Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 24: The Baron's Gamble
La boue suintait à travers ses bottes, collante et froide, tandis que Jack pressait son dos contre le talus de terre. Le martèlement des semelles allemandes résonnait au-dessus d’eux, une cadence nerveuse qui ne laissait aucun doute : la zone entière était en état d’alerte maximal. La radio du poste de commandement crachait des ordres hachés, des noms de secteurs, des mots de passe qui n’étaient déjà plus les leurs.
Jack essuya la sueur de son front d'un revers ganté. Sa vision vacilla un instant — la fièvre, cette saloperie qui lui rongeait les os depuis deux jours, lui tordait les muscles comme des cordes. À côté de lui, Henri scrutait les silhouettes qui se découpaient contre les fenêtres éclairées du poste de garde, à moins de cent mètres.
« On ne reviendra pas là-dessus », souffla Henri.
Jack tourna la tête. Le chasseur avait ce regard qu'il commençait à connaître — la détermination calme de celui qui a déjà traversé l'enfer et n'a plus peur de s'y brûler les pieds.
« Tu vas crever, Henri. Tu le sais.
— Peut-être. Mais si je reste, on est morts de toute façon. Le pont saute à l'aube, et nous n'aurons même pas la chance d'y assister en spectateurs. »
Claire, accroupie derrière eux, les mains enfouies dans les poches de son manteau trempé, ne dit rien. Son regard allait de l'un à l'autre, pesant les arguments avec cette précision clinique qu'elle avait héritée de ses années de réseau clandestin.
« Le Baron connaît le château comme sa poche », reprit Henri. « Sa famille y a installé l'électricité en 1925. Il y a un tableau de commande maître, quelque part dans les caves. Si quelqu'un sait comment couper le courant du système de mise à feu sans déclencher les charges, c'est lui. »
Jack secoua la tête — un geste trop brusque, qui fit éclater une douleur derrière ses yeux. « On a dérobé un uniforme, une identité, et on a failli se faire trouer la peau à chaque mètre. Toi, tu veux retourner dans la gueule du loup avec un couteau et une prière ?
— Je n'ai pas besoin d'un couteau. J'ai besoin d'une conversation. »
Henri se leva, ajusta la capote allemande sur ses épaules — celle du soldat qu'ils avaient neutralisé quarante minutes plus tôt dans les roseaux. Il avait ce quelque chose, une allure presque naturelle dans cet uniforme volé, comme si la guerre avait fini par lui apprendre tous les rôles.
« Henri », dit Jack, et sa voix se brisa un peu plus qu'il ne l'aurait voulu. « On a perdu Weiss, on a perdu l'élément de surprise, on a perdu le temps. Si tu te fais prendre là-bas—
— Je ne me ferai pas prendre. »
Il n'y avait pas de bravade dans sa voix. Juste une certitude usée, polie par des années de chasse dans les bois humides de Normandie, où chaque bruit pouvait être une mort et chaque silence une promesse de vie.
« Et si le Baron est mort ? » demanda Claire.
Henri haussa les épaules. « Alors je reviendrai, et nous trouverons autre chose. Mais il n'est pas mort. Il est trop têtu pour ça. »
Il se tourna vers Jack, et pour une fraction de seconde, quelque chose passa entre eux — une reconnaissance mutuelle qui n'avait pas besoin de mots. Le chasseur avait tenu la corde quand Jack avait failli basculer dans le vide. Il avait menti, couvert, risqué sa propre peau pour ramener un étranger au cœur de sa guerre. Jack savait qu'il ne pouvait pas l'arrêter. Et Henri savait que Jack savait.
« Deux heures », dit Jack. « Pas une de plus. Si tu n'es pas revenu dans deux heures, on se replie vers le sud et on tente le diable autrement.
— Une heure et demie », répondit Henri avec un sourire en coin. « Je ne suis pas un touriste. »
Il disparut dans les roseaux avant que quiconque puisse ajouter un mot. Sa silhouette se fondit dans le gris de l'orage qui menaçait, avalée par l'obscurité humide de la nuit normande. Jack resta immobile un long moment, à écouter le silence que le chasseur laissait derrière lui.
« Il va se faire tuer », murmura Claire.
« Non. » Jack ferma les yeux, laissa la fièvre battre dans ses tempes comme un tambour. « Il est trop malin pour ça. »
La question était de savoir si Henri était assez malin pour sauver le Baron sans se faire prendre — et si le Baron, après des heures d'interrogatoire sous la lampe du commandement allemand, avait encore quelque chose à sauver.
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Le château se dressait dans la nuit comme une bête morte, ses fenêtres noires — sauf une, au deuxième étage, où une lumière jaune et crue déchirait les rideaux. Henri connaissait cette pièce. C'était le bureau de son père, avant la guerre. Maintenant, c'était le bureau du commandant allemand de la région, et la lumière signifiait qu'on y travaillait encore.
