Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 2: The Hunter
L’eau montait encore. Calloway le sentait dans ses chevilles engourdies, dans le poids du treillis imbibé qui lui collait à la peau comme un linceul. Il s’était accroupi derrière le tronc d’un chêne effondré, ruisselant, le pouls encore salé par l’adrénaline de la patrouille allemande entrevue à travers les roseaux. Trois hommes. Peut-être quatre. Ils avaient balayé l’orée du champ de boue avec leurs lampes torches, sans lâcher le moindre mot. Des pros.
Il attendit. La nuit faisait son travail de sape, absorbant les silhouettes une à une jusqu’à ce que le silence revienne. Un silence truffé de craquements, de souffles, de mouvements minuscules qui n’existaient pas il y a une minute. Calloway compta ses respirations. Soixante. Puis il se releva, le dos contre l’arbre, et commença à se glisser plus profondément dans la forêt.
Les cartes ne servaient plus à rien. Il avait atterri dans le champ inondé, à trois kilomètres du point de largage, la radio morte et les jambes en coton. Les boches patrouillaient déjà en force sur les plages et les zones de drop. La mission, le pont de la Dives, l’objectif de sa section entière, il en avait le poids sur les épaules comme une ancre de plus.
Il n’avait pas fait vingt mètres quand il l’entendit.
Un son que les branches mortes n’expliquaient pas. Une respiration. Maîtrisée, mais là. Calloway s’immobilisa, droite main sur la crosse du Colt, gauche levée pour garder l’équilibre. Il écouta. Rien. Puis un nouveau craquement, plus net, à sa gauche. Il pivota.
Un homme se tenait au pied d’un hêtre, à moins de dix mètres. Il n’avait pas bougé quand Calloway s’était arrêté. Il ne portait pas d’uniforme. Un manteau de toile épaisse, une carabine Lebel serrée contre la poitrine, le canon pointé vers le bas mais la main prête. Son visage paraissait taillé dans la roche normande, des rides obstinées, des yeux clairs qui ne faisaient pas un seul clignement.
Ils se toisèrent.
Calloway fit un demi-pas de côté. L’autre n’esquissa aucun geste. Puis l’homme dit quelque chose en français, d’une voix grave, presque sans accent local :
— Vous êtes seul ?
Calloway avait appris trois phrases de français au camp de préparation, et *je suis américain* n’en faisait pas partie. Il leva le bras gauche, montra ses chevrons, son patch de la 101e Airborne encore mouillé sur l’épaule, et prononça les seuls mots qu’il maîtrisait :
— Américain. Bombe. Allemand Nicht viel.
L’homme le regarda longuement. Puis il abaissa la carabine, lentement, et la posa en travers de ses avant-bras comme on dépose une pièce à conviction.
— Vous tombez du ciel, pas vrai ? demanda-t-il en anglais, avec un accent épais mais parfaitement compréhensible.
Calloway laissa échapper un soupir qui ressemblait à moitié à un rire.
— Oui. Et franchement, j’étais pas sûr d’atterrir chez des amis ou chez des boches.
— Il n’y a plus que des boches, ici, dit l’homme. Depuis hier soir. Ils ont rempli la vallée comme une marée. Mais vous n’avez pas l’air d’un allemand. Trop maigre, trop sale.
— Je fais ce que je peux.
L’homme demeura immobile un long moment, puis il fit un geste sec de la tête en direction du nord-ouest.
— Mon nom est Henri Beaumont. Je chasse dans ces bois depuis trente ans. Le sanglier ne se passe pas des commentaires des autres. On a une cabane à un kilomètre. Vous y resterez jusqu’à demain, puis vous partirez.
Calloway secoua la tête.
— Je peux pas attendre. J’ai une mission. Je dois rejoindre ma section sur la Dives.
Henri l’observa, scruta les poches du treillis, le fil d’antenne arraché qui pendait encore du havresac.
— Vous êtes sérieux ? Vous avez pas de radio, pas d’hommes, et vous parlez à un vieux qui vous aurait tué par erreur si vous aviez pas montré votre patch à temps. La Dives, c’est à quinze kilomètres à l’est, avec des patrouilles allemandes entre ici et là-bas. Vous serez mort avant l’aube.
— J’ai des ordres.
— Vos ordres ne savent pas que le ciel est vide et que les fenêtres sont éclairées où il ne faut pas. Les ordres ne savent rien de ce pays, monsieur le soldat.
Calloway serra les mâchoires. Mais quelque chose dans la façon dont Henri bougeait, la manière dont il lisait le terrain sans y penser, lui disait que l’homme savait exactement ce qu’il racontait.
— Vous avez fait la guerre avant ? demanda Calloway.
