Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 16: The Convoy
L'aube grise se levait sur la campagne normande quand Jack l'aperçut depuis la crête, à travers la brume qui s'accrochait encore aux fossés. Il s'accroupit, la main pressée contre son épaule bandée, et plissa les yeux.
— Là-bas, murmura-t-il. Dis-moi ce que tu vois.
Henri s'allongea près de lui, la jumelle collée à l'œil. La colonne avançait lentement sur la route départementale, à environ deux kilomètres au sud. Six camions Opel Blitz, deux véhicules de commandement, et une demi-douzaine de motos en éclaireurs. Ils roulaient vers le nord-est, vers le pont.
— Ils renforcent la garnison, dit Henri. Ou ils apportent du matériel.
— T'as vu les caisses sur les plateaux ?
Henri ajusta la mise au point. Les camions étaient bâchés, mais l'un d'eux avait perdu sa toile à l'arrière. Des caisses de bois empilées, alignées avec une précision militaire. Des caisses identiques à celles qu'il avait vues dans la cave du Baron.
— Les explosifs, souffla Henri.
Jack hocha la tête, les mâchoires serrées. La fièvre lui brûlait la peau, mais son esprit restait clair.
— C'est pas une garnison qu'ils renforcent. C'est le pont qu'ils veulent rendre inratable. La première charge suffisait pas. Ils en amènent trois fois plus.
— Et si on ne les arrête pas, même si on atteint le pont et qu'on neutralise le détonateur principal, ils pourront repasser avec leurs détonateurs de secours.
— Exactement. On a besoin du maquis. Mais on a besoin de quelque chose d'autre, aussi.
La toux le secoua. Une toux grasse, profonde, qui lui arracha une grimace. Il cracha dans l'herbe. Le filet rouge qui accompagna le crachat ne lui échappa pas.
Henri baissa la jumelle et regarda son compagnon.
— Il faut arrêter cette colonne avant qu'elle n'atteigne le pont.
— Avec quoi ? On a deux fusils, un pistolet, et le couteau de ton père. On est deux, et l'un de nous a une épaule qui le tue à petit feu.
Henri se tut un instant. Le bruit des moteurs en contrebas s'amplifiait par intermittence quand le vent tournait.
— Tu te trompes sur un point, dit-il enfin.
— Lequel ?
Henri sortit de sa poche un morceau de papier froissé, une carte grossièrement dessinée, des annotations au crayon qui couraient dans les marges.
— Émile avait préparé ça. Avant d'être pris. La planque de la ferme Godard a bougé après la trahison de Muller, mais il y a une autre option. Une ferme abandonnée à trois kilomètres d'ici. Elle appartient à une famille qui a fui en Angleterre en 40. Les maquisards s'y retrouvent quand les caves sont compromises.
— Et tu comptes leur demander de nous aider à arrêter six camions remplis de soldats ?
— Non. Je compte leur demander de nous aider à faire sauter l'un d'eux.
Le plan d'Henri était simple dans ses principes, effrayant dans ses implications. Un seul camion, porteur des explosifs. Une section de la colonne qui s'arrêterait pour sécuriser le périmètre. Un moment de chaos. Et pendant ce chaos, ils récupéreraient ce dont ils avaient besoin — des fusils, des grenades, des détonateurs — et ils en priveraient les Allemands.
Le camion ne serait pas un obstacle. Ce serait une opportunité.
Ils descendirent de la crête à travers un bois de bouleaux. Jack avançait en serrant les dents, chaque foulée lui envoyant une décharge douloureuse dans l'épaule. Il refusait l'aide de son compagnon, mais il vit dans le regard d'Henri la même inquiétude que celle qui le rongeait.
Ils atteignirent la ferme abandonnée une heure plus tard. Les bâtiments de pierre grise s'élevaient à l'orée d'un champ retourné depuis longtemps, les toits affaissés, les fenêtres remplacées par des planches mal clouées. Aucune fumée. Aucun signe de vie.
Henri poussa la porte de la grange et émit un cri feutré, modulé — le cri d'une chouette, perdu dans le vent qui gémissait contre la façade.
