Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 10: The Château
La nuit était tombée sur le château de Vaulx quand ils l'aperçurent entre les arbres, ses fenêtres hautes brillant d'une lumière dorée et artificielle. De la musique filtrait à travers les murs de pierre—un quatuor à cordes, quelque chose de doux et de triste qui semblait déplacé dans ce coin de Normandie occupée.
Jack s'accroupit derrière un buisson d'ifs taillés, les jumelles collées aux yeux. « On dirait une réception. »
Henri, accroupi à côté de lui, hocha la tête. « Le Baron organise toujours ses petites soirées. Il prétend que cela maintient les apparences avec les Allemands. »
« Ou que ça les divertit. »
Henri ne répondit pas. Jack savait ce que cela signifiait—Henri lui-même n'était plus certain de ce qu'il croyait à propos du Baron.
Ils avaient laissé leurs armes longues cachées à la ferme de Claire, ne gardant que des pistolets sous leurs vestes de travail. Jack portait des vêtements civils trop amples, le col de la chemise irritant son cou. Il se sentait nu sans son fusil.
« Comment on entre ? » demanda Jack.
« Par les cuisines. Le personnel nous prendra pour des domestiques venus aider pour la soirée. » Henri jeta un coup d'œil vers l'aile est du château. « Le bureau du Baron est au premier étage, à l'écart du bruit. Je le rejoindrai quand il pourra s'esquiver. »
« Et moi ? »
« Tu restes près de la grande porte. Si les choses tournent mal, si tu vois un geste— » Henri passa sa main sur sa gorge, un geste rapide et précis. « Tu tires. Tu ne réfléchis pas. Tu tires. »
Jack regarda le geste, le mémorisa. « Et si tu ne fais pas ce geste ? »
« Alors je serai peut-être en train de mourir sans avoir eu le temps de te prévenir. Dans ce cas, tu tires aussi. »
Ils longèrent le mur du domaine, restant dans l'ombre des chênes centenaires. Des voitures allemandes étaient garées dans la cour—des Opel et des Kübelwagen, propres et menaçantes. Une Mercedes noire, plus longue que les autres, portait un petit fanion à croix gammée sur son capot.
« Le commandant local est là », murmura Henri. « Le Hauptmann Brandt. Il a réquisitionné l'aile nord. »
« Il utilise le Baron comme hôte ? »
« Ou comme otage. »
Ils atteignirent une porte de service par laquelle des serveurs entraient et sortaient avec des plateaux. Henri saisit le bras de Jack. « Reste vivant. »
Puis il se fondit dans le mouvement, prenant un plateau vide des mains d'un domestique et se dirigeant vers l'intérieur avec une assurance qui forçait le respect. Jack compta jusqu'à dix et le suivit, baissant la tête, marchant avec la lassitude d'un homme qui porte des caisses depuis des heures.
La cuisine était un chaos orchestré de fumée et de cris étouffés. Personne ne le remarqua. Il traversa un corridor, passa devant une porte ouverte donnant sur un salon où des officiers allemands riaient autour d'une bouteille de cognac. L'un d'eux leva les yeux, et Jack soutint son regard un instant—juste assez pour paraître inoffensif—puis détourna les yeux, accéléra le pas.
Il trouva un renfoncement près de la grande porte d'entrée, derrière une statue de marbre représentant une nymphe. De là, il voyait l'escalier principal et le va-et-vient des invités. Des officiers, des collaborateurs, quelques femmes en robes de soirée qui semblaient appartenir à un autre monde, à un autre temps. Le quatuor jouait maintenant quelque chose de plus rapide, presque frivole.
Il attendit.
Cinq minutes. Dix. Il commença à se demander si quelque chose avait mal tourné quand il vit Henri descendre l'escalier—seul, le visage pâle, marchant trop vite. Jack se raidit, la main glissant vers son pistolet.
Mais Henri ne fit pas le geste.
