Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 21: The Sentry
La pluie s'était arrêtée, mais l'humidité restait collée à la peau comme une seconde couche de sueur. Jack avançait en tête, le fusil contre la poitrine, les yeux fixés sur la forme qui se découpait contre le ciel grisâtre : la passerelle métallique du poste de garde, battue par les embruns montant de l'Orne.
Le pont se dressait à quatre cents mètres, masse sombre hérissée de projecteurs et de miradors. Mais ce qui comptait maintenant, c'était le petit bâtiment en tôle ondulée à la jonction des câbles souterrains, gardé par un seul homme qui faisait les cent pas, cigarette au bec.
Jack s'accroupit derrière un buisson d'ajoncs, la main levée. Henri se coula à côté de lui, le souffle court. Claire et les deux autres maquisards s'étaient déployés en demi-cercle derrière eux.
— C'est le nœud de distribution, murmura Weiss, accroupi, les mains liées dans le dos. Les fils venant des charges principales passent tous par ce boîtier avant de rejoindre le détonateur central. Si on coupe ici, on désamorce tout en un coup.
— Mais la sentinelle, fit Jack.
Weiss acquiesça.
— Heurtel. Un ancien de la Wehrmacht, muté ici pour indiscipline. Il est seul, son remplaçant arrive à quatre heures. Encore…
Jack consulta sa montre. Trois heures quarante.
— Vingt minutes. On n'a pas le temps de faire le tour.
Henri arma doucement son fusil à lunette. Il s'allongea sur le ventre, cala la crosse contre son épaule, et régla la visée. La distance était importante — cent cinquante mètres, peut-être plus — et le vent, qui s'était levé depuis la rivière, soufflait en rafales irrégulières.
Le garde s'arrêta, jeta sa cigarette d'une pichenette, et pivota pour reprendre sa marche. Son dos se présenta.
— Maintenant, murmura Jack.
Le coup partit. Sec, presque feutré. L'homme s'effondra comme un pantin dont on aurait coupé les ficelles, et sa tête heurta le rebord métallique de la passerelle avec un bruit à la fois sourd et métallique qui sembla rebondir contre les murs du poste de garde.
Puis, agonisant, le garde roula sur lui-même et bascula de la passerelle, tombant dans une flaque boueuse avec un éclaboussement qui fit écho dans le silence.
Un projecteur s'alluma brusquement, balayant la zone entre le poste de garde et le buisson d'ajoncs. Une voix gutturale déchira la nuit depuis le mirador situé à l'entrée du pont :
— *Wer da?*
Jack ne respira plus. Le faisceau lumineux glissa sur la boue, frôlant le corps du garde qui gisait bras écartés, avant de remonter vers les buissons.
— Bon Dieu, souffla Henri. Il va voir le corps.
Le faisceau se fixa sur la flaque, sur la silhouette sombre. Une seconde passa, puis deux. La voix cria quelque chose en allemand à une autre station, puis une porte claqua. Deux silhouettes casquées descendaient déjà l'échelle du mirador.
Weiss, toujours à genoux, la peau grise, sembla se rétrécir.
— Laissez-moi parler. Si vous ouvrez le feu, vous êtes morts, vous et votre mission.
Jack le délia d'un coup de couteau dans les liens.
— Si tu les trahis, je te jure que la balle suivante est pour toi. Henri, tu le prends dans ta lunette.
Henri hocha la tête, les dents serrées.
— Avec plaisir.
Weiss se leva, épousseta son uniforme de sous-officier, et marcha calmement vers la lumière, les mains écartées.
— *Halt! Hände hoch!* cria l'un des soldats arrivés en courant.
Weiss leva les mains, et quelque chose dans sa posture, dans sa façon de braquer la lumière sans broncher, inspira la confiance. Il parla en allemand, d'une voix calme, presque exaspérée :
— Enfin. Vous tombez bien. Il s'est cassé la cheville en descendant de patrouille, celui-là. On m'a envoyé pour le relever.
Le soldat braqua le faisceau de sa lampe sur le visage de Weiss, puis sur son col. Jack retint sa respiration. Le col portait bien les insignes de lieutenant, arrachés à Weiss juste avant l'ambuscade.
— J'ai vu le briefing à Caen, ce matin, continua Weiss avec un aplomb froid. On m'a dit qu'un imbécile s'était logé dans cette guérite et qu'il dormait debout. Je vois que le renseignement était généreux. Il est tombé tout seul, celui-là ?