— La dernière. Verdun. J’en suis revenu parce que le régiment était mort autour de moi et que je courais mieux que les autres. Depuis, je connais la différence entre un ordre et un chemin à travers les bois.
Il fit une pause. Puis il ajouta, presque à contrecœur :
— Je vous emmène jusqu’à la lisière du marais, côté est. Vous pourrez longer la rivière à couvert. Mais pas les routes. Jamais les routes. Les boches ont des barrages sur chaque carrefour, et ils arrêtent tout ce qui bouge après sept heures. Vous suivez mes conditions, ou vous continuez seul.
Calloway regarda les arbres alentour. La nuit était noire, l’air chargé d’humidité, et quelque part très loin, du côté de la côte, un grondement sourd s’élevait par vagues. Le bombardement naval. L’invasion était en train de se faire là-bas, et lui était là, perdu.
— D’accord, dit-il. On fait à votre manière. Mais merde, on se dépêche.
Henri hocha la tête, une fois, puis se tourna et commença à marcher sans un bruit, bien que le sol fût couvert de feuilles mortes et de branchages. Calloway le suivit, essayant de poser les pieds aussi légèrement, et échoua lamentablement.
Ils marchèrent en silence pendant un quart d’heure. La cabane était un abri de pierre et de terre adossé à une falaise de craie, invisible depuis le sentier, cachée par des ronces et un treillage de branches mortes disposées avec naturalisme. Henri écarta un panneau de bois et invita Calloway à entrer. L’intérieur était pauvre mais sec. Une couchette, une table, des étagères de fortune où reposaient des boîtes de conserve et des cartouches de chasse. Une odeur de tabac froid et de poussière.
Henri le fit asseoir, lui tendit un morceau de pain dur et un carré de fromage à la peau cireuse.
— Mangez. On reparlera du pont quand vous avez du pain dans le ventre.
Calloway mangea. La faim le tenaillait plus qu’il ne l’aurait admis. Puis il finit par parler, sans donner de détails trop précis, parce qu’il avait été formé à ça aussi. Un pont. Une route stratégique. Une mission de sabotage ou de sécurisation, il ne savait pas encore. Il savait qu’il devait rejoindre un lieutenant-colonel de la 82e, quelque part sur la rive est de la Dives.
Henri écouta, les yeux sur la flamme d’une bougie qu’il n’avait pas encore allumée. Puis il dit :
— La route que vous allez prendre, le pont qui vous intéresse… Il y a un terrain d’aviation allemand à trois kilomètres de la Dives. Depuis hier soir, ils ont renforcé ces secteurs. Des troupes, du SS, de l’artillerie. Ils savent que quelque chose arrive, mais ils ne savent pas encore par où.
Il se pencha en avant.
— Et moi, je sais quel chemin ils ont pris pour poser leurs mines le long de la rivière. Pas par les routes. Jamais par les routes.
Calloway regarda le vieil homme, compris enfin pourquoi celui-ci avait accepté de l’aider. Ce n’était pas de la sympathie pour un soldat perdu.
— Vous savez déjà où aller pour nous aider à couper ce pont, dit Calloway.
Henri sourit pour la première fois. Un sourire sans joie, le pli d’un homme qui contient depuis quatre ans une liste qu’il n’a jamais révélée.
— Je connais chaque crique, chaque mitrailleuse cachée, chaque patrouille qui passe toutes les heures et demie à la tombée du jour. Ce pont, je l’ai vu se faire construire par des ouvriers en béton armé qui ont disparu après. Et je sais que la seule façon de l’arrêter, c’est d’arrêter ceux qui le gardent avant qu’ils n’appuient sur le détonateur.
Calloway voulut répondre. Mais Henri leva une main, tendit l’oreille.
Un bruit. Loin, dehors, vers le nord. Des voix allemandes, hélant dans la nuit. Puis le moteur d’une moto blindée, qui s’éteignit brusquement. Henri éteignit la bougie d’un souffle.
— Ils ont trouvé leur partie de chasse. Restez ici, ne respirez pas fort, et priez pour que le sanglier ne tombe pas dans le piège.
Calloway retint son souffle. Le moteur reprit, puis s’éloigna. Mais le cœur battait trop vite pour que ça rime à rien.
Il sortit de sa poche un vieux chronomètre de poche, un présent de son père, et en frotta le verre du pouce.
— Demain, dit-il, pas plus tard. Faut que je sois sur cette rive avant la nuit.
Henri ne répondit pas. Il regardait la porte de la cabane, les doigts tapotant le bois de sa Lebel.
L’aube n’était plus loin, et rien ne garantissait que l’un des deux la verrait si les patrouilles allemandes venaient à descendre plus au sud.