Le Poison Doré
Lire le chapitre 34: The Testimony
La pluie battait les vitraux de la chapelle royale quand Claire s'avança devant l'assemblée. Marguerite, debout derrière la Duchesse, retenait son souffle. La jeune servante, si frêle dans sa robe grise de couventine, semblait pourtant porter sur ses épaules tout le poids de la vérité.
Le Roi trônait en haut des marches, visage de marbre sous la perruque. À sa droite, Madame de Montespan feignait l'ennui. À sa gauche, Madame de Soissons, condamnée mais pas encore partie, rongeait son frein avec une dignité qui tenait du prodige.
— Racontez-nous, ma fille, dit le Roi d'une voix qui glaçait l'air.
Claire releva le menton. Marguerite vit ses mains trembler, mais sa voix resta ferme.
— Sire, je servais la Duchesse de Montfort depuis deux ans. Quand je découvris que ma maîtresse, la Duchesse, préparait son mariage, je fus joyeuse pour elle. Mais Madame de Soissons me convoqua en secret.
— Mensonge ! Madame de Soissons se leva d'un bond.
— Silence, ordonna le Roi d'un ton qui ne souffrait point de réplique. Et elle se rassit, blême.
Claire poursuivit. Le récit coulait, précis, terrible : les rendez-vous dans les jardins, les billets glissés sous les pots de myrte, l'ordre d'apprendre les horaires de la Duchesse, d'emprunter ses clés sous prétexte d'un oubli de linge. Madame de Soissons voulait un « accident de santé » avant les noces.
— Elle disait que le mariage avec le Baron de Lascaux unirait deux maisons qui devaient rester ennemies, que la paix entre elles ruinerait ses propres plans.
Un murmure parcourut l'assemblée. Marguerite vit la Duchesse blêmir sous le maquillage. Sa main se crispait sur le dossier du prie-Dieu.
Claire hésita, puis tira de sa poche une lettre. Scellée de cire noire, frappée du sceau de la Comtesse de Grant.
— Cette lettre, Sire, me fut remise par un serviteur de la Comtesse de Grant. Elle contenait des instructions pour Madame de Soissons. Je l'ai gardée en partant.
Le Roi fit un geste. Un garde s'empara du pli, le monta jusqu'au trône, brisa le sceau. Le silence était absolu. On n'entendait plus que la pluie et le souffle court de Madame de Soissons.
Le Roi lut. Ses yeux ne changeaient pas d'expression, mais Marguerite, qui le connaissait, vit une veine battre à sa tempe.
— Ceci, dit-il enfin, levant le papier, indique que la Comtesse de Grant et Madame de Soissons avaient monté ensemble un commerce d'élixirs mortels pour écarter les épouses trop ambitieuses, les héritières trop gourmandes, et les servantes trop curieuses.
— Sire, je proteste ! s'écria Madame de Soissons. Cette lettre est un faux ! Cette créature a été soudoyée par la Duchesse pour me perdre !
Mais le Roi tourna la lettre vers l'assemblée. La signature, au bas, portait une particularité que Marguerite connaissait : la Comtesse de Grant terminait toujours son nom d'une pleine de fantaisie, une boucle si particulière qu'on l'avait surnommée « l'anneau du diable » dans les salons.
Il était là. L'anneau du diable.
Le destin de Madame de Soissons fut réglé en moins d'une heure. Non point l'exil doux du Languedoc, mais la forteresse de Pignerol, où elle connaîtrait les murs humides et l'oubli. Quant à la Comtesse de Grant, déjà sous surveillance pour ses liens avec La Voisin, on la mena chez elle sous escorte. Elle serait jugée dans la semaine.
La Duchesse, déboutée de toute accusation, fut conduite hors de la chapelle au bras du Baron de Lascaux, son fiancé, qui la soutint sans une parole mais avec un regard que Marguerite nota distraitement. Quand ils sortirent, la foule murmura : la réhabilitation était complète.
Dans la galerie des Glaces, que l'après-midi pluvieux emplissait d'une lumière grise et laiteuse, Marguerite marchait derrière sa maîtresse quand Beaumont la rejoignit.
— Vous êtes pâle, dit-il à voix basse.
— C'est la lettre de la Comtesse de Grant, souffla-t-elle. Claire a dit qu'un serviteur de la Comtesse la lui avait remise. Mais pourquoi la Comtesse voudrait-elle perdre son alliée ?
Beaumont fronça les sourcils.
— Une trahison dans la trahison. Pour se blanchir, elle sacrifie Madame de Soissons. Elle rejette tout sur elle et garde les mains propres.
Ils marchèrent quelques pas en silence.
— Il y a autre chose, reprit Marguerite. Cette lettre que Claire a remise au Roi n'était pas celle que j'ai trouvée dans son prie-Dieu. Celle-là parlait d'un poison différent. Une autre formule. Qui la lui a réellement donnée ? Et où est Lisette, qui aurait dû venir témoigner aussi ?
Beaumont s'arrêta. Il sortit de sa poche un billet plié, du papier fin, presque transparent.
— Ce matin, j'ai trouvé ceci glissé sous la porte de mon cabinet. On me donne rendez-vous ce soir au Pont Royal. Si je ne viens pas seul, dit-il, l'écriture est exécrable, « le secret de la maison Sombre sera enterré, et la servante avec ».
Marguerite saisit le billet. La phrase était alambiquée, mais claire : quelqu'un savait qu'ils détenaient le registre de l'apothicaire. Quelqu'un voulait les rencontrer en privé.
— N'y allez pas sans moi, dit-elle.
— Marguerite, il pourrait s'agir d'un piège.
— Précisément. Le registre mentionnait d'autres clients, des noms que nous n'avons pas encore déchiffrés. Si quelqu'un sait que nous l'avons, c'est qu'il est au courant de choses que nous croyions secrètes. Je veux savoir qui.
Un laquais de la Duchesse s'approcha, salua.
— Mademoiselle, la Duchesse vous demande. Elle veut vous voir avant le dîner, dans ses appartements.
Marguerite hocha la tête. Elle se tourna vers Beaumont.
— Ce soir. Le Pont Royal. Je vous retrouverai après avoir vu la Duchesse.
— Marguerite, il y a une autre chose, fit-il, la voix soudain plus basse. Le registre, quand je le relisais cette nuit. Il y avait une page collée, dans la reliure, une page que l'apothicaire avait cachée. Je l'ai trouvée en déliant le cuir.
Il lui tendit un morceau de parchemin ancien, jauni, plié en huit.
Marguerite le prit. La première ligne comportait le sceau de la maison de Soissons. La seconde, une date : trois jours avant la mort soudaine de la première épouse du Baron de Lascaux, il y avait sept ans.
Sous la date, une phrase d'une écriture reconnaissable, petite et serrée :
« La future mariée s'est endormie. Préparer la suite. »
La suite.
Marguerite leva les yeux vers Beaumont, qui la dévorait du regard.
— La première épouse du Baron, murmura-t-elle. Ce n'est pas la Duchesse qui devait mourir. Ni même la servante. La cible était déjà atteinte, il y a sept ans. Et quelqu'un recommence.
Le parchemin brûlait presque dans sa main. La Duchesse l'attendait. Le Pont Royal les attendait. Mais entre les deux, une vérité venait de s'ouvrir, sombre et profonde comme un puits à Versailles : le poison n'avait jamais cessé de couler, et ceux qu'on croyait innocents portaient peut-être plus de sang que tous les coupables du royaume.
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