Le Poison Doré
Lire le chapitre 32: The Aftermath of the Ball
La salle de bal semblait encore vibrer des murmures, mais ils n'étaient plus que des échos mourants entre les lambris dorés. La Cour se retirait par grappes silencieuses, les robes froissant comme des feuilles mortes, les talons claquant sur le parquet en une retraite précipitée. Madame de Soissons était partie, emmenée par deux gardes du Roi, son visage de marbre fissuré par une fureur que même ses années d'entraînement n'avaient pu contenir. Le Roi, lui, était demeuré immobile durant un long moment, le regard posé sur la lettre que Lisette avait portée — la confession de Claire.
À présent, dans le petit cabinet où l'on avait conduit la Duchesse, le silence était d'une autre nature. Il était lourd, presque suffocant, chargé de tout ce qui n'avait pas encore été dit.
Marguerite se tenait près de la fenêtre, les mains serrées l'une contre l'autre dans les plis de sa robe. Dehors, les jardins de Versailles s'étendaient sous la lumière grise de l'aube naissante, les allées sablées luisant d'une humidité nocturne. Elle entendit la voix du Dr Beaumont, basse et mesurée, qui lisait une seconde fois la lettre de Claire.
« Je, Claire Dubois, servante de la Duchesse de Montfort, confesse de mon plein gré que j'ai été contrainte par Madame de Soissons, mère de ma maîtresse, d'administrer un poison lent à ladite Duchesse, dont la nature m'a été cachée et dont j'ignorais la nocivité jusqu'à ce qu'il fût trop tard. Madame de Soissons m'a menacée de mort, ainsi que ma sœur qui sert à Paris, si je refusais. J'ai fui par peur de représailles et je ne demande pas pardon, mais que justice soit faite. »
Beaumont posa la lettre sur la table. « C'est une confession complète. Elle ne laisse aucune ambiguïté. »
« Elle ne laisse aucune ambiguïté quant à la culpabilité de ma mère », murmura la Duchesse. Elle était assise dans un fauteuil, le visage pâle, les yeux secs mais vastes, comme si toute l'eau de son corps s'était retirée pour laisser place à un vide insondable. « Mais que me dit-elle de Claire ? Rien. Où est-elle ? Est-elle vivante ? »
Marguerite se tourna vers elle. « Madame, la lettre dit qu'elle a fui. Cela signifie qu'elle est en vie, du moins au moment où elle a écrit ces lignes. »
« En vie », répéta la Duchesse, et le mot sembla se briser dans sa bouche. « Ma mère a tenté de me tuer par l'intermédiaire de ma propre servante. Une fille que j'avais élevée, à qui j'avais donné ma confiance, que j'aimais comme une sœur cadette. Je ne sais plus où regarder, Marguerite. J'ai peur des visages que je connais depuis l'enfance. »
Marguerite quitta la fenêtre et s'approcha, s'agenouillant devant la Duchesse. « Madame, vous n'êtes pas seule. Je suis là. Le docteur est là. Et désormais, les yeux du Roi sont ouverts. »
« Ouverts sur ma honte », souffla la Duchesse. « Une mère empoisonneuse. Une famille qui commandite des meurtres. Le Roi m'a regardée avec pitié, Marguerite. Pitié. C'est pire que la colère. »
Beaumont s'éclaircit la gorge. « Le Roi a ordonné l'exil. Madame de Soissons quittera Paris d'ici trois jours pour ses terres du Languedoc, sous surveillance. Elle ne pourra plus approcher la Cour, ni vous, ni quiconque relevant de votre maison. C'est une sentence sévère, mais c'est aussi une protection. »
La Duchesse laissa échapper un rire sans joie. « Une protection. Contre ma propre mère. Voilà où nous en sommes. » Elle se leva brusquement, ses jupes balayant le sol. « Et le reste ? L'entrée du registre ? Ma mère a payé pour une "fille mise au lit". Claire était-elle la cible ? Ou bien était-ce moi ? Étais-je la "fille" qu'on voulait coucher définitivement ? »
