Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 20: The Work Detail
Les uniformes sentaient la mort. Le tissu gris-vert, encore raide du sang séché de leurs propriétaires, collait à la peau de Jack comme une seconde peau de trahison. Il tira sur le col, sentit la fièvre lui brûler le ventre, et cracha dans l'herbe.
— Tu ressembles à un Allemand malade, murmura Henri en ajustant son propre casque.
Jack ne répondit pas. Devant eux, la route s'étirait vers le nord, pâle sous le ciel qui commençait à blanchir. La ferme abandonnée de Claire n'était plus qu'un point derrière eux. Autour de Jack, une douzaine d'hommes et trois femmes de la maquis, tous vêtus d'habits volés au convoi capturé, attendaient en silence. Weiss se tenait à côté de Jack, ses mains menottées dissimulées sous une veste de la Wehrmacht trop large pour ses épaules osseuses. Son visage était un masque d'une précision effrayante — aucun muscle ne bougeait, sauf ses yeux, qui balayaient la route, les buissons, le ciel.
— Le convoi sera là dans moins de dix minutes, dit Weiss en français, d'une voix plate. La colonne principale. Si nous ne sommes pas sur la route quand ils passent, notre couverture est morte.
Jack regarda Henri. Henri regarda Weiss. Le chasseur posa sa main sur la crosse de son fusil, un geste devenu aussi naturel que de respirer.
— Il a encore le droit de vivre, gronda Henri. Pour combien de temps ?
— Pour le temps que durera le mensonge, répondit Jack.
Il sortit la carte de la poche de sa tunique volée et l'ouvrit. Ses doigts tremblaient légèrement — la fièvre, la fatigue, la peur, peu importait. Il fixa le motif des routes, des haies, le pont marqué d'une croix rouge à l'encre de Weiss.
— Le mot de passe, dit Jack. Répète-le encore.
Weiss soupira, comme s'il expliquait à un enfant une leçon cent fois répétée.
— « Dämmerung ». Et la réponse : « Kein Licht ». Aube. Pas de lumière. Mais cela changera à quatre heures, quand le lieutenant Brandt prendra son poste. Si nous ne sommes pas sur la rive ouest d'ici là, ils sauront que nous ne sommes pas des leurs.
Jack plia la carte. Quatre heures. Ils avaient peut-être trois heures et demie, à condition que tout se passe parfaitement. Parfaitement. Le mot avait un goût de dérision dans sa bouche sèche. Il regarda ses hommes — ses faux Allemands — et s'efforça de se tenir droit.
— Écoutez, dit-il en élevant la voix. Le convoi qui arrive nous est inconnu. L'officier qui le commande ? Un certain lieutenant Kessler, selon Weiss. Un homme pressé. Vous parlez quand on vous adresse la parole, et uniquement en allemand. Vous baissez la tête quand il regarde dans votre direction. Le premier mot que vous dites en anglais, en français, en n'importe quelle langue qui n'est pas la sienne, vous meurez. Pas lui. Vous. Vous meurez.
Un des maquis, un grand type roux nommé Marcel, cracha par terre.
— Et si ça tourne mal ?
— Alors vous mourez aussi, dit Jack. Mais vous emmenez autant d'eux que possible.
Le silence retomba. Quelque part dans la haie, un oiseau commença à chanter — un son incongru, presque insultant, dans ce matin de juin que la guerre avait souillé.
— Les voilà, dit Weiss.
Un changement infime dans sa voix. Une inflexion presque imperceptible — une alerte, une tension. Jack leva les yeux vers la route. Leurs silhouettes émergeaient de la brume matinale, des formes sombres en mouvement : camions, motos, un véhicule blindé au centre de la colonne. Il compta. Quatorze, quinze véhicules. Une compagnie de travailleurs, pensa-t-il, ou ce qui en restait, tandis que douze hommes armés de la maquis se préparaient à les rejoindre.
