Le Poison Doré
Lire le chapitre 36: The Aftermath of Danger
La chaleur du palais semblait s'être dissipée avec le tumulte de la nuit. Dans la salle des gardes transformée en prison provisoire, Vautrin était assis, les poignets liés, le visage marbré de bleus que Beaumont lui avait laissés. Marguerite se tenait devant lui, les bras croisés, les doigts encore tremblants de l'adrénaline qui coulait dans ses veines.
— Vous allez tout me dire, déclara-t-elle d'une voix qui ne souffrait aucune réplique. Chaque nom. Chaque livraison. Chaque fiole qui a traversé vos mains.
Vautrin cracha sur le sol, mais son geste de défi manquait de conviction. Il avait l'air d'un homme qui savait que sa partie était terminée.
— Vous croyez que cela changera quelque chose ? La cour a besoin de ses poisons autant que de son pain. On ne tue pas les puces avec des prières.
— Je ne parle pas de puces. Je parle de femmes empoisonnées pour des héritages. De servantes sacrifiées pour protéger des maîtresses. De personnes mortes pour que d'autres puissent régner.
Vautrin la regarda, une lueur d'amusement dans les yeux malgré sa situation.
— Vous êtes bien naïve, ma petite. Vous pensez que la Comtesse de Grant est le sommet de cette montagne ? Elle n'est qu'un relais. Une main qui transmet à une autre main. Et cette autre main...
Il s'interrompit, et Marguerite s'avança d'un pas.
— Cette autre main appartient à qui ? L'archiduchesse ? Madame de Maintenon ?
Il éclata d'un rire amer.
— Vous cherchez trop haut. Parfois, les poisons les plus mortels sont préparés par ceux qui les servent.
Beaumont s'approcha de Marguerite, la main discrètement posée sur son épaule.
— Il joue avec vous. Les prisonniers qui ont tout perdu aiment les derniers mystères.
— Je ne joue pas, docteur, répondit Vautrin. J'essaie seulement de rester en vie. Vous ne croyez pas que si je parle tout de suite, on m'étranglera dans ma cellule avant l'aube ?
Marguerite comprit soudain. Vautrin ne refusait pas de parler par loyauté. Il refusait de parler parce que sa vie en dépendait, même ici, même enchaîné.
Un garde ouvrit la porte et salua précipitamment.
— Mademoiselle Marguerite ! Le Roi vous demande immédiatement.
Elle échangea un regard avec Beaumont et suivit le garde dans les couloirs du château. Les torches jetaient des ombres vacillantes sur les tapisseries, et le claquement de ses pas sur la pierre lui semblait être le battement d'un tambour funèbre.
Dans le cabinet du Roi, Louis XIV était seul, debout devant une fenêtre ouverte sur les jardins noyés dans la nuit. Il ne se retourna pas immédiatement, et Marguerite attendit, le souffle court, sondant les ordres de l'étiquette.
— Mademoiselle, dit-il enfin sans se retourner. On me rapporte que vous avez capturé l'apothicaire qui vendait ses poisons aux plus grandes maisons de ma cour.
— À l'aide du docteur Beaumont, Sire.
— Oui. Le docteur qui trouvait des antidotes dans le même temps qu'il cherchait des assassins. Une occupation fort intéressante.
Il se retourna enfin, le visage aussi immobile qu'une statue de bronze.
— Vous avez été accusée de vol et de chantage. Vous avez été innocentée. Ma cour s'est couverte de honte devant cette femme que j'ai moi-même exilée. Je dois réparer cela.
Il s'approcha, sortit un document scellé de sa manche.
— Voici un pardon complet pour toutes les accusations qui ont été portées contre vous. Signé de ma main. Il ne vous sera plus jamais demandé de justification.
Marguerite avait les mains moites. Elle s'inclina profondément.
— Je ne sais comment vous remercier, Sire.
— En servant la Duchesse avec la même loyauté que vous avez montrée. Et en m'aidant à comprendre jusqu'où s'étend ce réseau.
Il marqua une pause.
— Vautrin doit me donner des noms. Plus que ceux que nous connaissons. Vous et le docteur Beaumont avez été plus efficaces que tous mes ministres. Ne vous arrêtez pas en si bon chemin.
Quand elle sortit du cabinet, elle avait la tête légère. Pardonnée. Récupérée. Réhabilitée. Mais le poids de la mission qui venait de lui être confiée lui serrait le ventre.
Beaumont l'attendait dans le vestibule, adossé à une colonne de marbre.
— Alors ? Le Roi vous a-t-il proposé une place dans sa garde personnelle ?
— Presque. Il veut que nous continuions à enquêter sur le réseau.
— Nous ? Il m'inclut dans cette faveur ?
— Je crois que vous n'avez plus le choix, docteur. Votre réputation de chasseur de poisons vous précède désormais.
Ils retournèrent vers les appartements de la Duchesse dans un silence complice. Ce silence qui s'était installé entre eux devenait de plus en plus habité, comme une pièce qui se remplit de meubles sans qu'on voie les déménageurs.
Il s'arrêta devant une petite alcôve ornée d'un portrait de saint Michel terrassant le démon.
— Marguerite. Il faut que je vous parle.
Elle leva les yeux, soudainement alerte.
— Je vous ai vue lutter contre Vautrin. Je vous ai vue affronter la mère de votre maîtresse devant toute la cour. Je vous ai vue prendre des risques que des officiers de l'armée royale n'oseraient pas prendre.