Le soldat haussa les épaules, un peu désarçonné. Il jeta un coup d'œil au corps dans la boue.
— Il s'est écrasé la tête, oui. Alcool, sans doute. Je n'ai pas vu de coup de feu.
— C'est bien le genre de la maison, grommela Weiss. On m'a envoyé avec un homme pour inspecter le boîtier. Ordre de Berlin, vérification du schéma de détonation avant l'aube.
Le second soldat, plus jeune, les yeux ronds, demanda quelque chose à voix basse à son camarade. Le premier haussa les épaules avec indifférence.
— Les ordres viennent du lieutenant, pas de moi.
Weiss se tourna vers le buisson.
— *Kommen Sie!*
Jack inspira, se leva, et marcha vers la lumière en affectant la démarche raide d'un caporal harassé. Henri suivit, carabine en bandoulière, l'air buté. Claire et les deux autres émergèrent des ténèbres en dernier, portant des outils et des caisses.
Le premier soldat les détailla un instant. Son regard s'arrêta sur la vareuse de Jack, sur les insignes, et quelque chose sembla le tarauder.
— Vous êtes du régiment du lieutenant Kessler ? Je croyais que votre corps était en Basse-Normandie.
Weiss ne perdit pas une seconde.
— Kessler est mort ce matin à Vierville. Le commandement a divisé son unité. Nous avons été redéployés ici pour la journée. Tu veux vérifier mes ordres écrits ? Ils sont dans la guérite.
Il fit un pas vers le poste de garde, et le geste était si naturel que le soldat recula presque pour le laisser passer.
— Non. Pas la peine. Le lieutenant vous attend sur le pont, à trois heures quarante-cinq. Il a dit qu'il voulait vérifier le schéma avant quatre heures.
Weiss acquiesça et se tourna vers Jack.
— Alors, on n'a pas le temps de s'attarder. Suivez-moi.
Ils s'éloignèrent du faisceau, passant devant le corps du garde sans le regarder. Jack marchait les mâchoires serrées, chaque pas dans la boue qui claquait dans le silence lui parut un coup de tonnerre.
Le boîtier attendait à vingt mètres, une boîte en acier gris scellée de quatre boulons, reliée par des câbles épais qui disparaissaient dans le sol.
Ils s'accroupirent autour. Weiss sortit une pince de sa poche et commença à travailler sur les boulons.
— Encore deux minutes, dit-il. Juste le temps qu'il faut pour…
Il s'interrompit. Un moteur gronda dans la nuit, venant du nord. Puis un autre. Une colonne de phares, loin derrière les arbres, se rapprochait rapidement.
Weiss blêmit.
— Ils arrivent tôt. C'est le commandant Reiner du génie. Il connaît chaque visage de ce secteur.
Henri le fixa, la mâchoire crispée.
— Combien de temps, alors ?
— Assez, murmura Jack en attrapant la pince lui-même. Mais seulement si on va plus vite que lui.
Ses doigts tremblaient légèrement — la fièvre n'était pas partie, elle attendait, tapie, mais elle lui rappelait autre chose : l'urgence. Le regard de Weiss passa du visage de Jack à ses mains, et il sembla mesurer quelque chose.
— Le schéma, dit Jack, en s'essuyant le front. Je veux le voir. Toutes les connexions.
— Depuis le dernier coup de chance, dit Weiss lentement, le regard dérivant vers la route où les phares approchaient, j'ai peut-être menti sur un détail. Mais j'ai aussi peut-être vu un moyen de sauver tout le monde.
Jack le dévisagea, les doigts figés sur le boîtier.
— Parle.
— Le détonateur n'est pas du côté nord, comme je l'ai dit. Il est ici. Sous nos pieds. Le sol a été retrouvé pour l'occasion — et un homme qui sait compter les mètres cubes de béton comprendrait pourquoi ils ont creusé si profond.
Henri posa la main sur son couteau.
— Tu mens.
— Je voudrais bien, murmura Weiss. Mais je viens de comprendre pourquoi ils ont doublé la charge cette nuit. Ce pont, ils veulent le pulvériser — et nous avec, si on y est encore.
La colonne allemande se rapprochait, ses phares balayant déjà les premières maisons du village. Jack cria son cœur, par-dessus le bruit des moteurs, à Henri.
— On a moins de cinq minutes, maintenant, pour ce que tu veux faire.
— Alors, fit Weiss, je vous propose de choisir vos morts, messieurs. Parce que je ne suis pas sûr qu'il reste une troisième option.
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