Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 15: The Radio
La ferme sentait le foin rance et le lait aigre. Les volets claquaient contre les murs sous un vent qui annonçait l’orage, et Jack s’appuya contre le chambranle de la porte, la main pressée sur son épaule bandée. La douleur irradiait jusqu’à sa mâchoire, mais il ne dit rien.
Henri, accroupi près d’une cheminée éteinte, souleva une latte du plancher. Il en tira une valise de cuir noir, poussiéreuse, et l’ouvrit sur la table de la cuisine. Un poste émetteur-récepteur, modèle SCR-284, étalait ses cadrans et ses câbles comme un insecte mort.
— Le père Muller ne connaissait pas cette planque, dit Henri, plus pour se convaincre que pour informer Jack. C’était le dépôt de mon cousin, avant qu’il ne parte pour Alger.
Jack s’approcha, la bouche tordue par l’effort. Son épaule le lançait à chaque pas.
— Il faut que ça marche.
Henri brancha les accumulateurs. Une lampe verte vacilla, puis s’installa dans un ronronnement sourd. Jack s’assit lourdement sur une chaise de paille, sortit de sa poche un carnet gras de sueur, et épela les fréquences de sa mission initiale. Le combiné était froid contre son oreille.
Il tourna le bouton. Des parasites, de la friture, la voix lointaine d’un opérateur allemand qui testait une ligne. Il ajusta, recommença, la sueur coulant dans son cou.
— Ici Faucon Bleu, appela-t-il, la voix rauque. Faucon Bleu appelle Nid d’Aigle. Répondez. Répondez.
Le silence crépita. Henri s’assit en face, les coudes sur les genoux, les yeux fixés sur la radio comme sur un crucifix.
— Faucon Bleu, ici Nid d’Aigle. Vous êtes faible. Passez.
Jack ferma les yeux, concentré. Il parla vite, en phrases hachées, décrivit la position du pont, le schéma de démolition vu dans le bunker, la coordination par relais radio entre les ponts de la région. Il mentionna le baron, la cave, le béton armé, le mécanisme de double détonation.
La réponse mit une éternité à venir. Une voix fatiguée, celle d’un opérateur qui n’avait pas dormi depuis deux jours, grésilla dans le combiné :
— Compris, Faucon Bleu. Vous êtes notés. Tout l’estuaire est verrouillé par nos bombardiers. Tenez votre position. Ne laissez pas les Allemands renforcer le pont avant l’aube.
Jack serra le combiné.
— Nid d’Aigle, j’ai besoin d’un appui. D’un parachutage, d’une diversion, de quelque chose. Le pont est miné, l’ennemi est en alerte, et j’ai un homme blessé.
La voix hésita.
— Faucon Bleu, la zone est en feu. Les batteries côtières tirent sur nos planeurs, les paras sont dispersés de Caen à Valognes. Je ne peux pas vous promettre un chat. Mais tenez ce pont. S’il saute, la VIIe armée passe derrière nos lignes avant le débarquement principal.
Jack laissa le silence peser. Il regarda Henri, qui n’avait pas compris toute la conversation mais devinait le sens.
— Tenu. Faucon Bleu, terminez.
Il coupa la communication. Le ronronnement de la radio sembla soudain plus fort dans le silence de la cuisine. Henri se leva, sortit sur le pas de la porte, regarda la nuit.
— Aucun soutien, dit-il sans se retourner.
— Aucun avant l’aube, corrigea Jack. Peut-être.
— Peut-être, c’est le mot que les morts utilisent.
Jack se leva, grimaça. Son épaule était raide, sa chemise collait à la plaie.
— Le pont. On peut le sauver sans eux. Il faut extraire les charges, couper les lignes, neutraliser le relais radio.
— Le relais est dans le bunker, avec Émile.
— Alors on va au bunker.
Henri se tourna. Dans la pénombre, son visage était un masque de fatigue et de colère.
— Tu es blessé. Les SS ratissent toutes les routes entre ici et le pont. Muller nous a vendus, les maquisards ont fui. On est deux hommes contre une armée, et tu me parles de marcher sur le bunker ?
