombre qui les suivrait. Elle ne vit rien, mais cela ne la rassura pas. L’homme au trousseau de clés savait se faire discret.
La Duchesse les reçut dans son cabinet privé, une pièce étroite lambrissée de bois doré où elle aimait lire et écrire. Elle portait une robe d’intérieur de soie bleue, les cheveux détachés, et son visage s’éclaira brièvement à leur arrivée.
— Vous avez le registre ?
Marguerite le posa devant elle sans un mot, ouvert à la page fatidique. La Duchesse baissa les yeux, et son sourire se figea.
Le silence dura si longtemps que Marguerite crut que la Duchesse allait s’évanouir. Mais elle ne fit que pâlir, puis porter une main à son front, comme pour chasser un vertige.
— Ma mère, dit-elle enfin, la voix à peine audible. La date…
— L’hiver avant votre mariage, confirma Beaumont. Je suis désolé, Madame.
— Elle s’y est opposée jusqu’au bout. Elle disait que Montfort était un homme dangereux, endetté, qu’il me ruinerait. Mon père l’a soutenue d’abord. Puis, soudainement, il a changé d’avis et a donné sa bénédiction.
La Duchesse leva les yeux vers Marguerite, et il y avait dans son regard quelque chose de brisé.
— J’ai cru que c’était parce qu’il avait compris mon amour pour Charles. Je croyais avoir gagné son respect par ma détermination. Et si c’était autre chose ?
— Votre mère a payé pour un remède mortel, dit Marguerite doucement. Mais vous êtes vivante. Le mariage a eu lieu.
— Alors à qui était destiné ce… remède ?
Marguerite hésita. C’était le moment de blesser ou de guérir, et elle ne savait pas encore lequel.
— Clémence est morte la veille de votre départ de chez vos parents. Les médecins avaient parlé d’une faiblesse de cœur. Mais Clémence était jeune, robuste, et elle n’avait jamais été malade de sa vie.
La Duchesse se leva brusquement, tournant le dos à la fenêtre, le visage à présent livide.
— Clémence était ma servante depuis l’enfance. Elle savait tout de mes habitudes, de mes remèdes, de mes goûts. Si quelqu’un voulait m’atteindre par la nourriture ou les potions, Clémence aurait été la première à s’en apercevoir.
— Elle consulté l’apothicaire la veille de sa mort, dit Beaumont. Le registre le mentionne, sans préciser la substance demandée.
La Duchesse se retourna vers eux, les yeux brillants de larmes retenues.
— Ma mère aurait tué Clémence pour m’empêcher de me marier ? Pour retarder les noces le temps de m’en dissuader ?
— Ou pour la faire accuser, ou simplement pour la faire taire si elle avait découvert quelque chose, avança Marguerite.
La Duchesse prit le registre et le referma lentement, comme s’il contenait un serpent endormi.
— Que faisons-nous de cela ? Si je confronte ma mère, elle niera. Elle a toujours été d’une habileté redoutable. Et si je porte cette preuve devant le Roi, elle risque d’être arrêtée, jugée, exécutée. C’est ma mère, Marguerite. Quoi qu’elle ait fait.
Marguerite avait prévu cette réaction. Elle avait passé le trajet à peser les mots.
— Votre mère est sous pression, Madame. La Comtesse a prononcé son nom avant de mourir. Si quelqu’un d’autre découvre cette entrée dans le registre — et le fils de l’apothicaire sait que nous l’avons acheté — alors l’accusation deviendra publique. Il ne restera plus aucune défense possible.
— Vous voulez que je prévienne ma mère. Que je l’avertisse.
— Je veux que vous l’observiez. Qu’elle voie le registre — oh, pas entièrement, non. Juste assez pour comprendre que vous détenez cette information. Et qu’elle sache que vous ne la livrerez pas au Roi… à condition qu’elle dise la vérité sur ce qu’elle sait.
La Duchesse ferma les yeux un long moment.
— Et qui est le maître d’œuvre derrière tout cela ? L’homme qui vous poursuit, qui a tué la Comtesse, qui a fait taire ma mère ? Si je la confronte avec cela, elle risque de me révéler tout… ou de me mentir pour se protéger.
— Elle a perdu une servante il y a deux ans, puis elle a subi une mort suspecte il y a quelques jours. Peut-être que ce danger commun vous servira d’alliance.
La Duchesse rouvrit les yeux et considéra Marguerite avec une expression indéchiffrable.
— Ma mère est arrivée à la cour hier matin, avez-vous appris ? Elle demande à me voir pour discuter de mon héritage.
Le sang de Marguerite se figea.
— Elle est ici ? Maintenant ?
— À l’hôtel particulier des Soissons, dans la rue Saint-Honoré. Elle n’a pas encore mis les pieds au palais, mais elle y a été invitée au bal de la Reine ce soir.
Beaumont échangea un regard avec Marguerite. Ils étaient venus pour confronter une absente, et elle était soudainement sur place, dans leurs murs. Une femme qui avait peut-être payé pour un meurtre, et qui venait réclamer sa fille.
— Si elle est déjà là, dit Marguerite lentement, alors quelqu’un l’a informée de l’accusation.
Le visage de la Duchesse se durcit.
— Ou elle est là pour orchestrer une défense. Et elle sait peut-être que nous détenons ce que vous lui montrez.
La bougie vacilla. Quelque part dans le palais, une porte claqua. Marguerite ne put s’empêcher de regarder vers le corridor, cherchant l’ombre qui portait un trousseau de clefs.
Elle n’y vit que le boiser doré et les ombres allongées de la fin d’après-midi.
La Duchesse prit la parole, d’une voix ferme qui ne tolérait aucune contradiction :
— Nous la recevrons ce soir. Toutes les deux. Et vous serez là, Marguerite, avec ce registre en main. Si ma mère a des explications, elle les donnera devant vous. Et si elle n’en a pas…
Elle laissa la phrase en suspens, lourde de conséquences que personne n’osait nommer.
Le vent s’engouffra par la fenêtre entrouverte, éteignant la flamme. Le visage de la Duchesse demeura dans l’ombre, immobile et déterminé.
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