Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 17: The Ambush
L’aube était encore grise quand Jack se réveilla en sursaut, la main plaquée sur son épaule bandée. La fièvre lui brûlait la peau, mais il serra les dents et se releva. Henri et Claire étaient déjà accroupis près de la ferme en ruine, scrutant la route à travers les planches calcinées.
« Ils ont changé de cap », murmura Henri, la voix rauque. « Le convoi s’est arrêté à deux kilomètres au sud. Les camions se sont rangés sous les arbres. »
Claire pointa un doigt vers l’est. « Il y a un camion de ravitaillement qui les suit, plus petit. Il transporte des munitions et du matériel. Il passera par ce chemin dans moins d’une heure. »
Jack s’accroupit à côté d’eux, le visage gris de douleur. « On ne peut pas défendre cette position. On a besoin de quoi ? De plastic, de détonateurs, d’armes. Ce camion, c’est notre seule chance. »
Henri le regarda, les mâchoires serrées. « Un camion escorté ? »
« Pas escorté. Juste un chauffeur et un passager. Ils se croient en sécurité derrière les lignes. » Claire sortit une carte froissée de sa veste. « Il y a un virage en épingle à cheveux à trois cents mètres d’ici. La route est bordée de talus. On peut les prendre par surprise. »
Jack fixa le sol, pesant chaque mot. Sa tête tournait, la fièvre lui brouillait les pensées. Mais il savait que c’était leur seule option.
« On le fait. » Il se leva, vacilla un instant, puis se reprit. « On a besoin de leurs explosifs plus que de leur survie. Mais si on peut prendre un prisonnier, on le prend. »
Henri fronça les sourcils. « Un prisonnier ? Avec qui on négocie ? »
« Avec quelqu’un qui sait comment fonctionne la mise à feu. » Jack toussa, un goût de cuivre dans la bouche. « On fonce dans le noir, Henri. On a besoin de lumière. »
Claire les conduisit à travers les champs, longeant les haies épaisses qui bordaient le virage. Elle connaissait chaque fossé, chaque repli de terrain. Ils atteignirent le talus en vingt minutes, le souffle court, Jack s’appuyant lourdement sur Henri pour les derniers mètres.
Le virage était parfait. La route se resserrait entre deux murs de terre d’un mètre cinquante, couverts de ronces et d’orties. Un camion ralentirait obligatoirement pour négocier le tournant, offrant une cible immobile à moins de dix mètres.
Henri tendit sa carabine à Jack et sortit son couteau. « Je vais prendre le côté conducteur. Claire, tu bloques l’arrière. Jack, tu couvres. »
Jack s’allongea en position sur le talus, la carabine calée contre sa joue, l’épaule lancinante. Il cligna des yeux pour chasser le brouillard de fièvre. « Trente secondes dans le virage. Après, ils auront repris de la vitesse. »
Claire hocha la tête, le visage fermé, et glissa une grenade dans sa poche. « Je connais un maquisard qui conduisait pour les Allemands. Ils freinent toujours au virage. Toujours. »
Ils attendirent.
Le silence s’étirait comme une corde tendue. Jack entendait son propre sang battre dans ses oreilles, le souffle irrégulier des autres, les oiseaux qui reprenaient leurs chants dans les arbres au loin. Chaque minute qui passait renforçait le poids du métal froid contre sa joue.
Puis un grondement monta du sud. Faible d’abord, puis plus net, plus proche. Le camion déboucha au bout de la ligne droite, une masse sombre et poussiéreuse, sa bâche claquant dans le vent.
Il ralentit à l’approche du virage. Les freins gémirent. Henri bondit du talus avec une fureur silencieuse, sa main s’abattant sur le cou du conducteur avant même que celui-ci n’ait pu réagir. La portière s’ouvrit, un corps s’effondra sur la route.
Claire surgit de l’autre côté, la grenade dégoupillée à la main, mais elle s’arrêta en voyant le passager : un homme en uniforme de la Wehrmacht, des galons de technicien sur le col, les mains levées en l’air, le visage blanc de terreur.
« Ne tirez pas ! » cria-t-il en français, approximatif mais compréhensible. « Je suis un technicien. Je ne suis pas un soldat ! Je suis du génie ! »
Henri le sortit du camion d’une traction brutale et le jeta contre le talus. « Tu es du génie ? Alors tu sais quelque chose sur les ponts ? »
L’homme trembla, les yeux écarquillés. « Je pose des charges. Je suis un spécialiste en démolition. »
Jack se releva lentement et s’approcha, la carabine toujours pointée. La fièvre le faisait vaciller, mais sa voix resta ferme. « Le pont de la Sélune. Tu connais ? »
Le technicien hésita une fraction de seconde. Son regard se détourna. Jack le vit dans ses yeux : il savait.
« Réponds », gronda Henri, le couteau à la main.
