Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 31: The Phantom Strikes
Le rugissement des moteurs lui parvint à travers la terre, un grondement sourd qui fit vibrer les parois du tunnel. Michel leva la tête, les yeux écarquillés dans la pénombre. Jack s'immobilisa, la main plaquée contre sa poitrine où la fièvre battait comme un second cœur.
— Des panzers, souffla Michel. Beaucoup.
Jack rampa vers l'ouverture grillagée qui donnait sur la rive. À travers les barreaux, il vit une colonne de blindés quitter le champ derrière le château, leurs chenilles labourant la boue. Huit, dix, douze véhicules — des Tigers et des Panzer IV, leurs canons pointés vers l'ouest, vers les marais. Vers des chars qui n'existaient pas.
— Qu'est-ce qu'ils font ? demanda Michel.
Jack laissa échapper un rire rauque, presque douloureux.
— Ils mordent à l'hameçon.
Le plan de diversion monté par les résistants avec des faux véhicules et des enregistrements de moteurs avait fonctionné au-delà de toute espérance. Les Allemands, convaincus qu'une colonne blindée alliée approchait par l'ouest, dégarnissaient la zone du pont pour aller à sa rencontre.
Michel s'accroupit à côté de lui, le visage sali de crasse et de sang séché.
— Alors on fait quoi ?
Jack ferma les yeux un instant. Le monde tanguait. Sa blessure au flanc le brûlait comme un fer rouge, et sa tête menaçait d'exploser à chaque battement de pouls. Mais dans le chaos des moteurs et des ordres hurlés en allemand, une fenêtre s'ouvrait. Une seule.
— On sort d'ici. Maintenant.
Ils rebroussèrent chemin dans le tunnel de maintenance, passant devant le corps du technicien que Jack avait tué, son sang formant une flaque sombre sur le ciment. Émile gisait plus loin, adossé contre la paroi, son visage gris comme la mort. Il ouvrit les yeux quand ils arrivèrent.
— J'ai cru que vous m'aviez oublié, dit-il avec un sourire tordu.
Jack l'aida à se lever. Le Français pesait lourd contre son épaule, mais ce n'était rien comparé au poids du temps qui filait. Le ciel, là-haut, commençait à pâlir. L'aube approchait.
— Tu peux marcher ?
— Pas le choix.
Ils émergèrent du tunnel par une sortie discrète, à moitié dissimulée par des ronces, sur le flanc est de la rive. L'air froid les frappa, chargé d'humidité et d'essence. La route qui menait au pont était étrangement calme. Les barrages ennemis, là où des sentinelles avaient monté la garde toute la nuit, semblaient déserts. Une jeep abandonnée fumait encore au bord du fossé.
— Ils ont pris tout le monde, murmura Michel, incrédule. Même les sentinelles.
Jack scruta le pont. La structure d'acier se découpait contre un ciel qui virait déjà au gris pâle. Deux postes de garde, l'un à chaque extrémité. Les mitrailleuses étaient toujours en place, mais les nids semblaient vides. Il cligna des yeux, forçant son cerveau fiévreux à voir clair.
— Il reste quelqu'un, dit-il. Là, à l'entrée nord. Trois hommes. Peut-être quatre.
Émile s'accrocha à son bras, le souffle court.
— Et le centre du pont ? Le poste de commandement n'a pas bougé.
Jack suivit son regard. Le bunker installé au milieu de la structure, là où les Allemands avaient placé la charge de commandement, était toujours occupé. Il vit une ombre bouger derrière la meurtrière. Reiner, probablement. Ou son adjoint. Le signal du technicien avait dû les alerter — mais ils n'avaient pas encore osé quitter leur position.
Michel fouilla dans la poche de sa veste volée et en sortit quelque chose de long et d'étroit. Un pistolet de signalisation. Le jeune homme le tendit à Jack avec un regard presque suppliant.
— J'ai vu les Alliés s'en servir, dit-il. Pour appeler les renforts.
Jack le prit. Le métal était froid dans sa main moite. Il ne restait qu'une fusée dans le barillet. Une seule chance.
— Le pont est désamorcé, dit-il, pesant chaque mot. Mais si la colonne n'arrive pas avant que Reiner comprenne ce qui s'est passé... il trouvera un autre moyen de le faire sauter. Un camion piégé. Une bombe larguée. Peu importe.
Il leva le pistolet vers un ciel qui virait à l'orange et au rose. Puis il abaissa son bras, les yeux fixés sur le bunker central.
— Pas encore. Si je tire maintenant, Reiner saura que nous sommes ici. Il rappellera les panzers.
Émile secoua la tête faiblement.
— Alors quand ?
Jack regarda l'aube qui rampait sur l'horizon. Là-bas, à l'est, la mer. Et derrière elle, la flotte. Les destroyers. Le cuirassé. Les canons qui devaient pilonner la côte dans moins d'une heure.
— Maintenant, répondit-il enfin. Michel, va te mettre à couvert. Émile, couvre-moi avec ce que tu trouves.
Il se hissa sur le talus qui bordait la route, son corps tout entier hurlant à chaque mouvement. Sa vision se brouillait par à-coups, des éclairs blancs traversant son champ de vision. Il visa le ciel, là où les premiers rayons commençaient à percer.
Avant qu'il ne puisse presser la détente, un cri déchira l'air.
— Halt !
Trois soldats allemands sortirent d'un fossé à moins de vingt mètres, leurs fusils levés. Leur peloton, parti en patrouille, les avait vus.
Michel plongea derrière un rocher. Émile jura dans un souffle. Jack braqua le pistolet de signalisation, dix doigts tremblants, une fraction de seconde de trop pour penser.
Il tira.
La fusée rouge jaillit avec un sifflement strident, traçant un arc parfait dans le ciel qui s'embrasait. Elle explosa en un soleil cramoisi, juste au-dessus du pont — visible pendant des kilomètres, de la plage à la crête des collines, de la mer à la route où Henri attendait encore, où les chars alliés attendaient encore, où le matin lui-même semblait retenir son souffle.
Les Allemands ouvrirent le feu. Jack dévala le talus en roulant, les balles sifflant au-dessus de sa tête. Émile répondit avec un pistolet récupéré sur le technicien, trois coups rapides qui firent plonger les soldats.
Quand Jack se releva, à moitié aveuglé par la poussière et la sueur, il vit le ciel s'embraser pour de bon. Pas une fusée cette fois — mais les gerbes de flammes et d'acier des obus navals alliés, qui commençaient à tomber sur les batteries côtières allemandes à trois kilomètres de là. Le D-Day venait de commencer.
Et le pont était toujours debout, intact, ouvert — à condition que Jack et ses deux survivants puissent dégager les derniers sentinelles qui gardaient le passage.
Il rampa vers Émile, le souffle court, regardant les trois Allemands qui se repositionnaient sur la route.
— Reste avec moi, dit-il, la voix cassée par la fièvre et la bataille. On ne va pas mourir maintenant.
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