Une minute s'écoula. Puis une trappe s'ouvrit dans le sol de la grange, et une femme émergea, un fusil Lebel à la main. Elle avait des cheveux noirs tirés en arrière, un visage aux pommettes hautes, des yeux gris qui parcoururent les deux hommes avec une méfiance féroce.
— Henri, dit-elle. Tu es vivant.
— Claire. La trahison de Muller nous a chassés vers l'ouest. Le Baron est arrêté.
Claire cracha par terre. Elle descendit de l'échelle, fit signe à quelqu'un en dessous, et deux hommes émergèrent à leur tour.
— Nous avons vu la colonne, dit-elle. Allemands, vers le nord. Vous les avez suivis ?
— On les a précédés, dit Jack. Ils portent assez d'explosifs pour faire sauter le pont trois fois.
Claire l'étudia. Son regard s'attarda sur la tache sombre qui grandissait sur son épaule.
— Tu as besoin d'un médecin, pas d'une guerre.
— La guerre est venue avec moi, dit Jack. Le médecin attendra.
Un sourire étrange — presque admiratif — courut sur les lèvres de Claire.
— Il a du cran, dit-elle à Henri. On va lui trouver de quoi se battre.
— On n'a pas de munitions pour un conflit ouvert, dit l'un des hommes, un petit brun nerveux nommé Marcel. Mais on a du plastic, des détonateurs, et un champ de mines posé par la 716e division qu'on a réussi à déterrer sans le faire exploser.
Jack se tourna vers Henri, un éclat dans ses yeux fiévreux.
— Ça peut marcher. Si on peut retarder la colonne, les forcer à s'arrêter en terrain découvert...
— Et pendant qu'ils s'arrêtent, dit Claire, je connais le terrain entre ici et le pont. Les marais à l'est sont praticables à deux endroits seulement, et les Allemands ont miné l'un des passages. L'autre est à cinquante mètres d'une casemate.
— Tu connais cette zone aussi bien que ta poche ?
— Mieux, dit-elle. J'y ai grandi.
Henri les regarda tour à tour. Puis il sortit la carte d'Émile et la posa sur un établi poussiéreux.
— Alors voilà ce qu'on va faire.
Il commença à tracer le plan avec son index, sa voix devenue basse, précise, remarquablement calme pour un homme qui avait passé la nuit à fuir. Il parlait de la route, du virage en épingle à cheveux à l'approche des marais, de la décharge où les camions devraient ralentir à dix kilomètres à l'heure. Jack écoutait, mais la fièvre lui voilait les bords de la vision, et il obligeait ses yeux à se concentrer sur les lignes au lieu des taches noires qui dansaient.
Il y avait trop de choses à faire avant l'aube : retarder la colonne, choisir le bon camion, récupérer le matériel, atteindre le pont. Trop peu de temps. Trop peu de combattants.
Il regarda la route par une fissure dans le mur de la grange. En contrebas, les camions allemands étaient encore visibles — des insectes de métal avançant vers la ligne d'horizon.
— Il est parti où, le convoi exactement ? demanda Claire.
Henri lui tendit la jumelle. Elle regarda un long moment, puis la baissa, les sourcils froncés.
— Ils s'arrêtent.
— Quoi ?
— Ils s'arrêtent. Autour d'une voiture noire qui vient en sens inverse.
Jack prit la jumelle à son tour, malgré la douleur. Un véhicule blindé de commandement était arrêté au milieu de la route, et un officier en descendait, un grand type élancé vêtu de noir, la tenue de la Gestapo.
— Merde, souffla Jack.
L'officier salua le chauffeur du premier camion, et ils échangèrent quelques mots. Puis il sortit un plan de sa veste et le déplia sur le capot.
Ils ne se dirigeaient plus vers le pont.
Ils venaient vers la ferme.
Jack laissa retomber la jumelle et se tourna vers les autres, la voix rauque, la fièvre dans les yeux.
— La colonne vient ici. Et ils savent exactement où nous sommes.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.