Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 9: The Plan
La pluie avait cessé, mais l’air de la grange restait lourd d’humidité et de foin fermenté. Claire avait posé une lampe à huile sur une caisse retournée ; sa flamme dansait, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Jack s’accroupit, étala une carte militaire humide sur le sol et planta son doigt sur le pont.
— Voilà. Soixante-treize mètres de traversée sur quatre piles. Chaque pile est harnachée. On a compté les charges : quarante-huit en tout, réparties en ceinture sur les piliers et sous le tablier. Une seule mise à feu depuis le bunker nord, et tout ce qui nous sépare d’eux s’ouvre comme une porte de grange sous un bélier.
Henri se tenait debout près de la porte, les bras croisés. Il ne regardait pas la carte ; il regardait Jack.
— Tu parles comme un ingénieur, dit-il. Mais tu n’as pas d’outils. Et pas de temps pour en fabriquer.
— Alors on vole les leurs.
Jack releva la tête. La lueur de la lampe creusait les rides fatiguées de son visage, mais ses yeux étaient clairs, durs comme l’acier.
— On ne peut pas désamorcer quarante-huit charges à la main, même si on avait une journée entière. Chaque détonateur est câblé jusqu’au bunker. Le fil court sous la route, probablement enterré à vingt centimètres, ou alors dans un conduit le long de la rambarde. On ne le sait pas. On ne sait rien. C’est pour ça qu’on prend les plans.
— Et pour les plans, il faut passer par le bunker, dit Henri, d’une voix neutre.
— Non.
Jack se releva, épousseta ses genoux, puis écarta la carte d’un geste sec.
— Le bunker est l’objectif final. Mais avant, il faut nous armer. Tes charges de plastic, tes détonateurs, tout ce qu’on a planqué dans la ferme de Claire — c’est de la poudre à fusil face à ce qu’ils ont, hein ? On peut neutraliser le bunker avec ce qu’on a, mais si on rate, ils enfoncent le bouton et le pont explose pendant qu’on est encore dessus. Moi, je veux une chance de couper le réseau avant que ça arrive.
Henri laissa retomber ses bras.
— Tu veux davantage.
— Je veux les moyens de leur couper la main avant qu’ils la referment. Un détonateur à retardement, une seconde ligne de coupe, quelque chose qui les fasse réfléchir avant d’appuyer sur cette saloperie de gâchette. Le plastic que tu m’as montré — c’est assez pour souffler un camion, pas assez pour neutraliser un bunker renforcé.
Claire entra de la pièce voisine, portant un bol de café noir qui fumait. Elle le tendit à Jack, et pendant un instant, le silence de la grange ne fut rempli que par le crépitement de la lampe et le léger claquement de ses sabots sur le sol de terre battue.
— Tu es en train de lui demander la lune, soldat, dit-elle doucement. L’explosif, on peut en trouver. Quelques pains d’explosif militaire, peut-être une douzaine de détonateurs. Mais pas de quoi mener une guerre.
— Il ne le demande pas aux fermiers typiques.
Henri prit la parole, et sa voix avait changé. Elle était plus basse, plus prudente, comme s’il pesait chaque mot avant de le laisser sortir.
— Il le demande à celui qui tient encore le plus gros arsenal caché de la région.
Jack se retourna vers lui.
— Le Baron.
Henri fit un pas en avant, les yeux fixés sur le sol comme s’il pouvait y lire une réponse.
— Le château de Vaulx est bâti sur des caves gallo-romaines, anciennes carrières. Pendant la Grande Guerre, le Baron y a entreposé des munitions en contrebande pour l’armée française. Son père faisait de même — toujours du côté des armes qui n’étaient pas encore officiellement perdues. Les Allemands croient qu’ils ont vidé les lieux en quarante. Ils se trompent. Il reste une réserve, derrière un mur creux dans la cave à vin. Le Baron m’en a parlé quand il m’a caché en quarante-trois.
Jack décroisa les bras, songeur.
— Et il te la donnera, cette réserve ?
Henri releva la tête, et pour la première fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés, son regard hésita.
— Je pensais le croire. Avant.
— Avant quoi ?
Henri souffla, un son court qui ressemblait presque à un rire.
