Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 18: The Prisoner
Le froid de l’aube mordait encore la pierre de la grange, mais Jack ne sentait plus que la brûlure de son épaule. La fièvre lui brouillait la vue, dessinait des halos autour de la lanterne que Claire tenait au-dessus du prisonnier. Le caporal Weiss, agenouillé sur le sol de terre battue, les mains liées dans le dos, avait le visage pâle d’un homme qui sait qu’il va mourir — mais qui espère encore acheter sa survie.
Henri se tenait derrière lui, le couteau ouvert dans la main, la lame luisant à la lueur jaune. Il ne disait rien. Il n’avait pas besoin de parler. La mort était dans sa posture, dans la tension de ses épaules, dans la mémoire de sa famille assassinée.
« Je l’ai dit, je peux vous aider », répéta Weiss, sa voix rauque, martelant chaque syllabe avec l’accent teuton qui faisait grincer les dents d’Henri. « Le détonateur est sur la rive ouest. Vous ne le trouverez jamais sans moi. »
Jack s’accroupit lentement, le bras gauche inutile contre son flanc, la main droite posée sur le genou. Son haleine formait des nuages dans l’air froid. Il chercha les yeux du soldat allemand — des yeux gris-bleu, fatigués, mais pas brisés. Encore capables de ruse.
« Montre-moi. »
Weiss hocha la tête vers sa poche de poitrine. Claire s’avança, défit le bouton d’une main prudente, en tira une feuille de papier pliée en quatre, jaunie aux bords. Elle la déploya sous la lanterne.
Le plan était précis. Trop précis. Les traits fins du dessinateur technique, les cotes cotées en mètres, les croix marquant les charges encastrées dans les culées du pont. Une charge principale au centre — cent vingt kilos de dynamite. Trois charges secondaires aux appuis. Le tout relié à un réseau électrique convergeant vers un boîtier unique sur la rive ouest, marqué d’un cercle rouge.
« Le détonateur principal », dit Weiss en désignant le cercle. « Il est protégé par une section de dix hommes, mitrailleuse MG42 sur trépied, positionnée ici. » Son doigt glissa vers un rectangle en pointillés. « Et le boîtier a un système automatique. Une horloge interne. Elle s’active dans cinq heures. Passé ce délai, le circuit se fermera de lui-même. Plus besoin de commande manuelle. »
Le silence qui suivit fut épais comme du sang coagulé.
Henri fut le premier à parler. « Alors on n’a pas le temps de faire le tour. Il faut traverser le pont ou passer dessous. »
« Ou le faire nous-mêmes », murmura Jack, les yeux toujours fixés sur le schéma.
Henri le dévisagea. « Quoi ? »
Jack releva la tête. La fièvre faisait battre ses tempes, mais sa pensée restait — étrangement — lucide, comme si l’urgence avait taillé la brume. Il tapota la feuille du doigt.
« Ce boîtier, sur l’autre rive. Il faut le neutraliser. Mais on n’a pas besoin de passer par le pont. Ce con vient de nous montrer l’emplacement exact de toutes les charges. » Il laissa le silence s’étirer, puis acheva sa pensée. « On peut les déconnecter de notre côté avant de traverser. Le pont devient inutile à détruire — même si le boîtier se déclenche, il n’y aura plus rien à faire sauter. »
Claire plissa les yeux. « Les charges sont posées sous les poutres. Accessibles depuis la berge, mais surveillées par les sentinelles sur le tablier. »
« C’est pourquoi on aura besoin de lui. » Jack désigna Weiss du menton. « Pas comme guide sur le pont. Comme travailleur. »
Henri ricana, un son sans humour. « Tu veux infiltrer un chantier de travaux ? »
« Exactement. » Jack se redressa avec difficulté, la main appuyée au mur de pierre pour se stabiliser. « Le convoi qui arrive à la pointe de l’aube transporte des explosifs supplémentaires. Ils vont décharger, renforcer les charges. Ils auront besoin de bras. Et lui », il pointa Weiss, « il sait parler aux sentinelles, il connaît les mots de passe, il connaît les officiers. »
Weiss leva la tête, une lueur d’espoir prudent dans les yeux. « Vous voulez que je vous fasse passer pour des soldats du génie ? »
« Exactement. »
« Ils vous tueront en cinq minutes », dit Weiss, mais sans défi dans la voix — juste une constatation, presque un avertissement amical.
« Pas si tu es là pour nous couvrir », répondit Jack.
