Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 12: The Hunt
L'eau glacée monta jusqu'à leurs poitrines quand ils s'enfoncèrent dans le marais. Derrière eux, les premières rafales de mitraillette déchirèrent la nuit, suivies de cris gutturaux. Les chiens n'étaient pas encore lancés, mais ils le seraient bientôt.
— Par ici, souffla Jack en tirant Henri par la manche.
Ils avancèrent courbés, les pieds s'enfonçant dans la vase, jusqu'à un bouquet d'arbres morts dont les racines formaient une cavité naturelle. Jack s'y glissa le premier, poussant Henri devant lui. Ils s'accroupirent dans l'obscurité fétide, l'eau à hauteur d'épaules, le souffle court.
Henri tremblait. Pas de froid — de rage.
— Le Baron...
— Tais-toi, murmura Jack.
Des pas lourds martelèrent la berge. Une torche balaya la surface de l'eau, dix mètres plus loin. Jack appuya sa main sur l'épaule d'Henri, le forçant à s'enfoncer davantage. L'eau les engloutit jusqu'au menton. Jack ferma les yeux, compta les secondes, écouta les voix.
— Deux directions possibles : la route du nord ou les marais.
— Ils sont partis vers le nord. T'as vu le sang ?
— C'est du sang allemand, imbécile. Le gars du château a cogné dur.
Jack ouvrit les yeux. Henri le fixait, ses prunelles sombres invisibles dans la pénombre, mais sa mâchoire crispée racontait tout. Le Baron entre leurs mains, recroquevillé dans sa robe de chambre, emmené sans un mot.
La torche s'éloigna. Les pas refluèrent vers la route.
Ils restèrent immergés jusqu'aux épaules une heure encore, le temps que les camions s'éloignent et que la nuit retombe dans un silence boueux. Jack sortit le premier, grimaçant — l'eau avait trouvé une entaille à sa hanche, souvenir du fil barbelé du château. Il s'étendit à plat ventre sur une butte d'herbe, le regard fixé sur le ruban de la route, là-bas, entre les arbres.
Henri s'assit lourdement, jambes molles dans l'eau, tête baissée.
— C'est ma faute, dit-il enfin.
Jack ne répondit pas. Il observait un point lumineux, loin à l'ouest — la façade du château, probablement. Éclairée. Guidée.
— Il m'a caché, pendant deux ans, reprit Henri. Quand les Allemands ont réquisitionné tout le village et que tout le monde me connaissait, il n'a pas hésité. Il m'a donné une chambre sous les toits, m'a nourri, m'a menti aux patrouilles quarante fois. Il m'a dit qu'il le ferait pour n'importe quel résistant. Et moi, je l'ai laissé partir ? Non, je l'ai *conduit* vers sa perte.
— On n'avait pas le choix.
— On avait toujours le choix, Sergeant. On aurait pu attendre, observer, trouver un autre moyen.
Jack se tourna enfin. Dans la nuit, le visage d'Henri n'était qu'un masque d'ombres, mais sa voix portait tout le poids de sa culpabilité.
— Un autre moyen ? On a trente-six heures avant que le relais radio arrive de Berlin. Trente-six heures avant qu'Émile et tous les autres, dans les trois vallées, puissent être volatilisés depuis une simple table de commandement. On n'a pas le temps pour la manière douce.
— Et tu en as tué un, cette nuit. Un homme.
— Un soldat allemand.
— Un homme, quand même. Qui aurait peut-être une mère, une femme, des enfants.
Jack se releva d'un bloc, l'eau gouttant de ses vêtements trempés.
— Tu veux que je pleure sur lui ? Il nous aurait tiré dessus si je lui en avais laissé l'occasion. Il tirait déjà, Henri. J'ai juste tiré plus vite.
Henri se leva à son tour, sans le regarder. Il fit quelques pas dans la boue, s'arrêta.
— Tu sais ce que je ressens quand je te regarde ? demanda-t-il.
Jack essuya son visage, regarda le sang mêlé à l'eau sale tacher sa manche.
— Dis toujours.
— Je vois l'Américain qui vient libérer mon pays, mais je vois aussi l'homme qui marche sur un chemin tracé d'une seule ligne droite. Avant moi, avant Claire, avant Émile même. Avant les vivants. Ta mission, c'est ton dieu, Jack Calloway. Et quiconque se met en travers n'est rien d'autre qu'un obstacle.
Le silence dura. Un oiseau de marais cria quelque part, une plainte âpre et brève.