Elle voulut protester, mais il leva la main.
— Laissez-moi finir. Je ne suis pas un homme riche. Je n'ai pas de titre. Je viens d'une famille de médecins de province et je n'ai pour seul héritage que mes livres et mon habileté à guérir. Mais je vous aime.
Les mots résonnèrent dans le couloir désert, aussi nets qu'une preuve mathématique.
— Voulez-vous m'épouser ?
Marguerite sentit son cœur faire un bond désordonné dans sa poitrine. Elle avait imaginé cette scène des centaines de fois, même si elle se l'était interdite. Mais dans ses rêves, elle n'avait jamais pensé aux implications.
— Je... je ne peux pas vous répondre maintenant.
Il ne broncha pas. Son regard était calme, patient, celui d'un homme qui avait appris l'attente dans les chambres des malades.
— Je comprends. Mais je voulais que vous sachiez avant que le monde ne redevenu compliqué. Avant que nous ne nous perdions de vue dans ce labyrinthe de velours et de mensonges.
On entendit un bruit de pas derrière eux. Louise, première femme de chambre de la Duchesse, apparut l'air affairée.
— Ah, vous êtes là ! La Duchesse demande à vous voir immédiatement, Mademoiselle. Elle est dans son salon privé.
Marguerite suivit Louise, laissant Beaumont derrière elle avec sa demande suspendue comme une lettre non décidée. La Duchesse était assise dans un fauteuil près de la cheminée, ses joues mieux colorées qu'elles ne l'avaient été depuis des semaines. Le poison avait quitté son corps, et avec lui une partie de cette mélancolie qui la rongeait depuis l'exil de sa mère.
— Marguerite. Venez vous asseoir. On m'a raconté ce qui s'est passé ce soir. Vous avez capturé Vautrin ?
— Grâce au docteur Beaumont.
La Duchesse sourit, un sourire doux et légèrement malicieux.
— Le docteur Beaumont. Il me semble qu'il est beaucoup question de lui ces derniers temps dans vos aventures.
Marguerite rougit et baissa les yeux.
— Il m'a demandé en mariage.
Le silence dura quelques secondes. Quand elle releva la tête, la Duchesse avait les yeux brillants d'une affection que Marguerite n'y avait jamais vue.
— Et vous lui avez répondu quoi ?
— Que je ne pouvais pas. Je veux dire, je ne sais pas.
— Pourquoi ?
Marguerite chercha ses mots dans les braises de la cheminée.
— Parce que ma place est auprès de vous, Madame. Vous venez de traverser ce que personne ne devrait traverser. Vous êtes seule, votre mère... je ne peux pas vous abandonner maintenant.
La Duchesse se leva avec peine et s'approcha d'elle, posant une main légère sur son épaule.
— Marguerite. Vous m'avez sauvé la vie. Vous m'avez sauvé l'honneur. Vous m'avez donné plus qu'une servante ne doit jamais à une maîtresse. Mais je ne veux pas être votre prison.
— Madame...
— Écoutez-moi. Je ne suis plus la jeune femme fragile qui tremblait devant sa mère. J'ai vu ce que cette cour peut faire à ceux qui s'y accrochent trop fort. Je ne vous demande pas de rester à mon service éternellement. Je vous demande de vivre.
Elle avait les larmes aux yeux.
— Vous avez l'occasion d'aimer un homme qui vous voit comme une égale. C'est plus rare que tous les diamants de la couronne. Ne laissez pas passer cela par fidélité envers moi.
Marguerite sentit quelque chose céder en elle, un barrage qu'elle avait construit sans même s'en rendre compte.
— Mais le Roi m'a donné une mission. L'enquête sur le réseau...
— L'enquête peut continuer. Vous n'êtes pas obligée de choisir entre la justice et l'amour. Le docteur Beaumont vous accompagnera dans vos recherches, si je connais bien les hommes amoureux. Et moi, je serai simplement à côté de vous, comme vous avez été à côté de moi.
La Duchesse l'attira dans une étreinte que les codes de la cour auraient interdite entre une noble et sa servante.
— Allez le retrouver, Marguerite. Et si vous décidez de dire oui, je serai votre témoin.
Marguerite resta un long moment dans cette étreinte, le visage contre l'étoffe précieuse du corsage de sa maîtresse. Paris engloutie dans la nuit, les poisons qui coulaient encore dans les veines de la cour, les secrets qui pourrissaient sous les lustres de Versailles. Tout cela resterait. Mais pour une fois, elle pouvait choisir autre chose.
Elle sortit du salon et retrouva Beaumont où elle l'avait laissé, dans le corridor aux portraits de saints.
— Docteur.
Il se releva d'un coup, les yeux pleins d'une lumière qu'elle reconnaissait enfin.
— Marguerite.
— Vous ne m'avez pas laissé le temps de répondre, tout à l'heure. Vous étiez parti trop tôt.
— Je n'étais pas parti. J'attendais.
Elle sourit, sentant une chaleur monter en elle qu'elle n'avait jamais connue auprès de quiconque.
— Alors je réponds. Oui. Je vous épouse.
Il ne dit rien. Il la prit simplement dans ses bras, la serra contre lui avec une intensité que les convenances auraient désapprouvée, et elle ferma les yeux, entendant son cœur battre aussi fort que le sien.
À quelques pas de là, dans l'ombre d'une porte entrebâillée, Louise observait la scène. Elle referma doucement la porte et s'éloigna, les lèvres pincées. À la cour, rien ne restait secret longtemps.
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