Henri s’avança d’un pas, la lame toujours prête. « Pourquoi il ferait ça ? Pourquoi il trahirait les siens ? »
« Parce que je veux rentrer chez moi », dit Weiss, la voix soudain plus ferme. Il regarda Henri droit dans les yeux. « J’ai une femme à Essen. Deux enfants. Elle s’appelle Gerda ; mon fils s’appelle Stefan, il a huit ans et il collectionne les cailloux de la rivière. » Son adams se serra. « Je me fiche de ce pont. Je me fiche de ce putain de régime. Je veux juste survivre à cette guerre. »
Le silence dura une éternité. Henri ne bougea pas — le couteau immobile, suspendu dans la brume de son haleine. Jack vit les muscles de sa mâchoire se contracter, vit le combat qui se jouait dans les yeux du chasseur : la vendetta contre la nécessité, le sang contre la mission.
C’est Claire qui trancha. Elle s’approcha de Weiss, l’examina comme on examine un cheval avant de l’acheter. « Il est sincère. » Elle se tourna vers Henri. « Je connais les menteurs. Celui-là a trop peur pour mentir. »
Henri baissa le couteau — d’un geste lent, presque regrettable. Il le rangea dans sa ceinture sans quitter Weiss des yeux. « S’il nous trahit, je le tue en premier. Et ensuite je tuerai l’officier qui l’a convaincu de le faire. »
« Marché conclu », dit Weiss, visiblement soulagé, mais sa voix contenait encore une note de doute.
Jack se laissa retomber contre le mur, la sueur perlant à son front malgré le froid. La fièvre avançait en lui comme une marée. Il savait qu’il ne tiendrait pas éternellement. Mais cinq heures. Cinq heures de plus.
« On a besoin d’uniformes », dit-il. « Les uniformes du convoi qu’on a pris. On a des grenades, des explosifs plastiques, des mines. » Sa voix devint plus lente, plus lourde. « On se fond dans le convoi. Weiss nous présente comme renfort du génie. On entre sur le pont, on travaille, on déconnecte les charges, on neutralise le boîtier, et on s’en va avant qu’ils comprennent. »
« Et les sentinelles à l’entrée ? » demanda Claire.
Jack regarda Weiss. Le prisonnier hésita une seconde, puis haussa les épaules. « Je connais le lieutenant commandant le détachement de garde. Un homme stupide, corrompu, qui boit trop. Il ne vérifiera pas les ordres si on lui apporte du vin et une excuse plausible. »
Henri cracha dans la paille. « Stupide. Corrompu. Parfait. On sait les gérer. » Mais son regard glissa vers Jack, et une ombre traversa son visage. Il avait vu la transparence soudaine de la peau de l’Américain, la façon dont sa main tremblait contre la pierre.
« Tu tiendras jusqu’à la rivière ? »
Jack força un sourire qui ne trompa personne. « Je tiendrai jusqu’au pont. Ensuite, je tiendrai sur le pont. Et je tiendrai après le pont. » Il détacha le fermoir de la montre de son père, la sortit de sa poche, en regarda le cadran d’un geste machinal — un geste devenu réflexe, presque un tic nerveux. Les aiguilles marquaient 04 h 22. Cinq heures moins quelques minutes.
« Combien de temps pour rejoindre le pont ? »
« Deux heures à travers le bocage », dit Claire, déjà en mouvement, ramassant un uniforme allemand dans le tas de vêtements confisqués. « Si on prend les chemins creux à l’ouest, on peut éviter les patrouilles. »
Jack remit la montre dans sa poche, la fit tinter contre quelque chose de métallique — les détonateurs capturés, qu’il avait gardés sur lui comme une ceinture de grenades invisible. L’un d’eux pressait contre sa hanche fine comme un reproche.
Il regarda Weiss. Le caporal le regardait aussi, un pli entre les sourcils.
« Quoi ? » demanda Jack.
« Votre montre », dit Weiss lentement, désignant la poche où Jack l’avait remise. « Elle est cassée. Les aiguilles ne bougent plus. »
Jack baissa les yeux. Puis il leva la tête, et quelque chose dans son regard se durcit.
« Elle s’est arrêtée il y a trois ans », dit-il. « Mon père est mort à ce moment-là. »
Weiss hocha lentement la tête, sans rien dire.
Dehors, dans la grisaille de l’aube, un moteur diesel toussa dans le lointain — le convoi allemand, qui approchait de la ferme abandonnée, guidé par des renseignements que Jack aurait bien voulu comprendre. Il n’avait pas le temps. Personne n’avait le temps.
Il se tourna vers les autres, et sa voix, fiévreuse mais ferme, tomba comme un verdict dans le silence.
« On y va. Au pont. Avant qu’ils ne comprennent qu’on est déjà dedans. »
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