La moto de tête s'arrêta à vingt mètres de leur position. Le motocycliste, un grand type au visage couvert de suie, coupa le moteur et posa le pied au sol. Il les regarda un long moment. Jack sentit son cœur battre le rythme de tambour d'une marche de condamné. Il fit deux pas en avant.
— Dämmerung, dit-il en levant la main, comme il l'avait vu faire cent fois dans les films, mais sans jamais en avoir vécu la réalité.
Le motocycliste ne répondit pas tout de suite. Il regarda Jack des pieds à la tête, puis son regard s'accrocha aux mains de Jack — aux ongles sales, aux jointures écorchées, à la petite entaille dans la paume qui saignait encore. Une entaille d'arbre, une entaille de rivière, pas une entaille de service en garnison.
— Kein Licht, répondit-il enfin, la voix tendue comme une corde de guitare.
Jack hocha la tête et fit un geste discret derrière son dos. La maquis s'ébranla en file indienne vers la colonne, en petits groupes, comme une équipe de travail qui rejoint un chantier au matin. Jack prit la tête du groupe, Henri sur son flanc, traînant une caisse d'outils aussi légèrement que possible. Weiss suivait à trois pas derrière eux, les mains libres, la veste de la Wehrmacht fermée jusqu'au col.
Ils atteignirent les premiers camions. Jack regarda les rangées de tonneaux, les caisses de bois, les cordes solides liées aux bâches. Le visage du conducteur se tourna vers eux, puis se détourna, indifférent, un fantassin de plus sur une route de plus.
Un officier émergea de la cabine d'un camion au centre de la colonne. Il était jeune, plus jeune que Jack ne l'aurait cru — une moustache fine, un visage étroit, des yeux qui ne souriaient jamais. Le lieutenant Kessler, peut-être. Il les regarda s'approcher, et quelque chose dans sa posture changea. Il leva la main.
— Halt.
Jack s'arrêta, ses hommes s'arrêtèrent derrière lui. Il entendit le cliquetis sec d'un fusil qu'on épaulse quelque part dans la colonne.
— Dämmerung ? demanda Kessler.
— Kein Licht, répondit Jack.
Kessler resta un moment silencieux. Puis il marchea vers eux, lentement, en les détaillant par petits à-coups, comme on inspecte du bétail.
— Vous êtes nouveaux, dit-il. Le détachement d'origine était des vétérans. Où est le vice-sergent Braun ?
Jack ouvrit la bouche, mais Weiss parla avant lui, d'une voix étrangement posée — une voix de conversation, pas de supplication.
— Braun est mort cette nuit, lieutenant. Crâne brisé, près de l'embranchement de Caumont. Une embuscade, nous pensons. Le régiment nous a réaffectés en renfort.
Kessler plissa les yeux. Il regarda Weiss, puis Jack, puis de nouveau Weiss. Dans le silence qui suivit, Jack entendit son propre sang battre à ses tempes, comme si sa fièvre lui martelait un message à chaque pulsation.
— Vous avez un ordre écrit ? demanda Kessler.
Un souffle. Un retard d'une seconde trop long. Weiss sortit une feuille de la poche de sa veste — un document officiel du génie, réquisitionné à la ferme, faux et signé du général anglais. Jack avait vu Weiss le préparer, pendant que la maquis chargeait le matériel. Il avait dessiné l'en-tête de mémoire, avec une précision terrifiante — un homme qui avait passé des années à lire les formulaires, à les classer, à les créer. Jamais il n'avait vu quelqu'un exécuter un faux document avec tant de sang-froid.
Kessler prit le papier, le déplia, le lut. Il ne le regarda pas longuement, juste assez pour en lire l'en-tête, puis il le rendit à Weiss avec un geste d'agacement.
— Très bien. Rejoignez le détachement du sergent Fleischer, à la fin de la colonne. Les charges sont là. Vous aiderez à les monter jusqu'à la rive.