Il contourna par les écuries, où l'odeur du foin humide et du crottin de cheval masquait presque celle de l'essence et du métal chaud. Les véhicules du convoi étaient garés en ordre serré dans la cour — des camions de transport, trois Half-track, et au centre, une plateforme sur roues portant ce qui ressemblait à des tonnes d'explosifs sous bâche. Le convoi était arrivé plus tôt que prévu.
Henri ne s'attarda pas. Il connaissait chaque pierre de ce domaine depuis l'enfance — la faille dans le mur du jardin, le passage étroit derrière la sellerie, l'escalier en colimaçon du donjon qui n'apparaissait sur aucun plan. Il se glissa par une porte de service condamnée par un bois pourri, et se retrouva dans la chaleur moite des cuisines désaffectées.
Le sous-sol était plus sombre encore. Il avança à tâtons, trouvant les murs, comptant les pas. La cave à vin, le charbonnier, l'atelier. Et là, derrière une porte en chêne qu'il avait ouverte mille fois enfant pour voler des confitures à sa grand-mère, une lueur.
Il colla son œil à l'intersection des planches mal jointes.
Le Baron était assis sur une chaise, au centre d'une pièce éclairée par un projecteur militaire posé sur un trépied. Ses mains étaient liées dans son dos, son visage strié de sang séché. Devant lui, un homme en uniforme gris — un officier de la Gestapo, d'après les insignes — feuilletait un dossier avec une lenteur calculée, comme s'il avait tout le temps du monde.
« …et donc vous nous affirmez que vous ne connaissez pas ce jeune homme », dit l'officier d'une voix douce, presque paternelle. « Ce chasseur des marais qui se promenait avec des grenades anglaises dans son carnier. »
Le Baron cracha un filet de sang sur le sol.
« J'ai vu beaucoup de jeunes hommes dans ce marais, monsieur l'officier. Des Résistants, des traîtres, des fous. Et des Allemands. Les premiers sont morts, les deuxièmes aussi. Je ne fais pas la différence à cet âge. »
L'officier sourit — un sourire sans chaleur, le genre de sourire qui précède la douleur. Il fit un geste, et un soldat s'approcha du Baron avec une pince métallique.
Henri sentit son estomac se tordre. Mais il ne bougea pas.
« Le marais vous a rendu vieux et amer », reprit l'officier. « C'est dommage. Nous savions que votre famille avait des sympathies… complexes. Mais le temps des choix est venu, Baron. Le temps où chaque homme doit décider de quel côté il veut être quand le monde basculera. »
Le Baron leva les yeux. Et il vit Henri.
Une fraction de seconde — un battement de cil, un imperceptible raidissement de la mâchoire. L'officier ne le vit pas. Henri, lui, il le vit. Le Baron savait qu'il était là.
« Il y a une chose que vous ne comprenez pas », dit le Baron, et sa voix changea — plus forte, plus claire. « Dans ma famille, nous avons traversé la Révolution, l'Empire, deux guerres, trois occupations. Nous avons toujours survécu. Vous savez pourquoi ? »
L'officier plissa les yeux.
« Parce que nous savons qui meurt et qui vit. »
Le Baron se jeta soudain en avant, sa chaise se renversant dans un fracas de bois et de fer. Son mouvement déclencha ce qui semblait être un réflexe du soldat — un coup de crosse mal ajusté, le canon d'une arme qui se lève. Dans la confusion, le projecteur pivota et s'écrasa au sol, plongeant la pièce dans des ombres grotesques.
« COURS ! » hurla le Baron. « COURS, HENRI — MAINTENANT ! »
Henri obéit. Pas parce qu'il voulait fuir — mais parce qu'il avait vu les yeux du Baron, et ce qu'ils disaient était plus clair que tous les mots du monde : *J'ai déjà offert ma vie. Prends la clé.*
Il dévala le couloir dans un chaos de cris et de bottes qui martelaient les dalles de pierre. Derrière lui, un coup de feu étouffé. Un second. Un cri qui n'était pas le sien.
Henri ne s'arrêta pas.
Il plongea dans l'escalier de service, effleurant la rampe en fer forgé, rejoignant le souterrain qui menait à la chaufferie. Là, dans le cliquetis des tuyaux et l'odeur de charbon froid, il trouva l'armoire électrique — la vieille boîte de fusibles de 1925, avec la serrure en laiton que son père lui avait montrée un jour d'été. La clef était restée dans la serrure.
Mais elle n'était pas seule.
Henri la saisit — une lourde clé maîtresse, à tête de bronze, gravée aux armes de la famille. Il la fit glisser dans sa poche. Au loin, tout en haut, un dernier cri traversa la pierre — puis plus rien.
Le Baron était mort. Mais sa famille avait encore un fils. Et ce fils avait la clé.
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