Il traversa la foule sans la regarder, jusqu'à la statue. Il s'accroupit à côté de Jack, le souffle court. « Il est dans son bureau. Il m'attend. »
« Il t'a vu ? »
« Il a fait passer un mot par un domestique. Le code que nous utilisions—celui qui signifiait qu'il était en sécurité. »
« Tu lui fais confiance ? »
Henri ferma les yeux un instant. « Je lui faisais confiance. Je veux encore lui faire confiance. Mais il y a un officier allemand dans son bureau en ce moment. Brandt. Nous devons attendre qu'il parte. »
Jack risqua un coup d'œil vers l'escalier. « Et s'il ne part pas ? »
« Nous avons le temps. La soirée ne fait que commencer. »
Ils patientèrent encore un quart d'heure. Jack surveillait les mouvements, notait les sorties, les entrées. La plupart des invités étaient absorbés par la musique et le champagne. Personne ne les remarquait.
Puis un homme grand, aux cheveux argentés, sortit du premier étage, accompagné d'un officier allemand plus petit, à monocle. Ils descendirent l'escalier en conversant en français—l'Allemand parlait bien, avec un accent à peine perceptible. Le Baron, car Jack reconnut la prestance de l'homme, riait à quelque chose que l'officier venait de dire.
Il était à dix mètres d'eux.
Jack regarda Henri. Henri regardait le Baron avec une intensité douloureuse, cherchant un signe, une fissure. Le Baron ne regarda pas vers eux, mais sa main—sa main gauche, qui pendait le long de son corps—esquissa un petit geste. Deux doigts qui se touchent, puis qui glissent vers la hanche.
Henri expira. « C'est lui. C'est le code. »
« Le vieux code ou le nouveau ? »
« Le vieux. Le vrai. » Henri se leva. « Viens. Nous avons peut-être cinq minutes avant qu'il ne puisse s'éclipser. »
Ils montèrent par un escalier de service étroit qui sentait la poussière et la vieille peinture. Le bureau était au bout d'un couloir éclairé par des lampes à gaz—économie d'électricité en temps de guerre. Henri poussa la porte sans frapper.
Le Baron de Vaulx était debout devant une fenêtre donnant sur les jardins, un verre de calvados à la main. C'était un homme de soixante ans, élancé, avec un visage taillé comme de la pierre et des yeux qui avaient vu trop de choses. Il ne se retourna pas immédiatement. « Henri. Tu as failli ne pas venir. »
« J'ai failli ne pas te faire confiance. »
Le Baron se retourna. Il regarda Henri, puis Jack, et un sourire triste étira ses lèvres. « Tu as été sage. La confiance est devenue une denrée rare. » Il posa son verre. « Brandt est plus méfiant que les autres. Il me fait surveiller. C'est pour cela que je suis ici, "volontairement", dans cette maison. Je ne suis pas un collaborateur, Henri. Je suis un prisonnier avec un bon dîner. »
Henri avança d'un pas. « Alors tu sais ce qui se passe au pont. »
« Je sais qu'ils préparent quelque chose de grand. Je sais qu'ils attendent une pièce de Berlin—un détonateur. S'ils peuvent l'installer, le pont pourra sauter en trente secondes. » Le Baron regarda Jack. « Tu es l'Américain ? »
« Sergent Jack Calloway. »
« On m'a dit que tu étais tombé du ciel. » Le Baron esquissa un sourire. « Nous avons peu de temps. Brandt va revenir, c'est son habitude. Il vérifie que je n'ai pas disparu. Voici ce que je sais—et ce que je peux faire. »
Il traversa la pièce vers un tableau représentant une chasse à courre, le souleva d'un côté, révélant un coffre-fort encastré dans le mur. Ses doigts dansèrent sur la molette. « J'ai un arsenal dans la cave. Des explosifs, de la corde, des détonateurs—tout ce que nous avions caché avant l'invasion. Le code est simple : la date de la chasse. C'était notre jeu, Henri. Tu te souviens ? »
Henri sourit, une lueur dans les yeux. « Le 14 octobre 1937. La chasse où tu as tiré le cerf— »
