Le Poison Doré
Lire le chapitre 35: The Missing Apothecary
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La nouvelle parvint à Marguerite par le truchement d'un marmiton tremblant, tout juste échappé des cuisines du Châtelet. L'apothicaire Simon Vautrin, l'homme dont la main avait préparé les élixirs mortels, celui dont le nom ouvrait le registre des poisons, s'était évadé. On avait retrouvé son geôlier ligoté et bâillonné dans un cellier, la serrure de sa cellule forcée avec une précision qui sentait la complicité.
Marguerite était à la fenêtre de ses appartements, regardant les jardins se préparer pour la fête du soir. La nouvelle glaciale chassa toute beauté. Vautrin savait qui l'avait démasqué. Il savait que le registre était entre leurs mains, et ce registre ne portait pas seulement les noms de ses clients – il portait le sien, en lettres fermes et arrogantes.
*« S'il veut se venger, il ne visera pas la Cour, »* avait murmuré Beaumont en la quittant. *« Il visera celle qui a découvert son commerce. »*
La menace arriva au milieu de l'après-midi, glissée sous sa porte. Un morceau de parchemin rugueux, au pli net et à l'encre acérée. D'une écriture qu'elle ne connaissait pas, mais dont la phrase acheva de lui glacer le sang :
**« La nuit tombée sur les ors, vous verrez l'ombre de votre passé. Vautrin vous salue. »**
Elle ne le montra à personne. Que dirait-elle ? Que la peur la paralysait ? La Duchesse était enfin soulagée, libérée des soupçons. Ce soir, on célébrait la guérison de la princesse et la fin d'un long cauchemar. Marguerite ne pouvait pas – ne voulait pas – assombrir cette joie. Non qu'elle fût sotte. Elle glissa un petit couteau fin dans la poche de son tablier, et son cœur martela chacun de ses pas.
Les chandelles de cent bougies faisaient ruisseler la Galerie des Glaces. Les robes de satin tournoyaient comme des corolles de fleurs géantes ; le roi, bienveillant, s'approcha de la Duchesse pour la féliciter de sa santé retrouvée. Marguerite se tenait en retrait, l'œil aux aguets, consciente que chaque homme vêtu de noir dans la foule pouvait être son assassin.
C'est en guidant une servante qui portait un plateau de verres vers l'office qu'elle le vit.
Un laquais inconnu se tenait près de la porte des salons privés. Il avait la livrée des Montfort, mais sa figure – creusée, aux yeux trop rapprochés – elle l'avait vue dans le registre, au centre d'un portrait que Beaumont avait fait dresser du marchand de mort. Simon Vautrin.
Leurs yeux se croisèrent. Il sourit, lentement, sans chaleur. Puis il tourna les talons et disparut dans le couloir sombre qui menait vers les appartements de la Reine.
Marguerite ne réfléchit pas. Un bras ferme attrapa la main de la servante, déposa le plateau sur un guéridon de marbre. — *« Patiente ici, je reviens. »*
La voix de la servante protesta en vain ; Marguerite courait déjà.
Le couloir était étroit, tapissé d'une tenture de velours rouge sombre qui absorbait la lumière des rares appliques. Elle entendit un pas feutré devant elle, puis plus rien. Une porte claqua plus loin.
Elle poussa la porte. C'était un cabinet de débarras, lambrissé d'orme, qui sentait la cire et la poussière. Une silhouette se détacha de l'ombre de la porte, derrière elle. Un bras enserra sa taille, une main sale plaqua sur sa bouche l'odeur âcre du simple.
— *« La petite fouine, »* siffla Vautrin contre son oreille. *« Tu crois que des registres peuvent détruire un homme comme moi ? Ce commerce est plus vieux que Versailles, et plus profond que ses fondations. Tu aurais dû rester dans ta chambre, à repriser les rubans de ta maîtresse. »*
Marguerite lutta. Elle lui mordit la paume ; il jura, resserra sa prise. Le couteau glissa de sa poche, tomba sur le parquet avec un tintement clair. Il rit, un petit rire cassé, et il allait porter sa main libre à sa ceinture quand la porte du cabinet s'ouvrit toute grande dans un grincement de gonds.
Beaumont entra en trombe. Sa perruque était de travers ; dans sa main droite luisait la lame longue d'une épée de cour qu'il ne portait jamais. Ses yeux parcoururent la scène en un éclair et, sans un mot d'explication, il fendit l'air. La pointe de l'épée s'arrêta contre la gorge dure de Vautrin, juste assez pour y dessiner une perle de sang.
— *« Lâche-la. Maintenant. »*
Vautrin hésita. Le regard de Beaumont ne plia pas. La main de l'apothicaire se desserra ; Marguerite se dégagea d'un mouvement brusque et ramassa son couteau. Elle essuya la bave de sa bouche d'un revers de manche, le cœur cognant à lui briser les côtes.
Beaumont fit faire un pas de plus à la lame. — *« Le roi saura que son échappé bel exploit était grâce au geôlier acheté. Mais tu ne le reverras pas, Vautrin. »*
Vautrin cracha à leurs pieds, un jet d'écume noire. — *« Vous ne savez pas ce que vous tenez. Le réseau s'étend jusqu'aux marches du trône. Vous n'avez rien arrêté. Vous n'avez fait qu'ouvrir une porte. »*
— *« Alors nous connaîtrons ceux qui se cachent derrière. »* Marguerite parlait, mais sa voix tremblait encore. Elle se redressa, rajusta le bonnet de travers, et planta ses yeux dans ceux du marchand de mort. *« Et nous frapperons à leur porte, cette fois. »*
Un bruit de course se fit entendre dans le couloir. Des gardes parurent, menés par un officier essoufflé. Beaumont leur livra Vautrin sans le quitter des yeux, les instructions brèves. Marguerite ne les écoutait plus. Elle regardait la lame de son couteau, couverte de poussière d'orme, et la main de Beaumont qui, doucement, se posait sur son épaule.
Il était venu. Il savait, sans qu'elle lui eût rien dit.
— *« Vous saviez, »* murmura-t-elle simplement.
— *« J'ai reçu une menace pareille à la vôtre, un peu plus tôt. »* Il sourit, plus sombre que gai. *« Et je ne vous ai pas quittée de la soirée. Pour être honnête, je n'arrivais pas à vous quitter des yeux. »*
À travers la fenêtre du cabinet, les premiers feux d'artifice de la célébration montèrent dans le ciel violet de la nuit, teintant d'or les nuages au-dessus de Versailles.
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