Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 30: The Check
L’air dans le tunnel était immobile, chargé d’une odeur de terre humide et de cordite. Jack s’était accroupi devant le boîtier de dérivation, la pince empruntée à Émile serrée dans sa main moite. Sa tête bourdonnait, la fièvre lui plaquait la chemise contre le dos. À côté de lui, Émile surveillait le couloir sombre, son fusil à moitié levé.
— La dernière, souffla Jack. On coupe ça, et ils ne pourront plus faire sauter ce pont depuis le château.
Il passa la lame sous le fil bleu — celui que le schéma de Michel avait identifié comme le lien vers l’allumeur principal. Sa main trembla. Pas la fièvre. L’anticipation.
Un grincement métallique résonna dans le tunnel. Les trois hommes figèrent. Jack coupa net son geste, la lame à un millimètre du fil.
Des pas. Des bottes. Tout près.
Émile leva la main, trois doigts écartés, puis les replia. Une seule personne. Jack éteignit sa lampe. Le noir absolu les avala, et le silence devint une corde tendue.
La silhouette apparut à l’entrée de la niche technique, une lampe tempête à la main. Un Allemand — un ingénieur, à en juger par la mallette de cuir qu’il portait en bandoulière et le rouleau de schémas sous le bras. Il s’arrêta, la tête inclinée, comme s’il sentait quelque chose. Sa lampe balaya la paroi droite, puis la gauche.
Jack était collé contre le mur, à moins d’un mètre de lui. Il pouvait voir la sueur briller sur le cou de l’ingénieur, entendre sa respiration régulière. L’homme fit un pas de plus, vers le boîtier. Vers le fil bleu.
Le coup partit sans ordre. Jack ne se souvint pas de l’avoir décidé. Il jaillit de l’ombre, la pince encore ouverte dans la main droite. Il frappa le poignet de l’Allemand, faisant tomber la mallette. L’ingénieur cria, mais Émile fut plus rapide — il lui plaqua une main sur la bouche, et les trois hommes basculèrent dans un combat muet et désespéré, un corps soudain trop lourd qui se débattait avec une science idiote.
Jack envoya un coup de coude dans les côtes de l’ingénieur. L’homme émit un son étouffé par la paume d’Émile, mais ses mains cherchaient sa ceinture — il avait un pistolet. Jack le vit, un pistolet automatique rangé à la taille. Il lâcha la pince pour attraper le poignet de l’Allemand au moment où celui-ci dégageait l’arme.
Le coup partit. Un seul. Le son ricocha dans le tunnel comme un coup de massue sur une cloche.
L’ingénieur devint mou. Émile le relâcha, et le corps s’affaissa dans une position grotesque, les yeux ouverts sur le plafond.
Jack déglutit.
— Il a tiré ? demanda Michel, qui émergeait du renfoncement où il s’était tapi.
Émile ne répondit pas tout de suite. Il remonta sa main gauche vers son flanc, et Jack vit la tache sombre s’étaler sur la veste du Français.
— Je suis touché, dit Émile simplement.
Jack écarta la veste. Le projectile avait percé le tissu à hauteur des côtes, et le sang coulait en petites pulsations régulières. Pas un filet. Une pulsation. Ça n’allait pas s’arrêter tout seul.
— Michel, trouve quelque chose. Une bande, un chiffon, n’importe quoi.
Michel fouilla les affaires de l’ingénieur. Il revint avec un rouleau de gaze dans la mallette — un kit de premiers soins. Émile serra les dents pendant que Jack lui bandait le flanc, les mains moins stables qu’il ne voulait le croire. La fièvre lui brouillait les gestes, transformait ses doigts en poutres.
— Il a eu le temps, murmura Émile. Il a tiré. Quelqu’un a pu entendre.
Jack ramassa la pince. Le fil bleu était toujours là, toujours intact. Il savait que les mots suivants lui coûteraient.
— On coupe, dit-il. Et puis on court.
Il écarta deux fils de plus, repéra le bleu, le suivit du regard jusqu’au connecteur.
Le silence revint dans le tunnel — mais un silence différent. Un silence qui écoutait.
Jack passa la lame sous le fil, une fois, deux fois, et sentit la résistance céder. Le fil tomba comme une cordelette morte. Il attendit. Aucune détonation. Aucune secousse. Le second circuit était aussi mort que le premier.
Il ferma les yeux une demi-seconde, le temps d’un souffle qui ressemblait à une prière.
Puis un bruit sourd arriva du bout du tunnel. Des pas. Beaucoup de pas. Des ordres échangés en allemand, des voix métalliques qui se rapprochaient.
Michel se tourna vers eux, et son visage avait la couleur du plâtre.
Jack fixa le carré d’obscurité d’où venaient les voix. L’ingénieur avait eu le temps. Le temps de presser la détente, le temps de tout perdre. Son regard retomba sur le corps de l’Allemand — et il vit la petite boîte noire accrochée à sa ceinture, une lamelle de métal arrachée, le fil ténu coupé.
Il comprit d’un coup.
Ce n’était pas le coup de feu qu’ils avaient entendu. C’était l’émetteur. L’ingénieur avait envoyé un signal en toute simplicité — une pression du pouce, avant de mourir.
Le message s’était envolé à travers la colline, dans l’air, jusqu’au château.
Le signal d’alerte.
Quelque part, Reiner avait dû cesser de sourire.
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