Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 23: The Alarm
La cloche du poste de commandement sonnait encore, stridente, quand la première rafale déchira la nuit. Les balles sifflèrent au-dessus de leurs têtes, arrachant des éclats de pierre aux murs du poste de garde. Jack se jeta contre Henri, l'entraînant dans l'ombre du bâtiment tandis que les maquisards ripostaient, leurs armes crachant du feu dans l'obscurité.
— Repli ! ordonna Jack, la voix rauque.
Son front brûlait. La fièvre brouillait sa vision, transformant les silhouettes des soldats allemands en halos de flou grisâtre. Il cligna des yeux, forçant son regard à se stabiliser sur le chenal de fuite qu'ils avaient repéré en s'infiltrant.
Derrière eux, Weiss gisait sur le sol, là où il était tombé après la lutte. Il ne bougeait plus — mais Jack n'avait pas le temps de vérifier s'il respirait encore. Le traître avait tenté de les tuer. Qu'il reste.
Une seconde rafale les manqua de peu. Henri leva son fusil et tira dans la direction des flashs, un coup sec et précis. Un cri étouffé lui répondit.
— Par ici ! cria Marcel, qui courait déjà vers les roseaux, à une trentaine de mètres.
Ils n'avaient traversé que la moitié du terrain découvert quand le bruit battit sourdement dans la poitrine de Jack. Un martèlement lourd, rythmé — des pas, beaucoup de pas. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : les ombres se massaient au sommet du talus, alignées en formation disciplinée.
— Ils arrivent par le nord, souffla-t-il. On ne passera pas par le chemin.
Son regard chercha l'issue. Les herbes hautes du marais ondulaient doucement sous la brise nocturne, s'ouvrant sur un enchevêtrement de saules et de roselières qui s'étendait jusqu'au lit de la rivière. Mais pour y atteindre, il fallait traverser une bande de terre nue, exposée, d'au moins vingt mètres.
— Courrez, dit Jack. Tout de suite. Je couvre.
Henri hésita, mais une autre rafale scia l'air entre eux, décidant pour lui. Il fit signe aux autres, et ils s'élancèrent en file indienne, baissés au ras du sol, leurs silhouettes noires fendant la grisaille pâle de la nuit.
Jack appuya son fusil sur le rebord d'une pile de sacs de sable abandonnés et tira trois coups couvrants. Les balles claquèrent contre un camion blindé, provoquant un ordre hurlé en allemand. Des réponses fusèrent, mais la confusion jouait en leur faveur : les soldats ne savaient pas encore où viser précisément.
Une voix s'éleva du chaos — un officier, son ton tranchant comme un ordre.
— Umgruppieren ! Feuer auf die Nordwestecke !
Le tir se concentra sur la zone exacte où Henri et ses hommes couraient.
— Merde, murmura Jack.
Il visa l'officier, mais le canon de son arme trembla. La fièvre lui faisait vibrer les mains. Il pressa la détente. Le coup partit dans la terre, trois mètres trop court. L'officier se jeta au sol, disparaissant dans la masse de ses hommes.
Un éclat de metal siffla près de l'oreille de Jack, si proche qu'il entendit le déplacement d'air. Il plongea en avant, roulant sur l'épaule droite, et se retrouva en plein découvert. Une douleur aiguë traversa son bras avec le choc de l'atterrissage ; quelque chose avait été déchiré, mais il ne pouvait pas s'arrêter pour vérifier.
Il rampa vers le chenal, ses doigts s'enfonçant dans la boue humide, tirant son corps vers l'avant. Chaque mètre était une torsion, un effort au prix de toutes ses réserves. À dix mètres, son genou heurta une pierre — le rebord d'un ancien muret qui marquait la frontière du marais. Il le franchit en plongeant, et l'herbe haute le dévora.
Derrière lui, la cloche continuait de sonner. Elle ne s'arrêtait pas, comme si le mécanisme était coincé. Peut-être l'était-il. Peut-être sonnerait-elle jusqu'à l'aube, rythmant chaque minute qui les séparait de l'explosion.
Henri l'attendait au bord d'une digue de terre, les yeux plissés dans le noir.
— Tu saignes.
Jack baissa les yeux. Sa manche gauche était trempée, un filet rouge dégoulinant le long de ses doigts.
— Ce n'est rien. Une écorchure.
Il fit un pas, et ses jambes se dérobèrent. Henri le rattrapa d'une main ferme par le col de la veste allemande volée, le maintenant debout.
— Tu as de la fièvre. Tu tiens à peine.