« Et où tu m'as sauvé la vie quand mon cheval a trébuché. Oui. » Le Baron referma le coffre. « 14-10-37. C'est la combinaison. La cave est sous l'ancienne orangerie, à l'est du bâtiment principal. Il y a une porte dérobée au fond du potager. »
Jack nota l'information mentalement. « Et les plans du bunker ? Nous devons obtenir les dessins du réseau de démolition. »
Le Baron eut un mouvement de menton vers Henri. « Ton frère. Émile. »
Le visage d'Henri se figea. « Quoi ? »
« Il n'est pas seulement prisonnier au pont. Il travaille dans le bunker—ils l'utilisent pour la manutention, parce qu'il est fort et qu'ils pensent qu'il est trop brisé pour s'échapper. » Le Baron baissa la voix. « Il a vu les plans. Il les a vus, Henri. Il a dit aux autres prisonniers qu'il connaissait l'emplacement des commandes secondaires. Il est sous la garde directe de Brandt—pas seulement comme travailleur forcé. Comme témoin. Si tu veux les plans, tu devras passer par lui. »
Henri resta immobile, les poings serrés. « Il est vivant ? »
« Il était vivant il y a deux heures. Mon cuisinier fait livrer du pain au camp de travail. Il l'a vu. Il a l'air faible, mais vivant. »
Le Baron ouvrit un tiroir, en sortit une petite carte pliée. « Le réseau exact du pont. Chemins de patrouille, postes de garde, positions connues des mitrailleuses. C'est tout ce que j'ai pu rassembler—mes contacts dans la Résistance l'ont payé cher. »
Il tendit la carte à Henri, qui la prit comme on saisit un objet sacré. Pour la première fois depuis des heures, son visage se détendit. Mais le Baron leva une main. « Attends. Il y a autre chose. »
Il regarda vers la porte, tendant l'oreille. Des voix approchaient dans le couloir—des rires allemands. « Brandt revient. Il faut que vous partiez. Mais d'abord, souviens-toi de ceci, Henri. » Il saisit le bras de son ancien ami avec une force surprenante. « Émile sait quelque chose de plus. Il a découvert que le détonateur de Berlin n'est pas un simple composant. C'est un système complet de relais radio, intégré au réseau de commande. Quand ils le connecteront, le pont pourra être démoli à distance—depuis n'importe où dans la région du mur de l'Atlantique. »
Henri blêmit. « Ce n'est pas une destruction locale. C'est une cascade. »
« S'ils font sauter ce pont, ils ne s'arrêtent pas là. Ils feront sauter tous les ponts le long de la rivière. Nous ne parlons pas d'un seul accès coupé—nous parlons de toute la région isolée pendant des semaines, avec l'armée allemande libre de se regrouper autour de vos têtes de pont. »
Les pas étaient proches maintenant. Jack saisit le bras d'Henri. « Nous devons partir. »
Henri hésita, regardant le Baron qui l'observait avec une expression que Jack ne pouvait pas déchiffrer—peut-être de l'espoir, peut-être du regret. « Merci, Jean. »
Le Baron hocha la tête. « Accomplis ta mission, Henri. Pour Émile. Pour la France. »
Ils glissèrent par la porte de service au moment où Brandt entrait dans le couloir, sa voix grave portant à travers le bois. Jack ne se retourna pas. Ils descendirent l'escalier en courant, traversèrent la cuisine au milieu des cris des domestiques, et sortirent dans la nuit fraîche.
Ils couraient dans l'herbe humide, contournant le bâtiment vers l'ancienne orangerie. Derrière eux, la musique reprit—un adagio, lent et sombre.
Jack regarda la silhouette massive de l'orangerie se profiler, et la carte du Baron semblait brûler contre sa poitrine. Une nouvelle échéance venait de s'ajouter à celles qu'il connaissait déjà. La pièce de Berlin n'était pas qu'un simple détonateur.
C'était une clé.
Et s'ils ne parvenaient pas à ouvrir la voie avant qu'elle n'arrive, la rivière entière pourrait devenir leur tombeau.