Le Pont à l'Aube
Lire le chapitre 34: The Crossing
Un moteur toussote dans le lointain, puis un autre. Jack, affalé contre le parapet fissuré, distingue mal les silhouettes qui courent vers lui. Henri est là, son bras en écharpe, hurlant des ordres aux soldats allemands qui jettent leurs fusils dans le fossé.
— Ils arrivent ! crie Michel, debout à l’entrée du pont, la main en visière.
Le grondement enfle. Jack soulève sa tête, le crâne en feu. Il cligne des yeux contre la lumière crue du matin. Une tourelle émerge du virage, engoncée dans une bâche de camouflage, suivie d’une autre, puis d’une file entière de chars US. La colonne s’ébranle, lente, massive, dans un grondement de chenilles et de moteurs.
Le premier Sherman s’engage sur le tablier. Le pont tremble. La fissure ouverte le long du parapet est large de deux doigts, mais le béton tient. Jack force ses jambes à se déplier. Il s’appuie au métal froid de la rambarde, refuse la main que lui tend Henri.
— Tiens-toi droit, dis-je, marmonne-t-il pour lui-même.
Il lève la main droite, la pousse contre son sourcil brûlant. Une saleté. Le lieutenant qui ouvre la marche, tête dépassant de sa tourelle, le regarde. Il porte une barbe de trois jours et des yeux rouges. Il esquisse un salut.
Jack rend le salut, la main tremblante. Il laisse retomber son bras. Autour de lui, le pont se remplit. Des half-tracks, des camions de ravitaillement, des fantassins accrochés aux flancs des blindés. Une jeep passe en cabotant, son conducteur hilare, un doigt tendu vers le ciel.
— Sacré boulot, sergent ! crie-t-il.
Jack hoche la tête, sans voix. Il s’appuie de tout son poids sur le parapet, les jambes en coton. Il laisse défiler les visages. Des gamins, des vieux, des regards vagues. Ils passent, ils passent toujours, dans un déluge de fer et de fumées.
Plus loin, adossé à l’abri du bunker désaffecté, Émile est assis, le torse enveloppé de bandages rougis. Henri s’agenouille près de lui. Il écarte les pansements, examine la blessure d’une main prudente.
— Tu tiens ? demande Henri.
Émile crache un filet de sang au sol. Il sourit, la peau grise, les lèvres blanches :
— C’est une égratignure. J’en ai vu d’autres.
— Tu mens comme un paysan, répond Henri. Mais t’es vivant. C’est ce qui compte.
Il lui serre l’épaule, sans appuyer, les yeux humides. Émile détourne le regard, regarde la colonne qui s’ébroue derrière eux, les morceaux de ciel nuageux, les étoiles jaunes qui parsèment l’herbe trempée.
Sur l’autre rive, un major juché sur une jeep déplie une carte. Son doigt court sur le papier, monte la rivière. Il lève la tête, aperçoit Jack, abandonné contre la rambarde.
— Calloway ? Sergent Jack Calloway ?
Jack redresse le dos. Le major s’approche, la bouche tordue en un demi-sourire.
— On nous a dit qu’un dingue tenait ce pont. C’est vous ?
— C’était une équipe, répond Jack, la voix rauque.
Le major regarde la fissure qui longe le parapet, les douilles vides éparpillées, les traces de sang séché sur la chaussée. Il hoche la tête, sans commenter.
— La 4e ne l’oubliera pas. Reposez-vous, sergent. Vous avez fait le poids.
Jack ne trouve rien à répondre. Il regarde le major remonter dans sa jeep, machine à slogans et à rapport de bataille qui file déjà vers d’autres objectifs, la carte encore humide sur les genoux. Derrière lui, le bruit du monde augmente. Le fracas de l’acier, le piétinement des semelles, le ronflement des moteurs. Une vague, une lame de fond qui traverse la rivière et continue sur la route, vers l’est.
Il ferme les yeux une seconde. Le pont tremble sous lui, mais il tient. Il a tenu.
Quand il les rouvre, Henri est debout à côté de lui, le regard sombre, le bras en écharpe.
— Ton Français ? demande Henri.
— Suffisant pour commander, répond Jack. Et pour dire merci.
Il tend la main. Henri la serre, la garde une seconde, la lâche.
— C’est une vieille querelle que nous avons payée, dit Henri. Mais le pont est libéré. Le reste suit.
Jack regarde vers l’ouest, là où la colonne s’est évanouie dans le virage. Quelque part, ses copains se sont fait déchiqueter sans que personne sache leur nom. Quelque part, une plage est rouge. Quelque part, une guerre le pousse encore.
Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, le pont est libre, et c’est tout ce qu’ils avaient promis de tenir.
Il s’accroupit à côté d’Émile, qui râle, la tête basse entre les genoux.
— Frère, tu arrives à te relever pour voir ça ? lui dit-il en anglais.
Émile soulève ses yeux de braise, sourit soudain, tout entier, bon enfant malgré le sang sec.
— Émile a les jambes réquisitionnées, mais ta cause les fait urger. Dis-moi, ton colonel, il laisse ses sergents aller boire un verre, quand l’ouvrage est fait ?
Jack rit. Un rire sans son, qui lui secoue les côtes et lui rappelle qu’il n’a rien mangé depuis deux jours. Il lui tend la main, puis se tourne vers le pont.
Le dernier camion passe, chargé de munitions, son chauffeur édenté agitant le poing. La route est vide une seconde. Puis le silence revient, un silence qui couvre le bruit, qui attend.
Le brouillard se lève sur la rivière, éclairci d’or. Il n’y a plus de détonateurs, plus de fils, plus de canon. La guerre continue, ailleurs. Ici, elle est passée.
— Allons-y, dit Henri, une main sur son biceps, et il faut te faire recoudre, mon ami.
Jack se laisse tirer, traîner, moitié marchant, moitié le héros qu’on porte. Le soleil grimpe derrière eux, éblouissant, sur un pont éventré et vivant.
Il tourne une dernière fois la tête. À l’extrémité est, une silhouette en manteau sombre disparaît dans l’ombre du bunker. Reiner. Ou alors ce n’est que la fumée d’un camion.
Il cligne des yeux. La silhouette est déjà perdue.
Il ne l’a pas reconnue.
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