Il se retourna sans attendre la réponse. Jack sentit la tension quitter ses épaules comme une décharge électrique. Il fit signe à ses hommes — avancez — et ils marchèrent le long de la colonne, passant les camions, les citernes, les caisses de munitions, jusqu'à ce que la brume avale de nouveau la route. À la fin du convoi, un groupe d'hommes en uniformes de travail, la veste déboutonnée, la cigarette collée au coin des lèvres, les regarda arriver sans intérêt. Des travailleurs. Des vrais. Vingt hommes, peut-être plus, outillés de leviers, de pioches, de pelles.
Jack chiffra le total. Avec ceux-là, le convoi était bien la force de destruction promise. Des charges en tonnes. Trop pour le pont. Trop pour le tablier. Trop pour tout sauf peut-être pour exploser les culées — pour démolir le définitivement.
Il chercha le visage de Weiss parmi la colonne, et le trouva. Weiss le tenait maintenant fermement par le dossier du bras. Il regardait les charges, et il souriait — un sourire imperceptible, un sourire de connaisseur qui voit un chef-d'œuvre en chemin vers une galerie.
Jack s'approcha de lui, baissant la voix.
— Qu'est-ce que tu regardes ?
Weiss redressa la tête. Il reporta son regard sur Jack, et pour la première fois, son visage perdit son masque de neutralité — remplacé par quelque chose d'autre, une lueur de calcul propre à un joueur d'échecs qui vient de découvrir un coup gagnant.
— Le sergent Fleischer, dit Weiss. Regarde-le. Vraiment. Regarde ses mains.
Jack suivit la ligne de son regard. Le sergent était un petit homme trapu, la moustache en brosse, le visage rougeaud. Ses mains étaient propres. Immaculées. Pas de cals, pas d'éraflures, pas d'huile sous les ongles.
— Alors ?
— Alors, dit Weiss, sa voix tombant dans un murmure que Jack dut se pencher pour comprendre, il n'est pas du génie. Il n'a pas touché une charge depuis des années. Personne ne l'a reconnu au poste de contrôle. Et ses épaules... regarde ses épaules, Jack. Il porte la veste d'un capitaine de la Gestapo. Recouverte d'un tissu de travail, mais pas resserrée. Il n'a jamais fait l'effort de la serrer à sa taille.
Jack sentit le froid se glisser sous sa peau, malgré la fièvre.
— Qu'est-ce que tu essaies de dire ?
Weiss sourit, pour de vrai cette fois, et Jack vit alors la vérité qu'il avait refusé de contempler — Weiss ne travaillait pas pour eux. Weiss travaillait pour lui-même.
— Je veux dire, mon cher sergent, que votre baratin d'infiltration a fonctionné une fois. Mais le lieutenant Kessler n'a pas accepté de vous prendre par gentillesse. C'est un officier de la Gestapo, infiltré lui aussi. Et il vous a pris pour des hommes du _Sicherheitsdienst_ — des agents secrets venus surveiller que la destruction du pont se déroule avec une précision digne de l'Empire. Ils pensent que vous êtes leurs supérieurs.
Jack laissa le silence s'installer un instant.
— Et pourquoi me dis-tu ça ?
Weiss haussa les épaules.
— Parce que ces gens-là n'aiment pas les témoins. Et pour vous : vous êtes maintenant en présence de deux officiers de la Gestapo, vous êtes en infiltration, vous êtes fiévreux, et vous n'avez pas le mot de passe correct pour le poste qui vous attend à quatre heures. Votre chance est devenue une tapisserie qui ne tient qu'à ce fil : moi. Ma fiabilité. Ma survie. Vous ne pouvez pas me tuer sans vous tuer aussi — pas avant le pont. Et vous ne pouvez pas y arriver sans moi.
Jack regarda Weiss. Puis il regarda le sergent Fleischer, qui venait de se retourner et les observait d'un regard transperçant de la tête aux pieds.
La route était droite. La route était longue. Et le soleil commençait à se lever derrière eux, éclairant les deux ombres qui marchaient ensemble vers la destruction.
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