« Je connais », lâcha l’homme. « La mise à feu principale est dissimulée. Personne ne la trouve sans plan. »
Jack l’examina. Uniforme propre, mains lisses, pas une égratignure. Pas un vétéran de première ligne. Un ingénieur de bureau envoyé en mission. « Ton nom ? »
« Weiss. Corporal Weiss, deuxième section des travaux du génie. »
« Écoute-moi, Weiss. » Jack s’accroupit face à lui, malgré la douleur qui lui tirait l’épaule. « On va vers ce pont. Pour l’empêcher de sauter. Tu vas nous conduire à travers les défenses, tu vas nous montrer où est la mise à feu, et comment on peut la neutraliser. »
Weiss déglutit. « Ils me tueront si je vous aide. »
« Nous te tuerons si tu ne nous aides pas. » Henri fit tourner son couteau entre ses doigts, le geste délibéré, menaçant. « Tu ne repars pas d’ici vivant. La seule question, c’est comment tu meurs. »
Weiss regarda Jack, cherchant une faille, une lueur de pitié. Jack ne lui en donna aucune. Sa main était stable sur la carabine.
« Si je vous aide… vous me laisserez partir ? »
Jack échangea un regard avec Henri, puis avec Claire. Elle hocha imperceptiblement la tête.
« Tu nous aides, tu vis », dit Jack. « Tu peux disparaître dans la confusion. Mais si tu nous trahis, si tu nous mènes dans un piège, tu meurs, lentement. »
Weiss ferma les yeux. Sa poitrine se souleva dans un long souffle tremblant. Quand il les rouvrit, il acquiesça.
« Le détonateur principal est sur la rive ouest, côté allemand. Il est connecté à un circuit secondaire qui peut être déclenché depuis l’autre rive. » Il parlait vite, s’accrochant aux mots comme à une bouée de sauvetage. « Il y a des sentinelles tous les cinquante mètres sur les approches, et un poste de commandement dans la ferme du moulin, à trois cents mètres de la culée sud. Le seul moyen d’atteindre le détonateur sans déclencher l’alarme, c’est de passer par le chemin de service. Il est utilisé par les équipes de maintenance. Mais il faudra passer les contrôles. »
« On a des maquisards qui peuvent nous donner des uniformes », dit Claire. « Il y en a un qui a déserté de la Wehrmacht, il parle parfaitement allemand. »
Jack se redressa, le cerveau en feu. « On va avoir besoin de plus que ça. Les charges, elles sont posées où ? »
Weiss hésita, puis fouilla dans sa poche intérieure et en sortit une feuille pliée, jaunie, couverte de traits et de symboles techniques. « Le schéma des charges. Il y a vingt kilos de plastique dans les piles centrales, répartis à intervalles réguliers. Si vous coupez le circuit principal avant cinq heures, vous pouvez les neutraliser. Après cinq heures, le système est automatique sur une horloge de vingt minutes. Il faudra retirer chaque charge individuellement. »
Jack tendit la main. Weiss lui remit le schéma.
Henri le regarda, puis regarda Jack, un mélange de mépris et de compréhension dans les yeux. « On peut lui faire confiance ? »
« Il a plus peur de nous que de ses officiers. C’est un début. » Jack plia la feuille et la glissa sous sa chemise, contre sa peau brûlante. « On n’a pas le temps d’hésiter. Le convoi avec les explosifs supplémentaires arrive ce soir. Si on ne neutralise pas ce pont avant, tout est perdu. »
Claire pointa le camion. « Il y a des uniformes de rechange dans le chargement. Et des caisses de munitions. On a notre cache. »
Jack regarda l’aube qui s’étirait sur la campagne dévastée. Elle lui sembla plus nette maintenant, comme si le schéma dans sa poche avait porté la lumière dans le brouillard de sa tête.
« On les déshabille, on les enterre dans les bois, et on prend leurs vêtements. » Il se tourna vers Weiss. « Tu vas nous apprendre à marcher comme des soldats. En une heure. »
Weiss ouvrit la bouche pour protester, puis se tut. Sa main tremblait légèrement quand il se releva.
Henri se pencha pour fouiller le camion. Il en sortit une caisse en bois qu’il ouvrit avec la lame de son couteau. Des détonateurs, alignés dans leur papier huilé. Puis une seconde caisse : des mines antipersonnel, neuves, prêtes à l’emploi.
Il leva les yeux vers Jack, un sourire mince aux lèvres. « On a assez pour faire sauter la moitié de la Normandie. »
Jack acquiesça, mais pensa au pont. Pensa aux hommes sur les plages, dans quelques heures, à l’aube qui approchait de toute façon, à la promesse qu’il avait faite à son père, à Henri, à lui-même.
« Alors on va faire exploser leur plan avant qu’il ne nous explose. » Il regarda le schéma une dernière fois, puis le rangea contre sa poitrine, comme un talisman. « Conduis-nous au pont, Weiss. Et si tu nous mens, tu regretteras d’être né allemand. »
Weiss frissonna, puis hocha la tête. Dans le lointain, un autre grondement monta de l’est : non pas un moteur, mais les premiers obus d’un bombardement lointain. L’invasion se rapprochait.
Jack regarda l’horizon, sentit la fièvre battre sous sa peau, et se mit en marche.
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