— Je tiens.
Henri le dévisagea pendant une longue seconde. Puis il hocha la tête, sans commentaire, et le guida vers un renfoncement de terrain, un repli naturel que les roseaux et les saules n'avaient pas encore envahi. Là, les maquisards étaient agenouillés, leurs yeux braqués sur le pont qui se dressait à une centaine de mètres, silhouette de fer et de pierre dans la nuit.
Marcel s'accroupit près d'eux.
— Ils ont coupé les patrouilles vers le sud. On est coincés ici jusqu'à l'aube.
— Et l'aube est dans deux heures, murmura Henri.
C'était le compte à rebours le plus long que Jack ait jamais connu. Il s'appuya contre la paroi de terre et ferma les yeux — juste un instant, juste assez pour faire disparaître le tremblement de ses jambes. Quand il les rouvrit, le ciel commençait à rosir à l'horizon, du côté de la mer. Il ignorait combien de temps il avait perdu.
Un mouvement attira son attention sur le pont. Une équipe d'hommes en uniforme s'affairait près du tablier central, là où les charges étaient amarrées le long des piles de soutien. Ils déroulaient quelque chose — un câble, long, luisant dans la lumière naissante.
— Ils renforcent les connexions, souffla Henri. Ils accélèrent.
Jack observa les câbles une longue minute, s'efforçant de comprendre le dessin qu'ils formaient. Il avait vu ce type de montage avant, sur les diagrammes du génie américain. Sauf que ce n'était pas un montage pour une démolition standard.
— Ils ne veulent pas seulement détruire le tablier, dit-il lentement. Ils veulent couper les piles dans la fondation. Toute la structure.
Henri se tourna vers lui, le visage marqué de terre et de fatigue.
— Tu es sûr ?
— Regarde la ligne qu'ils tirent vers le rivage. Elle plonge jusqu'à la base de la pile ouest. Il n'y a pas d'explosifs visibles à l'œil nu là-bas — mais les câbles de contrôle sont doublés. C'est un système primaire et secondaire. Ils ont enterré des charges dans la fondation.
À leurs côtés, Étienne leva les jumelles, les braquant sur la rive opposée.
— Ils courent aussi sur l'autre rive, dit-il. On ne pourra pas couper un seul câble. Il faudrait tous les couper en même temps.
Un coq chanta quelque part dans la campagne au-delà des marais, un appel incongru, fragile, dans ce monde de fer et de béton armé.
Jack se força à se remettre debout, s'appuyant sur une tige de saule pour compenser sa faiblesse. La douleur de son bras s'était réveillée ; il l'ignora avec une discipline forgée à travers des années d'épreuves.
— Le Capitaine est toujours sous le pont, dans le poste de commandement, dit-il. Il a la clé de déclenchement manuel de tout le réseau. Si on pouvait l'atteindre...
— Le Capitaine est un officier de la Gestapo dont nous venons de piéger le poste de garde, coupa Henri. Il est probablement déjà en train de lister nos noms pour le peloton d'exécution du matin.
Jack se tut. Henri avait raison. Chaque minute qui passait renforçait la position des Allemands, consolidait leur défense. L'alarme avait transformé le pont en forteresse.
Un son nouveau déchira l'aube : le grondement lointain de moteurs. Tous les yeux se tournèrent vers la route du sud.
Le convoi. Les charges supplémentaires.
Les renforts que Weiss avait décrits arrivaient à l'heure prévue, précisément comme il l'avait annoncé. Et quelque part au milieu de cette colonne, entourées de soldats alertés, les charges enterrées attendaient qu'un seul mot les arme définitivement.
Jack se laissa glisser contre le talus, les jambes enfin traversées d'un long frisson morbide — pas de peur, mais de fatigue écrasante. Il avait connu des missions impossibles. Il avait connu des missions en échec définitif. Celle-ci, pourtant, semblait sur le point de les engloutir tous, épaississant la brume qui montait de la pelouse.
Un son étouffé attira son attention — à l'autre bout du chenal, dans les herbes hautes. Tout le monde sursauta, les armes pointées avant même la fin de la pensée.
Une forme se glissa au bord de l'eau, rampante, visant le renfoncement. Elle portait des vêtements allemands, couverts de boue, et une blessure sombre au côté.
— Ne tirez pas, souffla une voix faible.
Nous étions tous à la gueule du fusil.
Et il souriait ; son visage, creusé par la perte de sang, portait pourtant un calme étrange — l'expression d'un homme qui vient enfin de choisir son camp, trop tard.
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