Marguerite se releva lentement. « Nous ne le saurons pas tant que nous n'aurons pas interrogé Claire elle-même. La lettre ne parle pas de ce détail. La mère de Madame a peut-être voulu retarder son mariage en éliminant la servante qui vous était chère, ou... » Elle hésita. « Ou peut-être visait-elle autre chose. Quelque chose que nous ne comprenons pas encore. »
Beaumont s'approcha de la table où il avait posé sa sacoche. Il en tira le registre, encore enveloppé dans un tissu sombre. « L'entrée est ici. "Remède pour mettre une fille au lit." La somme versée est considérable : deux cents louis. C'est le prix d'un poison rare, probablement celui qu'on nomme "la poudre de succession". »
La Duchesse frissonna. « Ce nom. On dit que c'est ce qu'utilisent les familles pour hâter l'héritage. »
« Ou pour empêcher un mariage qui dérange », compléta Marguerite. Elle pensait à Clémence, la servante disparue dont le nom avait d'abord paru au cœur de l'affaire. « Madame, votre mère connaissait votre intention de vous marier avec le chevalier de Sévigné. Elle s'y opposait. Clémence était votre suivante la plus proche après moi. Si l'on vous avait privée d'elle, peut-être auriez-vous retardé le mariage pour la chercher ? »
La Duchesse passa une main sur son front. « C'est possible. J'aurais pu. Clémence était mon ombre. Son absence m'aurait déchirée. » Elle baissa les yeux. « Et aujourd'hui, je suis déchirée pour d'autres raisons. »
Un long silence s'installa. Au loin, un carillon sonna cinq heures. La nuit finissait d'achever sa course, et le jour naissait sur une Cour qui venait de voir l'une des plus anciennes familles de France salie à jamais.
Beaumont rangea le registre dans sa sacoche avec soin. « Madame la Duchesse, je dois vous ausculter. Les effets du poison, même interrompus, peuvent laisser des séquelles. Votre pouls, votre teint... »
La Duchesse le regarda, et son regard s'adoucit imperceptiblement. « Vous avez veillé sur moi, docteur. J'aurais dû mourir cent fois si vos soins n'avaient pas été constants. »
Beaumont baissa la tête. « C'est mon devoir, Madame. »
« Votre devoir, oui. Mais vous l'avez accompli avec une dévotion qui dépasse la simple obligation. » Elle s'approcha de lui, et il y avait dans sa voix une tendresse nouvelle. « Sans vous, sans Marguerite, je serais déjà dans la tombe, et ma mère régnerait sur mes biens. » Elle tendit la main, et Beaumont la prit avec hésitation. « Merci, docteur. »
Il ne répondit rien, mais son silence était éloquent. Son pouce caressa la peau gantée de la Duchesse une fraction de seconde avant qu'il ne retire sa main, presque avec brusquerie.
Marguerite feignit de ne pas voir. Elle ramassa la lettre de Claire et la replia soigneusement, puis la glissa dans son corsage. « Je vais m'assurer que tout est en ordre dans vos appartements, Madame. Après la scène de cette nuit, j'imagine que vos effets ont été bouleversés. »
La Duchesse hocha la tête. « Faites. Et trouvez-moi Lisette. Cette fille a disparu après avoir remis la lettre. Je veux savoir où elle est. »
Marguerite inclina la tête et quitta le cabinet, mais au lieu de se diriger vers les appartements de la Duchesse, elle s'arrêta dans le couloir, le dos contre la tenture bleue. Elle ferma les yeux un instant, écoutant le battement de son propre cœur, qui refusait de se calmer.