Jack s’adossa au mur, respira lentement.
— Donne-moi une autre option, Henri.
Le Français ouvrit la bouche, puis la referma. Dans la cour, un coq chanta, cri absurde au milieu de la nuit. Jack fouilla dans sa poche et en sortit la montre de son père. Le verre était fêlé, l’aiguille des minutes bloquée. Il la posa sur la table, entre deux miches de pain rassis.
— Mon père l’a portée à Verdun. Il disait qu’elle s’arrêtait chaque fois qu’un de ses hommes mourait. Il l’a donnée à ma mère en disant qu’elle s’était arrêtée à la dernière seconde de la guerre.
Henri fixa la montre sans la toucher.
— Elle tourne, maintenant.
— Elle tourne. Je l’ai remontée le soir du parachutage. Je n’ai pas l’intention qu’elle s’arrête ici.
Le vent frappa les volets et une pluie fine se mit à tomber. Henri sortit, les épaules sous l’averse, le visage levé vers le ciel noir. Jack le rejoignit sur le seuil.
Les phares éclairaient le chemin, là-bas, entre les arbres. Une file de motos et de véhicules blindés avançait à vitesse réduite, dans leur direction.
Henri souffla, se retourna vers la maison.
— Ils ont le miaulement. Le chemin de la ferme.
Jack jeta un regard autour de lui. La campagne était nue, les champs hachurés par les clôtures. Pas de haies assez denses, pas de bois assez profond. La pluie renforçait, tambourinait sur le toit.
Henri attrapa la valise radio, la jeta sur son épaule.
— Suis-moi. Il y a une fosse à betteraves derrière la grange.
Ils coururent à travers la boue, Jack la mâchoire serrée contre le choc de chaque foulée. La fosse était un trou carré tapissé de sacs de jute, à moitié rempli d’eau croupie. Henri poussa Jack dans les bras, sauta à sa suite, et tira une plaque de bois au-dessus de leurs têtes.
Ils attendirent. Les moteurs enflèrent, les phares balayèrent la grange, puis le pas de porte. Des voix allemandes, brèves, sèches, puis le bruit de la maison fouillée. La radio qu’ils avaient laissée, branchée, sur la table.
Un cri. Une bouteille brisée.
— Ils la trouvent, dit Jack dans un souffle.
Henri posa une main sur son bras, silencieux.
Un claquement sec, puis une explosion sourde. La ferme s’enflamma ; les flammes éclairèrent les interstices de la plaque au-dessus d’eux. Une odeur de mazout et de bois brûlé filtra dans la fosse.
Ils restèrent là, dans l’eau putride, pendant des heures. La pluie éteignit les braises. Les voix s’éloignèrent vers le sud. Au matin gris, Henri souleva la plaque. La maison n’était qu’un tas de poutres noircies.
Le pont était encore debout, là-bas vers l’est, invisible mais présent. Le grondement lointain de l’artillerie avait forci.
Jack s’extirpa de la fosse, tituba. Henri l’attrapa avant qu’il ne tombe.
— Tu brilles, dit Henri. Tu vas brûler de fièvre d’ici ce soir. On ne marchera pas loin.
Jack essuya la pluie de son visage.
— Alors on marche ce matin, et on ne s’arrête pas.
Soudain, un bruit mécanique déchira le silence : un moteur de moto, tout proche, qui ralentit au niveau du chemin brûlé. Un soldat casqué s’arrêta, coupa le contact, écouta. Il regarda vers les ruines, puis vers la fosse, sans la voir.
Henri avait tiré son couteau, le regard figé.
— Il est seul, souffla Jack.
Henri hocha la tête. Le geste silencieux fit couiner sa botte sur une pierre. Le soldat se retourna, lentement.
Il souleva sa parabellum.
Jack comprit, dans l’éclat du métal, qu’il n’atteindrait pas son revolver assez vite — et que la seule chance qu’ils avaient était que la douleur le rende plus rapide qu’il ne l’était jamais.
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