— Le fils de Vaulx est mort à Stalingrad — côté allemand. Le Baron a perdu ça. Il s’est replié sur son château, sur ses livres, sur les vestiges de son nom. Quand il m’a caché, j’ai pensé que c’était une dette, une vieille loyauté envers mon père, qui lui avait sauvé la vie dans les Vosges en dix-sept. Mais il y a deux mois, j’ai entendu dire qu’il recevait des officiers allemands à dîner dans ses salles, qu’il leur fournissait des chevaux, du vin de sa cave. Et quand j’ai envoyé mon frère Émile pour sonder l’endroit, il a trouvé une compagnie entière cantonnée dans l’orangerie. Une semaine plus tard, il était arrêté.
La grange retomba dans le silence. Claire se signa lentement, un geste automatique, sans quitter Jack des yeux.
Jack se massa la nuque et réfléchit en silence, les yeux rivés au plan.
— Un homme qui a protégé un résistant, qui a gardé un dépôt d’armes caché pendant quatre ans, et qui reçoit maintenant les Allemands à sa table. Soit il est devenu un lâche, soit il est le meilleur acteur de la péninsule. J’ai besoin que tu ailles le voir ce soir. Pas demain. Ce soir.
Henri haussa un sourcil.
— Ce soir ?
— Le patrol qui nous a croisés sur la route. D’ici l’aube, ils auront diffusé ma description à tous les barrages entre ici et Cherbourg. Dans vingt-quatre heures, ils vont quadriller ce secteur comme une couverture de troupe. Si le Baron est encore un ami, il faut le savoir maintenant, dans cette nuit, avant que les cartes ne soient brouillées par une trahison.
— Et s’il ne l’est plus ? demanda Henri à voix basse.
Jack croisa son regard, et il n’y avait aucune cruauté dans sa voix, juste un constat sec, presque fatigué.
— Tu m’as dit que si tu lèves la main d’une certaine manière, je dois tirer. Si le Baron est assis à table avec un officier allemand, et que tu lèves cette main, ce n’est pas lui que je viserai.
Henri soutient son regard. Les secondes passèrent. Claire s’approcha et posa délicatement sa main sur le bras de Jack.
— Émile est au pont, dit-elle doucement. S’il est vivant, il est là-bas, avec les autres hommes de la région, forcé à travailler sur le remblai ou à transporter des charges. Si vous ne passez pas par les plans, vous risquez de ne jamais savoir lequel de ces hommes est son frère.
Jack se tut. Le plan, jusque-là, avait été aussi net que les lignes d’un engagement sur une carte. Maintenant, il s’effritait au contact d’une donnée humaine qu’il ne pouvait pas prévoir.
— Émile, c’est le détonateur, finit-il par dire. Pas une pièce métallique. Un homme. Et si le pont est miné, les Allemands vont le garder sous la main, avec les ouvriers. Quand ils détonent, ils ne vont pas s’embarrasser à évacuer les prisonniers.
Henri pâlit.
Jack se pencha vers lui, la voix grave.
— Ce soir, tu vas voir le Baron. Tu prends ce qu’il te donne, ou tu apprends qu’il est perdu. Et demain soir, on frappe le bunker avant qu’ils aient l’occasion de presser le moindre bouton. Pas après. Avant.
Henri acquiesça lentement, comme si un poids venait de se poser sur ses épaules.
— Et si le Baron est compromis, demanda-t-il, qu’est-ce qu’on fait ?
Jack n’eut pas besoin de réfléchir.
— On prend le pont de force, au carburateur et au poing. On coupe les fils à la pelle si on doit. Et on prie pour que les Allemands dorment quand la première charge saute dans nos mains.
Il se baissa pour rouler la carte, puis la glissa dans sa veste. Quand il se releva, son regard était plus dur, plus fixe.
— Maintenant, finissons-en. Dans trente minutes, je veux être sur la route du château. Et cette fois, pas de détour, Henri. Pas de précaution de chasseur. On fonce.
Henri le dévisagea un long moment. Puis, presque malgré lui, il esquissa un sourire sec.
— Toi, tu n’es pas un observateur. Tu es un bourreau déguisé en éclaireur.
— Et toi, répondit Jack en prenant sa veste, tu es un chasseur qui va devoir apprendre à viser entre les yeux d’un fantôme qu’il a autrefois aimé.
La nuit les avala.