Jack pensa à son sergent-chef, qui lui avait jeté la jumelle au visage en lui disant : *"Ton job, c'est observer. Tu n'es pas là pour que les Allemands meurent — t'es là pour que les nôtres survivent."* Il pensa aux quarante heures sans sommeil avant le saut, au lieutenant Wilkes qui lui avait serré la main en disant *"Rentre vite"* — et qui était rentré dans une boîte, la semaine suivante, atterrée près de Sainte-Mère-Église. Il pensa aux cartes, aux heures passées à mesurer la portée de cette foutue goupille à la jumelle, à se dire qu'il la verrait exploser de loin, sans risquer sa peau.
Une ligne droite. Oui, c'était une ligne droite. Et elle menait tout droit à ce pont, à l'aube, au cœur du dispositif allemand.
— Tu te trompes, finit-il par dire.
Henri releva les yeux.
— Non ?
— Non. Ma mission, elle a changé. Elle a commencé à changer quand j'ai enterré Wilkes sous la pluie, avec les balles qui sifflaient encore. Quand j'ai vu ce que ces salauds ont fait dans la ferme, là-bas. Quand je t'ai vu tremper dans cette eau, ici, en pensant à un Français qui t'a caché deux ans plutôt qu'à tous les soldats que tu as pas pu tuer. Je suis pas la ligne droite. La ligne droite, elle a sauté le soir où je t'ai rencontré dans les bois.
Henri ne répondit pas aussitôt. Il regarda la route, le château, les lumières lointaines.
— Alors pourquoi tu continues ? demanda-t-il. Si t'es pas la ligne droite, pourquoi tu t'accroches à ce pont comme un chien à un os ?
Jack s'approcha de lui, planta ses brodequins dans la vase.
— Parce que sans ce pont, des milliers de gosses débarqueront sur la plage tous les jours, et des milliers d'autres les remplaceront, et je connais déjà leurs noms, je les connais, je les ai vus, Henri. Ils sont jeunes, ils sont sales, ils ont peur, et certains parlent français avec un accent de Brooklyn. Et moi, je suis là-haut, dans les collines, avec une paire de jumelles, en train de regarder l'eau glacée monter autour de leurs épaules.
Henri le dévisagea un long moment. Ses yeux s'adoucirent, presque imperceptiblement.
— Tu ne veux pas être la ligne droite, dit-il. Tu veux juste être le type qui trace le chemin pour les autres.
— Ouais. Un truc comme ça.
Un coup de feu, au loin. Puis deux, rapprochés. Quelque part vers la ferme du Baron.
Ils s'accroupirent instinctivement, le souffle suspendu. Le silence revint, lourd, zébré de couinements d'insectes.
— Ils tirent sur les ombres, diagnostiqua Jack.
— Et ils trembleront à chaque ombre jusqu'à l'aube, ajouta Henri. Brandt ne va jamais laisser une seule pierre dans cette vallée sans la retourner.
— Alors on ne peut plus se cacher éternellement. Et je suis à court de munitions. Toi aussi.
Henri hocha lentement la tête, contre toute attente. Il regarda une dernière fois vers le château, puis acquiesça, résolus.
— Il y a quelqu'un, dit-il. Une personne qui dirigerait la Résistance vers le nord, entre les deux rivières. Le père Muller. Un prêtre. Son église se trouve à quinze kilomètres d'ici, au cœur des bois — un endroit qu'ils n'ont jamais fouillé, trop malsain. Il a aidé à cacher des Juifs, des aviateurs, des familles entières. Depuis le début.
— Un prêtre ?
— Un homme de foi, Jack. Qui pense que la libération est une promesse de Dieu. Il sait où sont les combattants qui ont arrêté de se battre. Il saura nous y conduire.
Jack examina la proposition, pesa ce qui lui restait d'options. Il n'avait plus grand-chose. Une poignée de cartouches dans sa Thompson, deux chargeurs pour son colt, zéro certitude sur les plans de démolition, un Baron arrêté, un bunker surveillé de près, et une aube qui approchait comme une lame.
— Alors nous irons chez le prêtre, dit-il. Mais on ne reste pas. On trouve les gars, on prend ce qu'ils ont de munitions, et on file avant que Père Muller ait fini sa bénédiction.
Henri laissa échapper un rire bref, presque malgré lui.
— Le Baron ne pensait pas que tu avais de la poésie, Sergeant.
— J'ai du pragmatisme, pas de poésie.
— C'est ce que je disais : tu changes, quand même.
Jack sourit dans le noir — un sourire sans joie, mais un sourire quand même. Il tendit la main ; Henri la serra, brièvement, fort.
Ils se mirent en marche vers le nord, quittant le marais pour une langue de terre sèche. Derrière eux, les lumières du château puisèrent lentement toute leur intensité dans la nuit obscure. Ils entendaient encore les aboiements, au loin, qui cherchaient une piste.
Jack connaissait le chemin. Il ignorait seulement s'il sortirait de cette nuit pour voir l'aube.
Il marcha plus vite. Henri suivit.
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