Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 13: The Priest
L’aube n’était pas encore tout à fait levée quand Henri poussa la porte de la sacristie. L’odeur de cire froide et d’encens vieilli s’en échappa, un contraste brutal avec l’humidité fétide des marais qu’ils venaient de quitter. Jack s’arrêta sur le seuil, le souffle court, son épaule encore courbaturée par la course forcée contre les patrouilles.
— Il s’appelle Muller. Père Muller, chuchota Henri en s’effaçant pour laisser passer Jack. Il connaît les fermes, les cachettes à l’ouest. Si quelqu’un sait où sont passés les gars du maquis, c’est lui.
Jack balaya la pièce du regard. Un calice renversé sur le linge sale, des bréviaires empilés n’importe comment. Le désordre d’un homme seul, ou d’un homme pressé.
— Et tu lui fais confiance ?
— Je lui faisais confiance pour enterrer mon père. Pour nourrir ma mère quand les Boches réquisitionnaient tout. Il a hébergé un aviateur anglais en quarante-trois.
— Jusqu’à ce que quelqu’un le dénonce ?
Henri ne répondit pas. Il s’avança vers une porte basse, derrière l’autel, et l’ouvrit sans frapper.
Le prêtre était là, petit, les mains osseuses posées sur sa Bible, comme s’il attendait. Une lampe à pétrole l’éclairait de biais, creusant son visage en reliefs de crainte. Mais il se leva vite, trop vite, et son regard sauta de Henri à Jack, puis revint, la pupille effilée comme celle d’un félin pris en faute.
— Henri. Mon enfant. Je priais pour toi. Les gendarmes allemands sont passés hier soir. Ils cherchaient deux hommes. J’ai dit que je ne savais rien.
Henri expira longuement, la tension de ses épaules retombant d’un cran.
— Père, nous avons besoin de vous. Les hommes du maquis, ceux du secteur de Brévands — ils ont cessé toute opération depuis dix jours. On m’a dit que vous saviez où ils se replient.
— Replient ? répéta le prêtre. Henri, mon enfant, les choses ont changé. Brandt a fait pendre trois villageois sur la place de Carentan la semaine passée. Les hommes ne se cachent pas. Ils se terrent.
Jack s’appuya contre le mur, laissant le dialogue aller. Il n’aimait pas la sueur luisante sur ce front, ni les doigts qui ne cessaient de tourner les pages de la Bible, sans jamais avancer d’une ligne.
— On a besoin d’eux, insista Henri. Le pont. Il faut le tenir. Les Boches l’ont miné jusqu’aux piliers. Et la pièce qui vient de Berlin…
— Coffre fort sous l’autel. Voilà la planque. Les hommes s’y rejoignent la nuit, depuis trois jours. Vous y trouverez qui vous voulez.
Il le dit trop vite. Comme on se débarrasse d’une arme brûlante. Jack continua de fixer la petite porte cochère éclairée d’un rai de lune sale.
— On y va, trancha-t-il en prenant Henri par le bras.
Il fallait quitter ça. Cette église. Ce prêtre qui suait la peur comme on sue la fièvre.
Mais la porte derrière eux s’ouvrit à la volée, et le fracas des bottes sur les dalles de la nef résonna avant même qu’il ne fasse demi-tour.
Trois hommes. Costumes noirs de la Gestapo. Officiers sans insignes, chacun avec une P38 à la ceinture. Et derrière eux, deux Feldgendarmen appuyés sur leurs carabines.
Le prêtre s’était reculé, sa Bible toujours ouverte comme un bouclier.
— Je leur ai dit que vous viendriez. Je leur ai dit que vous seriez seuls.
La voix de Muller se brisa sur la fin. Il était un homme foutu, pris entre deux feux, et il avait choisi le côté qui promettait de ne pas le pendre.
Henri bondit. Jack cria son nom — un réflexe muet — mais déjà le Français basculait par-dessus le banc de bois, attrapait le prêtre par la soutane et l’entraînait en arrière comme un bouclier humain entre lui et les pistolets. Une rafale claqua, sèche. Les fenêtres de la nef se brisèrent dans une pluie d’éclats de verre et de fumée.
Jack plongea derrière le pilier de pierre, sa main droite trouvant déjà le pistolet de récupération passé dans sa ceinture. Il riposta sans viser — trois coups, larges, pour faire baisser les têtes — puis il vit Henri qui tirait le vieux prêtre dans le renfoncement de la sacristie, sa boîte de munitions refermée d’un geste sec.
— Pars ! lui hurla Henri. Par-derrière ! Ils ont cerné la route.
Jack roula, culbute maladroite, une douleur blanche lui scia l’épaule droite — il n’avait pas vu le tireur tapi dans l’ombre du côté du confessionnal. Le coup était parti de si près que son manteau fuma encore. Le sang filtra en chaleur lente dans sa manche.
Il n’eut pas le temps de comprendre. Henri tira le prêtre devant lui, passe impossible, déchirée d’un éclair de poudre, et ils passèrent sous le linteau de la petite porte basse qui menait droit aux champs derrière l’église.
La course dans l’aube naissante fut brutale, silencieuse. Jack sentit le poing rougi de sang battre dans sa manche. Derrière eux, les chiens aboyaient déjà. Et au loin, très loin, un sifflet germanique éventrait la brume.
Quand ils se jetèrent dans le fossé boueux, entre deux haies mortes, Jacks laissa échapper un souffle rauque. Son épaule le brûlait comme un fer à braise.
Henri s’était arrêté, lui aussi, au fond du fossé. Il ramassait des paquets de vase sur son visage. Il regarda Jack — lui, debout, blessé, haletant, conduit par un traître — et ses yeux, bleus comme un jour d’hiver, avaient perdu toute leur innocence.
— Il savait. J’aurais dû savoir qu’il savait.
Jack s’affaissa contre la terre grasse. Une torpille d’acier s’était logée sous son omoplate. Et dehors, roulant sur la route, unique et sinistre, un bruit de moteurs : les SS arrivaient.
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