La nuit avait été un cauchemar éveillé : l'accusation de Madame de Soissons, la lettre-clé de Lisette, le triomphe amer de la vérité. Et maintenant, la chute. La Duchesse était brisée d'une manière que même sa force de caractère ne pouvait dissimuler. Elle avait perdu sa mère, sa confiance, et peut-être une partie d'elle-même. Il faudrait des mois, des années, pour reconstruire ce que cette seule nuit avait démoli.
Mais il y avait autre chose. La lettre de Claire n'était qu'un fragment. Le registre des clients était entre leurs mains, mais il ne leur avait pas encore tout dit. Qui était la "fille" que l'on voulait mettre au lit ? Et surtout — Marguerite avait repensé à la clé tombée dans l'ombre, à la présence invisible qui semblait toujours à quelques pas derrière elle. Madame de Soissons avait pu agir seule, mais l'entrée dans sa chambre, la lettre glissée sous son matelas, cela exigeait une connaissance intime de ses mouvements. Quelqu'un d'autre était dans le jeu.
Un pas léger derrière elle. Elle ouvrit les yeux et se tourna. Le Dr Beaumont se tenait à quelques pas, sa sacoche à la main, le visage marqué par la fatigue.
« Vous devriez vous reposer, Marguerite », dit-il doucement. « Vous êtes épuisée. »
« Vous aussi, docteur. »
Il sourit, un sourire triste qui n'atteignit pas tout à fait ses yeux. « Je ne sais pas si je pourrai dormir. Trop de pensées. »
« Lesquelles ? »
Il hésita, puis s'avança d'un pas. « Je pense à ce que nous avons fait cette nuit. À la manière dont nous avons forcé la vérité à sortir de l'ombre. À ce que cela nous a coûté. » Il marqua une pause. « Et je pense à vous. À la façon dont vous avez tenu, quand tout s'écroulait autour de vous. Votre sang-froid, votre clarté d'esprit... J'ai rarement vu cela, même chez les hommes d'État les plus aguerris. »
Marguerite sentit la chaleur monter à ses joues. « Vous me flattez, docteur. Je n'ai fait que ce que toute servante dévouée aurait fait. »
« Non. » Il fit un autre pas. Ils n'étaient plus qu'à une longueur de bras. « Vous avez fait ce que peu de gens osent : vous avez regardé le danger en face, sans détourner les yeux, et vous l'avez affronté pour quelqu'un d'autre. Pour votre maîtresse. Et pour moi aussi, si je suis honnête. »
Il laissa sa phrase flotter, puis sembla se ressaisir. Il recula, remit sa sacoche en bandoulière, et son visage reprit son masque de médecin. « Je dois aller préparer une potion pour la Duchesse. Un calmant. Elle en a besoin. »
Il se détourna, mais Marguerite, poussée par une impulsion qu'elle ne s'expliqua pas, posa la main sur son bras. Il s'arrêta.
« Docteur. »
Il se retourna. Ses yeux étaient sombres, troublés, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, il semblait vulnérable.
« Vous êtes un homme bon », dit-elle simplement. « Et dans un monde où la bonté se fait rare, vous la portez comme un étendard. Merci. »
Il ne répondit rien. Mais dans le silence qui suivit, quelque chose passa entre eux — un accord tacite, la reconnaissance que leurs chemins s'étaient noués d'une façon que ni l'un ni l'autre n'avait prévue. Puis il hocha la tête et disparut dans la pénombre du couloir.
Marguerite resta là un long moment, la main encore tendue dans le vide, puis elle la laissa retomber lentement. La vérité, la voilà. Elle avait cessé de voir en lui un simple allié. Il était devenu autre chose, quelque chose qu'elle n'osait pas nommer.
Elle se secoua. Il y avait du travail. Lisette était introuvable. Claire était quelque part, peut-être en danger. Et la clé — cette fichue clé — finirait bien par la mener à quelqu'un. Elle repartit d'un pas décidé vers les appartements de la Duchesse, laissant le couloir vide derrière elle, avec, pour toute compagnie, la lumière grise d'une aube qui n'annonçait ni paix ni repos.
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