Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 33: The Detonation
Le bunker sentait la poudre et la sueur. Reiner se tenait devant la table cartographique, les mains appuyées sur les bords, le visage éclairé par la lueur rouge des voyants d’alarme. Autour de lui, deux opérateurs radio s’activaient, mais leurs messages ne rapportaient que des silences ou des crachats statiques.
— Commandant, le pont est tombé. Les sentinelles ne répondent plus. Des civils armés tiennent les deux issues.
Reiner ne répondit pas. Il fixait le plan du pont, ses doigts suivant les lignes du câblage jusqu’au symbole du mécanisme de détonation manuelle. L’appareil secondaire, celui qu’aucun ingénieur ne mentionnait dans les rapports officiels. Une roue de manivelle, enfouie dans le pilier central, connectée à une charge de réserve placée sous la culée est. Une charge suffisante pour faire basculer le tablier, même sans le réseau principal.
— Vous êtes certain que le signal de compromission est fiable ? demanda l’opérateur.
— Le signal a été émis. Le circuit principal est mort. Mais il reste la réserve. Personne ne connaît son existence. Pas même les ingénieurs de terrain.
Il se tourna vers un coffre verrouillé, en sortit une clé plate et une carte magnétique. Les soldats présents dans la salle le regardèrent sans comprendre. Reiner se dirigea vers une porte blindée au fond du bunker, l’ouvrit d’un geste sec.
— Restez ici. Couvrez l’entrée. Si l’ennemi arrive, vous ne l’avez jamais vu.
Il disparut dans un couloir étroit en pente descendante.
Dehors, l’aube n’en finissait pas de se lever. Le grondement de la marine venait de l’ouest, régulier comme un orage éloigné. Jack était à genoux, le dos contre un muret de pierre brisé, la tête lourde comme si on y avait posé une enclume. Quelqu’un lui tenait le bras. Il cligna des yeux, vit Henri penché sur lui, la mâchoire serrée, un pansement sombre sous sa veste déchirée.
— Tu ne meurs pas maintenant, dit Henri. Pas après tout ça.
— Ça… ça tient ? demanda Jack, la voix rauque.
— Le pont est intact. Les charges principales sont coupées. Les Allemands restants se replient vers le bunker. C’est presque fini.
Une détonation sourde lui coupa la parole. Pas une explosion d’obus. Quelque chose de plus profond, de plus lourd, qui fit vibrer le sol sous leurs pieds. Une colonne de poussière et de fumée s’éleva de l’extrémité est du pont, là où le tablier rencontrait la culée. Le bruit se répercuta le long de la rivière comme un coup de massue.
Jack se releva d’un bond, la tête qui tournait. Il courut malgré tout, le long de la berge, Henri et deux résistants sur ses talons. Le pilier est était encore là. Le tablier tenait. Mais sur la culée de pierre, un cratère de la taille d’une voiture fumait, le béton éclaté, les armatures tordues visible comme des côtes exposées. Des fragments de bois et de fer jonchaient le sol.
Le pont ne s’était pas effondré. Il avait encaissé. Une longue fissure courait le long du parapet, mais la structure restait en place. Jack s’approcha du bord, regarda en contrebas. Le pilier principal tenait intact. La charge de réserve avait frappé une partie secondaire, pas le cœur porteur.
Mais il fallait que la chose soit finie, définitivement.
Il aperçut une silhouette qui émergeait d’une trappe de maintenance près de la culée, en contrebas. Un officier allemand, encore debout, une manivelle à la main. Il la laissa tomber, sortit un pistolet. Jack leva son fusil, mais l’arme était vide, le chargeur tombé quelque part dans la nuit précédente. Son pistolet était resté dans le tunnel. Il n’avait plus rien que ses mains et un couteau qu’il ne portait plus.
— Le pont tient encore, cria-t-il en allemand. C’est fini. Rendez-vous.
Reiner ne répondit pas. Il leva le pistolet.
Le coup partit de la rive. Pas du sien — de plus haut. Henri, à genoux sur le remblai, son fusil de chasse à l’épaule, la cicatrice de la crosse contre la joue. Le corps de Reiner fut projeté en arrière, la manivelle roula dans la boue, et l’officier s’effondra sur le flanc, immobile.
Le silence retomba, troué seulement par le canon lointain et les cris des derniers soldats allemands qui se rendaient sur le tablier, mains levées. Michel courut jusqu’à la trappe, sauta à l’intérieur, remonta quelques secondes plus tard avec la manivelle, la brisa contre le béton.
Jack s’appuya contre le parapet fissuré. Il avait chaud, puis froid. Ses mains tremblaient. Il regarda le pont. Il était encore debout. Une longue entaille sur son flanc, mais entier.
Dans le lointain, il entendit le ronflement des moteurs. Pas des avions. Des chars. Le bruit montait de la route côtière, régulier, massif, inarrêtable.
Il s’assit lourdement sur les pavés, le dos contre la pierre, et regarda l’horizon. Le soleil se levait au-dessus de la France, rouge et colossal, comme s’il allait engloutir le ciel entier.
Le pont tenait. La voie était ouverte. Et ils venaient. Ils venaient enfin.
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